Causerks du landi, XI, Notes et pensées, clz
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LAMARTINE ET GUIZOT
la juge pas — ce qui alors est vraiment trop commode — à la lumière des événements accomplis, dépasse tout ce que Ton peut croire. On s'étonne, et Ton s'indigne presque, qu'un homme d'État doublé d'un historien puisse s'aveugler à ce point. L'hostilité qu'il oppose à une mesure modérée, dont les esprits les plus sages ont pris résolument leur parti, paratt moins tenir du raisonnement que de l'entêtement. Rien de probant dans un tel discours, où l'élégance souple et ferme de la forme dissimule un parti pris qui se refuse à discuter. J'accorde à M. Thureau-Dangin qu'il est impossible de <c donner à l'immobilité une plus fière tournure ». Mais combien je lui préfère la véhémence de Lamartine qui, lui du moins, va au fond du problème et, sans se laisser détourner de sa tâche par les violences d'une majorité impatiente instruit, éclaire, élève le débat!
« Vous ne savez pas ce que c'est que de battre l'eau, écrivait-il deux jours après cette mémorable séance : elle écume et elle vous mouille. Je viens de sauter un grand fossé au milieu d'un orage inouï dans la Chambre. Les têtes ondoyaient comme des épis... »
Les notations du Moniteur permettent de reconstituer cet orage. Les réclamations^ les murmures^ les interrupiionSy les mouvements en sens divers^ Vagitationy le bruit ne cessent de harceler Lamartine. L'ordonnance de son discours en est altérée et il ne peut lui donner toute l'étendue qu'il avait projetée. Mais il reste maître de lui, de sa pensée, de sa volonté. Sa présence d'esprit et sa faculté d'improvisation ne l'ont jamais mieux servi. Un discours appris n'aurait pas résisté au tumulte. C'est dans l'action et sous le feu que, comme les grands capitaines, les vrais orateurs se révèlent, se donnent et se mesurent. La tribune a sa tactique. Lamartine, sans atteindre la mobilité de Thiers et son agilité extraordinaire, a fini par assouplir son talent et par le dépouiller de la raideur compassée et solennelle dont ses débuts avaient i^ouffert. Il garde « du calme dans les orages » et <c se joue à Taise dans sa marche sans perdre le fil incertain de mille détours ^ ».
1. Timon, Le liore du Oralean^ i847i P- 3^- Je reviendrai sur cette « Ttriante »
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La réponse de Lamartine à Guizot, auquel il suceède à là tribune, est directe, mais elle fait moins le procès d'un homme que d'un système. Ce n'est pas encore nne rupture. Si profonde que soit la divergence, Lamartine éprouye le besoin, où il n'est pas défendu d'apercevoir une habileté, de ménager la majorité dont il va sortir. « 11 ne sera pas donné à un dissentiment d'un jour de séparer de& hommes qui ont ccHinbattu ensemble pour la cause de l'ordre el du gouvernement ».
