Thureau-Dangio, IV, p
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cette réflexion : « Placé loin de toutes les agitations de TEurope, sa mémoire semblait grandir encore dans ce lointain où rimagination aimait à Taller trouver. Si large que fût Tespace, si profond que fût Tabtme, la pensée y jetait un pont, et venait se promener dans cette solitude et rêver près du saule sous lequel il dort. » La pensée était belle et éloquemment exprimée. Lamartine la reprend : « J'ose Tavouer devant vous, devant cette nation passionnée pour une mémoire, ce n'est pas sans un certain regret que je vois les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher au milieu de TOcéan, où Tadmiration et la pitié de Tunivers allaient le chercher à travers le prestige de la dis* tance et à travers Tabtme de ses malheurs. » Cet emprunt, qui ne se dissimule pas, est une habileté. En abritant sa pensée derrière Tautorité du National, dont personne n'a pu oublier Tarticle, Lamartine force la gauche à réfléchir et, il r espère, à se ressaisir. L'allusion porte si bien qu'Odilon Barrot, au milieu de la sensation générale, demande la parole. Lamartine en profite pour affirmer que sa pensée est aussi nationale que celle de ses contradicteurs, fl ne blâmé "nfracté du gouvernement « ni la royale pensée qui rappelle de Texil la dépouille du grand capitaine », comme autrefois le génie d'Athènes rappela la tombe de Thémistoele pour le faire reposer au bord de la mer, en face de Salamine. Cet hommage et cette comparaison, amenés avec une extraordinaire délicatesse, lui permettent de reprendre et d'accentuer une opinion qui, après avoir heurté une partie de rassemblée, la rallie tout entière :
« Je n'aurais pas considéré comme un malheur pour la mémoire de Napoléon que sa destinée Teût laissé quelque temps encore sous le saule de Sainte-Hélène. Les anciens laissaient écouler quelque temps entre la mort du héros et le jugement de la postérité. Les arrêts de l'histoire, quand ils sont plus impartiaux, sont plus sûrs d'être irrévocables. Peutrêtre, sous bien des rapports, cette cendre n'était-elle pas assez froide pour qu'on y touchât. La justice gagne à ces temporisations ; la gloire et la reconnaissance publique n'y perdent rien; mais le jour, je le reconnais, où l'on offrait
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à la France de lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour la recevoir et la recueillir sous un patriotique monument. »
Le Moniteur note à ce moment des bravos presque universels. C'est que l'orateur a gagné cette gageure de concilier, dans un mouvement nuancé avec une habileté infinie, des réserves et une adhésion oh chacun peut trouver Técho de son opinion personnelle. L'auditoire, subjugué par son talenty lui accorde la liberté de tout dire. Pourtant il le ménage encore. Il proclame les droits de l'apothéose et de l'admiration afin de revendiquer celui de laire ^citendre au peuple la voix de la raison publique : « Une nation comme la nôtre ne peut pas séparer sa reconnaissance de son bon sens. Ne soyons pas plus fiers de notre génie que de nos droits. » Cette formule, d'une si forte concision, sert de transition à une déclaration dont Taudace, parce qu'elle est attendue, ne heurte plus personne et dont la magnificence entraîne une émotion unanime :
« Je vais faire un aveu pénible : qu'il retombe tout entier sur moi. J'en accepte l'impopularité d'un jour. (Sensation.) Quoique admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me pnMsteme pas devant cette mémoire; je ne suis pas de cette refigion napoléonienne, de ce culte de la force que Ton veut depuis quelque teinpg suBslîluer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon de détfler ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations.... Les sopliismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes et les malheurs des nations I Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple! » {Profonde sensation.)
A cette assemblée haletante, brusquement arrachée aux excès d'un enthousiasme irréfléchi par la vision d'un danger qu'elle n'a pas soupçonné encore, Lamartine apporte la
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leçon du passé sous la forme de son expérience personnelle. Comment se dérober à rhistoire qui se fait ainsi toute proche et presque vivante? C'est un témoin qui parle. Comment ne pas Tentendre, et surtout un tel témoin I II dit ses souvenir et les impressions que sa jeunesse lui a laissées.... , « Je ne veux pas feindre un culte que je ne me sens pas dans le cœur, encore moins dans rintelligence.
