Darergier de Hauranne, Revae Française, juin i
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courage ne se démentît pas, il était temps de lui venir en aide : les assemblées parlementaires admirent parfois^ mais elles suivent rarement les chefs qu'elles sentent trop seuls. Lamartine était annoncé et attendu : il parla dans la séance du 10 janvier. Son discours ne trompa pas les espérances», des amis du cabinet : il eut la valeur et la portée d'un acte. Décidé à ne rien ménager, à traiter la question constitutionnelle au point de vue des principes, mais à ne pas se dérober devant les questions de personnes qui, au fond, dominaient le débat, Lamartine, dès ses premiers mots, mit en cause Thiers. L'ancien président du Conseil du 22 février avait paru, la veille, traiter avec une supériorité méprisante la partie de l'assemblée qui n'était pas acquise aux ambitions de la coalition. C'était une maladresse : très habilement, Lamartine la releva comme un défi. Thiers essaya vainement de l'interrompre pour expliquer ses paroles : il se heurta à la résistance obstinée de l'orateur qui, très maître de lui, ne consentait pas à transformer le régime représentatif en un « monologue au profit de certains députés ». Piqué au vif, Thiers essaya d'escalader la tribune : Lamartine s'élança vers lui pour lui en barrer le passage. Il fallut toute l'énergie et tout Tesprit de Dupin, qui présidait, pour mettre fin à l'incident. L'agitation de la Chambre n'avait pas troublé Lamartine. Reprenant les paroles imprudentes que Thiers avait prononcées la veille, il s'en fit une arme pour flatter, irriter, gagner la majorité. « C'est une chose assez grave pour qu'il y soit répondu dans cette Chambre. Si elle Ta souffert hier, je ne veux pas le souffrir, moi, non plus que mes amis, nous qui ne fatiguons pas la tribune, qui ne remplissons pas la scène de nos rôles toujours nouveaux et toujours brillants, qui ne passons pas notre temps à exercer le pouvoir ou à le disputer 4 nos rivaux. » L'allusion était claire, presque cruelle. Lamartine alla plus loin. Aux hommes dont il dénonçait ainsi- l'ambition turbulente il opposa ceux qui avaient l'unique souci des affaires et des intérêts généraux du pays. « Ces députés-là, on les compte, on ne les nomme pasi Que font-ils ici?... Et cependant, grâce à ces travestissements d'idées, à ces intervertissements de
UN (( MINISTRE DE L'OPINION
FÔles dont tous nous rendez témoins ici depuis deux jours, grâce à cet affaiblissement des caractères et des anciennes positions, il n*y a pas un de ces députés, un de ces hommes de bien, resté à son ancienne place, qui ne se trouve aujourd'hui plus grand et plus fort que vous. »
On se rappelle Iç mot de Victor Hugo sur les articles consacrés par Lamartine aux Misérables : Essai de morsure par un cygne. Le 10 janvier 1838, à la tribune, le cygne montra qu'il savait mordre. Pourtant Tironie n'apparatt que rarement dans les discours de Lamartine. En était-il dépourvu ou s'en privait-il volontairement? S'il faut croire une confidence faite à Dargaud, il Tavait tellement qu'il la repoussait sans cesse. Dargaud lui conseillait d'en user. « Dans vos mains, lui disait-il, elle serait un projectile terrible. L'ironie est comme la pierre : plus elle tombe de haut, plus elle blesse. D'ailleurs elle s'allie très bien à l'éloquence. Voyez Pascal dans ses Provinciales. — Votre conseil n'est pas chrétien, répliquait Lamartine, mais il est excellent '. » S'il ne le suivit pas, je doute que ce fût par christianisme. Quand on possède un tel don, où l'éloquence puise une de ses forces les plus terribles, on ne l'abdique pas, et ce n'est pas pour ravoir mutilé en lui que Lamartine n'y eut pas plus souvent recours. A vrai dire, Tironie n'était pas dans sa nature. S*il la rencontrait, c'était sous le coup d'une émotion exceptionnelle : elle venait de la situation, et non de lui. Môme alors elle était, moins spirituelle que fièrement dédaigneuse. Il y avait du gentilhomme dans l'éloquence de Lamartine : elle ne s'abaissait pas à déroger.
Après avoir exécuté, aux applaudissements enthousiastes du centre, les ambitions dont l'équivoque coalition était a faite, Lamartine expliqua pourquoi il ne voterait pas l'Adresse rédigée par la commission. Il ne se posait pas en défenseur, en panégyriste, en afSdé du ministère. Non. Il faisait la part de ses fautes et de ses services, blâmant les unes, surtout la corruption, « cet infâme moyen de gouvernement », louant les autres, surtout l'amnistie, dont il féli-