En réalité, c'est toujours la cause de l'ordre que Lamartine ^ défend en rédamant un nouveau progrès» II s'attriste de k résistance de Guizot et du ton qu'il lui a donné. « En écoutant rillusire oraieur, je me suis dit triatemeni en moî-nkéme : il eR fut presque toujours ainsi toutes les fois ifuela liberté la plus mûre, la plus mesurée, la nûeux préparée, a voula faire un pas; on lui a prédit ainsi un abkne et une chute ». Il rappelle que l'organisation de la démocintîe sur la base de l'égalité, la reconnaissance du droit de discussion et la constitution de la garde nationale ont subi tes mômes préventions et rencontré la même hostilité. La liberté trompe heureusement toujours les pronostics néfastes qu'on fait sur ses conséquences. « Savez-vous quelles sont les libertés dangereuses? Ce sont les libertés que le peuple arrache et non pas celles qu'on lui desne ; ce sont les libertés qu'on jette un jour de faiblesse au peuple : ce ne sont pas celles qu'on lui prépare et qu'on lui mesure avec justice, générosité et sagesse, quand l'heure de les lui livrer a heureusement et évidemment sonné! »
Guizot avait rapetissé le débat en attribuant le mouvement en faveur de la réforme électorale à une sorte d'esfNrit de faction, entretenu par des journaux et par des comités. Lamartine en fait une question de principe, d'organisation
écrite par Cormenin vers l'époqae môme où Lamartine prononçait son discours sur la réforme électorale. Cette image, quoique élogieuse dans l'ensemble, mécontenta l'orateor» qui s'en montra irrité et séTère : « Les mauvais portraits ne déshonorent que les mauvais peintres... Dites à H. de Cormenin que ma seule vengeance sera de faire mentir d'année en année Tindigne image qoHI fait dtia homme d'honneur. Je lui pardonne le premier portrait, c'était une fantaisie; mais, après six ans de désintéressement et de doctrines, c'est honteux. » (Lettre à Martin Doia7-> ^ MloiM» i84i •)
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politique, et il reconnaît arec une courageuse franchise que, si la réforme n'est pas considérable dans ses résultats immédiats, elle est importante comme symptôme de progrès. C'est à ce point de vue qu'il la juge et qu'il se juge. « Il faut se dire : suis-je ou non un homme de progrès régulier, un de ceux qui veulent que le monde politique, moral, social, se transforme sans cesse pour essayer de s'améliorer? Eh bîent je me réponds, et je me suis répondu toute ma vie : oui, oui^ je suis de ces hommes l Oui, je suis dévoué àmte et vie à cette œuvre, la seule digne qu'on lui consacre son nom et sa peine I Oui,, je suis un obscur ouvrier de ce travail des nations et des siècles, qui coiisiste à déplacer ks villes choses pour faire place aux nouvelles,, pour introduire lentement, laborieusement,, i^udemraent, quelques idées de plus dans la masse compacte et immobile des idées acceptées ei des faits stationnaires.
« Ne vous y trompez pas, Messieurs ; c'est parce que je suis progressif de cette façon, que je me crois aussi conseor» vateur que vous, et que je désire le maintien, l'affermissement, Tautorité des gouvernements, pourvu que ces gouvernements, au lieu de s'arrêter sur l'étroit terrain qu'une révolution leur a conquis, veuillent se laisser pénétrer et mouvoir par l'esprit de vie que l'intelligence apporte chaque jour au temps, et consentent à se faire eux-mêmes des machines prudentes de rénovation et de progrès, des véhicules d'idées ! »
D'un mot vrai et fort, Lamartine définit les lois électorales « les chartes, les dynasties de la souveraineté nationale ». 11 en fait, à grands traits, l'histoire sous la Révolution pour montrer que l'opinion impose ce que les gouvernements lui refusent injustement. Puis, avec une admirable hauteur de vues, il définit le sens de la Révolution elle-même, dont l'action a consisté à « enlever les élections aux corps, aux privilèges, aux corporations, aux castes, pour les individualiser, pour les reporter dans les individus, à certaines conditions de garantie, de solidarité sociale et de lumière d.
Les lois d'élection sont l'expression de la souveraineté nationale, à laquelle l'orateur rattache sa foi politique et
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son argumentation. Il ne va pas encore jusqu'au suffrage universel : la situation de la France en Europe lui en fait redouter les dangers. C*est par patriotisme qu'il ne veut pas ouvrir dans Tordre social a un interrègne qui ne profiterait qu'aux factions ». Mais il ne consent pas à voir dans la propriété la seule condition et la seule garantie du droit de suffrage. Il y a d'autres forces, intellectuelles et morales, qu'il faut se hftter de faire rentrer dans le cadre légal.
