Lelîres parisiennes^ 17 noyembre 1W
LAMAKTIlfE. ^
Digiti
de la peine de mort, qu*il avait déjà traitées dans la session précédente. La Chambre nouvelle lui paraissait être une Babel dans laquelle sa langue ne serait pas comprise. Se croyant condamné à rester sur les seconds et troisièmes plans, il se promettait de ne plus parler, mais, par contre, de beaucoup travailler. Quelque foi qu'il eût dans ses intuitions, il comprenait en effet la nécessité d'approfondir les questions, d'appuyer ses vues d'ensemble sur les documents et sur les faits, de ne négliger aucun problème d'actualité, afin d'égaler ses rivaux de tribune^ qui affectaient de lui refuser le sens des réalités pratiques, non seulement par l'éclat de la parole, mais encore par la compétence dans les spécialités les plus touffues et les moins poétiques. Ses lettres presque quotidiennes, où il s'épanche librement, avec une simplicité qu'aucune pose ne guindé, dans l'intimité confiante des amitiés les plus sûres, attestent la continuité de ces efforts laborieux et de ces études techniques. La politique n'est décidément pas pour Lamartine une fantaisie de l'imagination ou une distraction de l'esprit : elle est une occupation et une habitude. Il lui sacrifie de plus en plus la poésie, qu'il tient pour une <x maladie », contre les retours de laquelle il se défend par « un remède héroïque » et irrésistible : un discours de Dupin ou d'Odilon Barrot, soq 4c antipathie bavarde » I
En attendant qu'il traite des sujets nouveaux, il réussit à ne pas se répéter, et même à se surpasser, dans les discussions où il reprend des sujets anciens. On imagine malaisément, quand on n'a pas lu toute la série de ses discours contre la conversion des rentes, de quelle richesse et de quelle puissance sa parole est capable. Seul, ou à peu près, à soutenir sa thèse, il reconnaît qu'il se pose à la tribune « comme un paradoxe », mais il donne à ce paradoxe, soit par la largeur des vues générales, soit par la précision des détails, l'apparence d'une vérité démontrée. S'il ne modifie pas les votes d'une majorité qu'aucun raisonnement n'entame, il lui arrache des applaudissements dont il prolonge l'écho dans sa correspondance. « Tous me disent que, depuis les beaux discours de la Restauration, et y compris
Digiti
UN (( MINISTRE DE L'OPINION
et depuis Berryer sur TAmérique, il n'y a pas eu d'effets de tribune si merveilleux. » Quoique sa vanité ingénue les exagère, il ne faut pas douter de la réalité de ses succès. Le compte rendu officiel note des mouvements de séance (vive sensation y marques d* adhésion , agitation prolongée)^ trop nombreux pour qu'on les puisse attribuer à la complaisante admiration d'un sténographe ou à la collaboration abusive de Torateur lui-même. Ils reflètent les impressions et la physi^omie de l'assemblée. Quelle assemblée, d'ailleurs, aurait pu être insensible au vaste aperçu que Lamartine développe sur la richesse mobilière, qu'il définit la démocratie de la fortune publique (14 janvier 1838), ou à un pressentiment qui s'exprime dans la forme suivante : a Prenez garde, l'argent n'a pas de cœur, mais de la mémoire; il y a autant d'ingratitude que d'imprévoyance à donner seulement, je ne dis pas un grief, mais un prétexte, mais un murmure à votre crédit » (17 avril 1838).
Le 9 mai 1838, il aborde, pour la première fois, la question des chemins de' fer. C*est une date mémorable dans l'his-'' toire de sa vie politique. Mais on ne peut pas séparer cette manifestation initiale de celles qui la suivirent et la déve^ loppèrent. L'indépendance des vues de Lamartine dans cette question capitale et nouvelle, leur hardiesse, parfois contestable, et leur justesse aussi, prodigieusement prophétique, méritent qu'on les étudie dans un chapitre spécial.