« J'ai passé ma jeunesse à admirer et à maudire quelquefois ce gouvernement. Je lui dois beaucoup cependant; je lui 1 1 , dois le sentiment, Tamour, la passion de la liberté, par ce
sentiment de la compression publique qui pesait alors sur toutes les poitrines, et que son nom seul fait encore ressentir. Oui, j'ai compris pour la première fois ce que valaient la pensée et la parole libres en vivant sous ce régime du silence et de volonté unique dont les hommes d'aujourd'hui l^'' I ne voient que l'éclat, mais dont le peuple et nous-mêmes
nous sentions la pesanteur.... »
A ce moment des voix nombreuses attestent par des : Oesi vrai! c'est vrai! que l'orateur a réveillé dans l'auditoire des souvenirs qui s'accordent avec le sien. Déjà il n'est plus seul. Soutenu par ces adhésions, il exprime toute sa pensée :
tt Et c'est ce qui explique conmient un autre gouvernement fut accueilli par les hommes de mon âge. Bonaparte et la gloire d'un côté; la liberté et les institutions de l'autre. Nous fîmes comme nos pères : nous embrassâmes la liberté. »
Un mouvement se produit. Lamartine sent la nécessité d'une concession. Il se défend d'avoir voulu juger le grand homme auquel on prépare des honneurs nationaux :
« Le jugement lent et silencieux de l'histoire n'appartient pas à la tribune, toujours palpitante des passions du moment.... Qui ne pardonnerait pas à une destinée tombée de si haut? Qui ne pardonnerait môme à des fautes qui ont agrandi le nom de la France? »
Les partisans de la gloire acclament le passage où les erreurs mômes de leur héros sont excusées avec tant de splendeur. Lamartine profite du répit pour rallier les partisans de la liberté : « Cependant, Messieurs, nous qui prenons la liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos
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démonstrations; ne séduisons pas tantTopinion d'un peupla qui comprend bien mieux, ce qui Téblouit que ce qui le sert. {^£iapqiae& d'assentiment réitérées,) Gardons-nous de lui foiine prendre en mépri» ces institutions moin& éclatantes maî& mille fois plus populaires, soua lesquelles noua vivonfli, et pour lesquelles nos pères sont morts après avoir tant eom^ battu. {Sravosf) N'effaçons pas tant, n'amoindrissons pas tant^ n'inclinons pas tant notre monanehie de raison^ notre monarchie nouvelie, représentative, pacifique; elle finirait par Uispacattue aux yeux du/monde. » {Mouvement d'adhésion.)
Après avoir exprimé, avec une force croissante, les dangers que la glorification, du succès militaire, du despotisme heureux, peut faire courir à l'avenir de la monarchie consti*tutionnelle, malgré les assurances des ministres, que « le trône ne se rapetissera pas devant un pareil tondbeau », Lamartine pose une question hardie :
« Si ce grand général eût été un grand homme complet, un citoyen irréprochable, s'il eût été le Washington de l'Europe; si^ ?iprès avoir défendu le territoire, il avait réglée modéré, organisé les institutions libérales et l'avènement de la dSmocratie en Trance ; si, au lieu de disperser les pouvoins repsésentatifis, il les avait appuyés de la force militaire ei soutenus de sa considération ; si, au lieu de se faire la réaction: vivante du passé, si, au lieu d'abuser de l'anarchie, de profiter da désenchantement momentané de l'esprit public, ill'avait relevé, il s'était fait le tuteur du progrès social, la providence du peuple; si> après avoir mis en mouvement les ressorts d'un gouvernement militaire et tempéré, il s'était efiEacé lui-môme comme Selon ou comme le législateur de l'Amérique; s'il s'était retiré dans son désintéressement et dans sa gloire pour laisser toute sa place à la liberté, qui sait si tous ces hommages d'une foule qui adore surtout ce qui l'écrase lui seraient rendus? Qui sait s'il ne dormirait pas plus tranquille et peut-être plus négligé dans son tombeau.?. »'
Cette apostrophe véhémente pique au vif la gauche, qui interrompt. Au milieu de cette émotion une voix crie à Lamartine : « Vous offensez le pays! — Non, Monsieur,