« Qu'est-ce donc qu'un système électoral où Mirabeau et Pitt n'auraient pas voté? » Cette heureuse formule suffit à justifier la loi que l'on propose pour adjoindre des capaeiiés à des électeurs dont la fortune est trop souvent le seul titre. Aucune innovation n'est arrivée devant un corps politique avec plus de garanties et moins de périls. « Elle est une innovation : voilà son tort ». Les interruptions et le bruit que cette déclaration provoque n'arrêtent pas Lamartine. C'est ici le point culminant de son discours, où il s'adresse aux hommes et aux majorités « qui se refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et préparées». De nouveau, le centre proteste. Est-ce donc une apostasie que ces murmures incriminent? Avec une habileté et une hardiesse extraordinaires, Lamartine, sans nommer Guizot et sans se nommer, oppose leurs tendances, leurs méthodes, leurs politiques. Il interpelle les conservateurs imprévoyants, dont il a été solidaire pour défendre l'ordre public, mais dont V a immobilité » obstinée lui paraît constituer le pire danger pour l'esprit conservateur lui-même.
« S'il y avait de ces hommes dans le pays, s'il y en avait même ici, c'est à eux que je m'adresserais surtout, c'est à eux que je dirais : Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux grands intérêts d'ordre, de famille, de propriété, de conservation que nous avons en commun, et à quelques années de périls et de combats passés ensemble pour les mêmes causes : ne vous refusez pas aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou plutôt offrez-la vous-mêmes !
« On dirait, à les entendre, que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là sur
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une situation que le hasard ou une^ révolution leur a faite, et à y rester immobiles, inertes, implacables... {Vive approbation à gauche.)
« Oui» implacables à toute amélioration I Et si c'était là, en effet, tout le génie de Thomme d'État chargé de diriger un gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État : une borne y suffirait! » {Mouvement général et prolongé.)
Qu'un tel mot, à la fois si trivial et si profond, dit devant une telle assemblée, y déchaîne un mouvement général et prolongé, voilà qui ne doit pas surprendre. L'histoire s'en est emparé pour caractériser une époque et une politique. C'est l'heureuse fortune de Lamartine, que peu d'orateurs, môme parmi les plus grands, ont connue, d'avoir ainsi trouvé trois ou quatre formules qui ont survécu. Ce mot, Guizot Tentendit-il? Le ilfon<7eur indique qu'absent pendant quelque temps de la séance il revint prendre sa place sur le banc des ministres au moment où Lamartine achevait son discours. Je doute que, présent, il eût accepté sans protestation une qualification aussi brutale et dont toute l'assemblée, remuée dans ses passions les plus vives, avait souligné la signification. Lamartine ne s'en tint pas à ce trait. 11 fit avec une haute éloquence le procès des conseillers de la peur :
« II n'y a rien de si imprudent que la peur! Il n'y a rien de si ruineux que cette éternelle résistance à tout prix, même au mieux! Non, ce n*est pas là le génie de l'homme d'État, ni son devoir!
« Combattre quelquefois jusqu'à la mort pour les institutions jurées, sacrées, que la société nous confie, et dans lesquelles elle s'abrite; plus souvent innover, corriger, développer, améliorer, voilà le grand ministre! La stratégie politique ne consiste pas seulement à défendre une vieille position, mais à en prendre de plus fortes, de plus hardies, de plus avancées, et à couper ainsi la route à la républiquet aux factions, aux révolutions qui marchent toujours en avant! »
Ce langage ne fut pas suivi. 234 voix contre 193 repoussèrent la prise en considération de la réforme électorale.
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Guizot en était tout joyeux. « Il est tout semblable, écrivait Doudan, à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles dans une rapide campagne. » Lamartine n'avait pas été étranger au gain de deux d'entre elles, par le rôle qu'il avait joué dans la question d'Orient et dans celle des députés fonctionnaires publics. Ce n'est pas pour lui, c'est pour Guizot, qu'on peut regretter son échec dans la discussion sur l'adjonction parmi les électeurs des citoyen inscrits sur la liste départementale du jury. Entre la séance du 15 février 1842 et celle du 24 février 1848 il y a un rapport logique quoles années écoulées ne doivent pas empêcher de discerner. Les révolutions ne procèdent jamais d'*une génération spontanée : elles ont toujours des causes anciennes et profondes. Gfuizot, en n'écoutant pas Lamartine, prépara «n 1842 la révolution qui devait, huit ans plus tard, emporter «on ministère et le trône.