L'étocnement et la raillerie qu'ont d'abord provoqués, surtout dans la presse, les discours techniques de Lamartine, ont fini par céder devant l'évidence d'un mouvement qui se démontre en marchant. L'heure est passée où Cormenin disait : « Il ignore la langue des affaires... et il ne descend point aux applications i>. Qu'il s'agisse des sucres, des rentes ou des chemins de fer, Lamartine aborde avec une égale aisance les côtés spéculatifs et les côtés pratiques de ces grands problèmes : son génie soulève son talent sans lui nuire, et Ton n'est plus surpris qu'un poète puisse parler, tout en parlant mieux, comme un industriel, comme un financier ou comme un économiste. On permet enfin à un grand homme de renfermer plusieurs hommes en lui, et
Digiti
quand Lamartine, s'atiribuant une « immense popularité financière », ajoute : j'en ris tout bas, il se |H'end trop au sérieux pour rire de lui-^même, mais il s'égaie aux dépens de ses détncteurs vaincus dans leur propre domaine. « Plaisante race que la race médiocre! elle se croit inaccessible. »
En travaillant et en «e dépensant ain», Lamartine seaovcîe moins d'obtenir un résultat immédiat que de « créer wte foTcty et d'attendre le jour où les affaires viendront le cfaer-ii^ cher par une nécessité évidente et invinmble » (février 4^18). II ne pouiauit ni un portefeuille ni une ambassade. H voit plus haut et plus loin. Plutôt que d^'étre ministre « de je ne sais quelle pauvre administration •>, il s'institue « ministre de la haute opinion philosoj^iîque, libérale, honnête et gouvranementale, dans un certain ordre de la pensée publiqne ». Un tel rôle convient à son indépendance, qu'il veut sauve» garder, et à son avenir, qu'il ménage. Il le tient en dehors des partis, sans qu'on puisse ni le rattacher au gouvernement ni le ranger dans l'opposition, jusqu'au jour où les événements politiques vont faire de lui l'avocat du ministre contre la coalition la plus formidable que le régime parlementaire ait sans doute jamais connue.
A la veille de quitter, dans les derniers jours de novembre, ce Monceau, où il donnait si volontiers « audience aux penaées », Lamartine s'attendait à trouver « une Chambre terrible et absurde ». Cette perspective l'attirait plus qu^ellene l'effrayait, mais rien ne permet de penser qu'il ait pressenti les événements dans lesquels il allait jouer enfin un rôle fait à sa'taille.
Mole dirigeait, depuis le 15 avril 1637, les affaires du pays avec plus de conscience que d'éclat, à la tète d'un ministère, dans lequel une crise intérieure n'avait laissé ou introduit que des hommes de second plan. On accusait le président du Conseil d^dtre la créature du roi Louis-Philippe, qui avait pour lui en effet un goût très vif, et, sous Tactive impulsion de Duvergier de Hauranne, une coalition s'était ' formée afin de « protéger, à la fois contre de dangereuses maximes et de funestes pratiques, l'inviolabilité royale^ le pouvoir parlementaire, l'influence et la pureté de Tadminis-
Digiti
UN « MINISTRE DE L'OPINION
tmtion * ». La formule était vague, mais comment un programme précis aurait-il permis à des hommes aussi différents que Gnizot, Thîers^ Berryer, Dufaure, Odilon Barrot, Dorergier de Hauranne, Passy et Ducbfttel, de se coaliser dans une action commune?
Cette réunion n'en était pas moins redoutable pour un miniatère affaibli, dont le cbef n'avait pas encore eu Toccasion de montrer ce qu'il y avait en lui de courage, de force et de talent. Un secours imprévu s'offrit au cabinet : LamartStte, tenté par le péril d'une situation qui paraissait eom-«^ promise, se rangea aux côtés de Mole. Cette attitude che- Taleresque convenait à la générosité de son caractère. On Vfk attribuée, Dupin entre autres^ dans ses Mémoires, à une mbition déçue. Il s'en est défendu noblement, avec des aeeeKls dont la sincérité ne trompe pas. On peut tout au plus imputer à sa vanité ce qu'il serait injuste de mettre au eompte de ses rancunes. Il ne lui déplaisait pas de démontrer la puissance de son talent en l'opposant, dans la situation la plus délicate, à une coalition dont tous les maîtres de la tribune avaient accepté de seconder les efforts et d'appuyer la tactique. Il connaissait de longue date Mole, qu'il avait rencontré, sous la Restauration, dans le salon de Mme de Montcalm, et il l'estimait, mais sans mesurer exactement ce qu'on pouvait attendre de sa fermeté et de sa parole. Quant au roi, il ne l'aimait pas et, s'il s'apprêtait à défendre la couronne, c'était « comme une valeur abstraite*du régime constitutionnel ».
La bataille s'engagea le 7 janvier 1838, âpre et violente, sur un projet d'Adresse rédigé par une commission hostile au ministère et dont le texte renfermait un passage quî^ paraissait porter ses menaces au-dessus du cabinet luim6me. Guizot et Thiers, impatients d'action, étaient intervenus dans la discussion générale : Mole leur répondit avec une hauteur dédaigneuse, une logique ardente et un esprit résolu qu'on ne lui soupçonnait pas. Pendant les trois premiers jours, il suffit pour tenir tête à la coalition. Quoique son