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répond-il avec un accent d'incomparable noblesse; je ne fais que raconter Tesprit humain. » Et il évoque la mémoire de Mirabeau : « Où estril? Il repose dans je ne sais quel caveau d'un monument profane qui a servi deux fois de chemin à Tégout. » Il rappelle Bamave et Bailly, « qui dorment inconnus avec les restes du tombereau révolutionnaire ». Il fait un magnifique éloge de La Fayette, reposant sous rhumble croix d'une sépulture de famille! Ces grands noms, ces souvenirs illustres, ces vies agitées et glorieuses, ces détresses posthumes, qu'il jette à l'assemblée dans un mouvement irrésistible, la secouent d'un (risson unanime : « Et l'homme du 18 brumaire, l'homme à qui la France dut tout, excepté la liberté, la révolution triomphante va le chercher au delà des mers pour lui faire une tombe impériale! La révolution triomphante, je demande si elle a sur la terre de France quelque monument assez grand, assez saint, assez national pour le contenir? » La sensation est profonde et universelle. Des bravos éclatent, auxquels des interruptions se mêlent. Lamartine, avant de résoudre la question qu'il a posée et de dire où l'on doit remettre^ les cendres illustres^ se reprend, il revient encore en arrière, il s'étonne à nouveau de l'attitude du pouvoir, «c Faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute' pour notre avenir. Je n'aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité, le progrès, et qui prennent pour symbole un sabre et le despotisme. Oui, je l'avoue, je ne m'explique pas cela. Je ne me fie pas à ces contradictions. J'ai peur que cette énigme n'ait un jour son mot. » {Nouvelle et longue sensation.) Que craint-il donc? Quelle est cette allusion à des événement redoutables ? Il n'en dit pas et on ne lui en demande pas davantage. Mais la parole prophétique a passé. Un mot a suffi au génie pour dévoiler l'avenir.
Après cette illumination prodigieuse, Lamartine rentre dans la question : Où placer ce grand tombeau? Aux Invalides? Sous. la colonne de la place Vendôme? A la Madeleine? Au Panthéon? Il écarte, pour des raisons diverses, auxquelles son éloquence donne une expression magnifique, tous ces
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emplacements. A Saint-Denis? « II y brillerait par son isolement même. II est des rapprochements que Thistoire et les pierres mêmes doivent éviter. »
A TArc de triomphe de TÉtoile? « C'est trop païen. La mort est sainte, et son asile doit ôtre religieux. Et puis y songez-vous? Si Tavenir, comme nous devons Tespérer, nous réserve de nouveaux triomphes, quel triomphateur, quel général oserait jamais y passer? {Approbation générale.) Ce serait interdire TArc de triomphe; ce serait fermer cette porte de la gloire nationale qui doit rester ouverte sur vos futures destinées I {Vives aeclamaiions. L'orateur est obligé de s'interrompre.)
« A la colonne de la Bastille? sous le monument de Juillet?... Qu*y a-t-il de commun entre le 18 brumaire du peuple et le 18 brumaire d'un soldat ambitieux?... Que ferait-il là? La liberté et lui pourraient^ils se regarder sans ironie? Votre monarchie constitutionnelle et lui pourraientils se regarder sans trembler? »
Lamartine opterait pour le Champrde-Mars, où Napoléon serait seul, et où « sa statue et son génie passeraient encore les revues de nos soldats ». Mais il tient moins à tel ou tel emplacement qu'à Finscription destinée à perpétuer cette mémoire.
tt Souvenez-vous d'inscrire sur ce monument, où il doit être à la fois soldat, consul, législateur, empereur ; souvenezvous d'y écrire la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence, la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l'époque difficile où vous vivez : A Napoléon... seul. (Profonde sensation.) Ces trois mots, en attestant que ce génie militaire n'eut pas d'égal, attesteront en même temps à la France, à l'Europe, au monde que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait aussi les juger, elle . sait séparer en eux leurs fautes de leurs services, elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui menaceraient la liberté en leur nom (Vive sensation)^ et qu'en élevant ce monument, et en y remettant nationalement cette grande mémoire, elle ne veut pas susciter de cette cendre ni la