Cette discussion avait permis à Guizot de mesurer l'action oratoire dont Lamartine était capable. C'était une force qu'il y aurait péril à négliger : il tenta de la conquérir par une négociation équivoque.
Louis Veuillot a écrit sur Guizot une page d'autant plus terrible qu'elle fait leur part légitime aux dons exceptionnels et à l'honnêteté priv^ de cet homme d'État : « Nnl homme politique n'a été mieux formé, depuis dix-^ept ans, pour exercer sur les destinées de la société française une grande et salutaire influence. Qu'en est-il résulté? De beaux discours, rien autre chose. Il a trahi son talent, sa probité, ses amis et sa destinée. Pourquoi n'avoir pas cm à la liberté, à la justice, à la puissance morale qu'il a souvent invoquées? Pour n'avoir pas cru même à sa propre force, dont le pays lui a donné des preuves si persévérantes, il est arrivé où nous le voyons. Au lieu de conquérir noblement les <3on9ciences pures, il a reçu, recherché, achelé le concours des consciences vénales. Homme de combat, il a demandé son succès à Tintrigue, et l'intrigue l'a perdu-'... •
A coup sûr, Guizot ne considérait pas Lamartine comme
i. Mélangée^ III, a* ëditioD, p. ia4<
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une conscience vénale, mais la situation difficile dans laquelle il savait ses affaires lui parut une occasion favorable pour le détourner de l'action politique vers un poste diplomatique grassement rétribué. Une entrevue, provoquée par lui, eut lieu le 3 juin 1842. Elle a été notée par Dargaud, — auquel Lamartine la raconta immédiatement, — dans des pages de ses Souvenirs auxquelles on se refuserait à croire si Tadaûratioa de Dargaud pour Guizot n'était k garantie n^êsfte de son impartialité. Il faut en lire le récit dans le livre de M. des Cognets^ Les deux hommes que Tentrevue met en scène s'y montrent tout entiers, Tun persuasif, habile et fiatteur, l'autre indépendant, un peu altier et, devant Tofire finale, dissimulant mal son dédain dans sa dignité courtoise:
« L'abnégation, d'ailleurs, m'est facile. Si vous avez des devoirs, Monsieur le Ministre, j'en ai aussi, un surtout, le premier, dans ces temps de faiblesse morale. Ce devoir, c'est d'être inaccessible^ non pas à la corruption abjecte qui révotteraiiy mais à la corruption détournée^ délicate^ qui s'insinue et qui 9e déguise par la persuasion^ même par la sympathie; ce devoir, c'est d'être tout simplement, sans effort, sans ostentation, honnête, consciencieux; c'est, au milieu de l'abaissement des caractères, de montrer un caractère. »
Deux mois plus tard, Lamartine montrait dans un débat mémorable que son caractère et sa conscience n'avaient pas fléchi. La mort accidentelle du duc d'Orléan^fut douloureusement ressentie par la France entière, dont elle brisait les plus chères espérances. Ce fut Lamartine, rapporteur de la commission, qui fit voter par la Chambre des Députés la*^ réponse au discours du Trône. Il s'acquitta de cette tâche avec le tact dont sa généreuse nature était coutumière : « Sire, vous avez perdu un fils : la France a perdu un règne ». Ce règne perdu soulevait la question de la régence, que la Charte n'avait pas réglée. L'Adresse présentée par Lamartine faisait ainsi allusion à ce délicat problème : « Nous rappellerons notre sang-froid et notre impassibiliié pour examiner; comme députés, les mesures nécessaires à la