SUR LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE GUIZOT
(L'originûl appartient à Af. Z^vû Bartbou.)
Lamarti:(k.
PI. 6, puffc 168.
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LAMARTINE ET GUIZOT
loue quelques jours plus tard, par une manœuvre inattendue, les vieux cadres faux de la Chambre et débarrasser le terrain des principes démocratiques de la présence et de la tactique de Thiers qui Tem péchaient d'y mettre le pied ». La a manœuvre » est conduite de main de maître. Lamartine» auquel on ne saurait refuser la volonté constante de concilier les prérogatives de la royauté avec le plein exercice de la liberté nationale, estime qu'il y aurait indignité, lâcheté et honte — aucune de ces expressions ne lui coûte, et elles passent avec une facilité qui étonne — à ne pas profiter de Toccasion imprévue et douloureuse, mais favorable, qui s'offre au Gouvernement et au Parlement pour « saisir momentanément Texercice normal, pacifique et régulier d'une attribution souveraine ». Il rappelle qu'il a combattu les empiétements parlementaires contrôla royauté. Il ne répudie rien de ce rôle, dont il serait prêt, dans les mômes circonstances, à assumer la responsabilité. Mais une régence n'estelle pas l'occasion, si on la défère à une femme, de rendre leu pouvoir au pays? Il préfère, puisque le choix est libre, la dictature de la nation, rentrée dans la plénitude de ses droits, à la dictature d'un régent incapable ou tyrannique : « Vous condamnez la France, dit-il, à des rois que vous ne voudriez pas avoir pour fils ». Il fait aux libéraux dynastiques, au nom de leurs principes, un appel si pressant qu'Odilon Barrot, d'abord circonvenu par l'habileté persuasive de Thiers, renonce à des intentions qui le rendaient favorable ou résigné au projet.
« La vraie force d'un gouvernement, elle n'est pas dans toutes ces lois excessives dont vous dotez la prérogative dynastique comme pour l'accabler sous le poids des attributions, des sacrifices que vous lui faites (Murmures au centre) ; elle est ailleurs. Jetais, je le répète, que c'est une condition heureuse, une condition de durée pour un pays d'avoir une dynastie contemporaine de sa révolution, sa révolution et sa dynastie de la même date, nées ensemble, destinées à Vivre ou à périr ensemble {sensation) ; et c'est pour cela, c'est par cette raison toute civique que j'y ai adhéré, que j'y adhère ; mais je veux associer la nation et la dynastie comme vous,
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je ne Teux pas subordonner Tune à Tautre. Non, nons ae Toulons pas glisser du gouvernement national au gouveniement dynastique, exclusivement dynastique. La dynastie doit être nationale, et non la nation dynastique. Voilà nos principes à tous. »
M. Thureau-Dangin, dont ïHisioire dt la Monarchie de Juillet a le mérite de remonter aux sources et de s'appuyer sur les témoignages contemporains, déclare que « le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et avait produit assez d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre ». La réponse, nerveuse et concise, ne fut pas inférieure à l'attaque : elle prépara la défaite des vues de Lamartine, qu'acheva un merveilleux discours de Thiers.
La discussion, dont tant d'intérêts si graves dépendaient, fut digne de ces trois illustres orateurs. Elle compte parmi les plus belles que la tribune ait enregistrées dans cette époque mémorable. Lamartine n'avait pas atteint son but : • la régence de la duchesse d'Orléans fut écartée. Il faut reconnattre que, fidèle aux intentions et aux instructions testamentaires de son mari, la noble princesse avait tout fiait pour éloigner d'elle un honneur redoutable : « M. de Lamai^.^ tine, disait^Ue, n'a pas parlé pour moi, il a parlé contre le gouvernement du Roi ». Les commentaires de Lamartine ne démentent pas cette appréciation. L'occasion lui avait paru favorable pour prendre position et pour donner à sa politique, après huit années d'essais et d'hésitations, où la malignité de ses adversaires n'avait pas de peine à dénoncer des contradictions, une base plus solide : « Maintenant m'y voici, écrivait-il au comte de Circourt. Je commence de ce jour ma vraie carrière politique. J'étais jusqu'ici comme ces vaisseaux qui louvoient jusqu'à ce qu'Us soient arrivés à une certaine latitude et qui ne partent véritablement orientés que de ce point. Je vais faire de la grande opposi-^ tion, ressusciter les jours de 1815 à 1830, avec cette différence que si l'opposition m'écoute elle sera affirmative et gouvernementale, au lieu d'être négative, critique et déiMlisseuse. Vous me comprenez à demi-mot Renverser le
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LAMARTINE ET GUIZOT
ponyoîr est nn pauvre métier; le conquérir et y rétablir ses ^ idées, voilà l'œuvre. » (6 septembre 1842.)
Quatre mois s'écoulèrent avant que Lamartine pût donner à ce programme « d'opposition sérieuse et gouvernementale » une expression publique et parlementaire. La politique ministérielle le toucbait peu. « Guizot, Mole, Thiers, Passy, Dufaure, écrivait-il, cinq manières de dire le même mot. Us m'ennuient dans toutes les désinences. Que le diable les conjugue comme il voudra !... » Son ambition dédaignait, parce qu'elle les dépassait, les combinaisons et les intrigues des partis. Son autorité si puissamment accrue lui donnait une confiance de plus en plus grande dans des événements auxquels il assignait tranquillement leur terme. En décembre 1842, il écrivait à Mme de Garardin : « Non, il n'est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Celle-là est patiente comme l'idée qui la fait agir. Elle n'est pas pressée de saisir aujourd'hui, parce qu'elle a demain. Elle est clairvoyante, parce qu^elle n'a pas l'œil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. Elle n'entre au pouvoir que quand elle sent qu'elle a une force en elle et derrière elle pour l'y pousser et l'y soutenir. Cette force, je ne l'ai pas encore, je l'aurai dans quatre ou cinq ans. Vous verrez alors si je ferai de la pÛlosophie. Mais, en attendant, qui m'empêche d'en faire? Qui estrce qui me dérange? Et pourquoi me battrais-je avec MM. Tbiers, Guizot ou Mole? J'y perdrais mon temps et mon honneur. Le jour viendra de se battre. »
Toute l'originalité de la politique de Lamartine, et aussi le ^ secret de son évolution patiente, sont dans cette déclaration dont la forme intime garantit la sincérité. Plus ambitieux pour ses idées que pour lui-même, il sentait que leur heure n'était pas encore venue. « Soldat de l'idée, disaitr-il, je combats pour elle et non pour moi, et quand elle aura sa force, elle gouvernera ». Il ne doutait pas du succès. On peut lui appliquer ce qu'il disait de la Russie en 1839 dans un discours sur la question d'Orient : « On n'est jamais pressé de
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saisir ce qui ne peut nous échapper : rien n'est patient comme une certitude. »
Thiers et Guizot se disputaient le présent : Lamartine se réservait Tavenir. Aussi ne pouvaient-ils pas s'entendre. Guizot, pour le ir^tenir à lui, s'efforçait de lui démontrer qu'en passant à l'opposition il compromettait sérieusement sa fortune parlementaire. C'était le seul argument qu'il ne fallait pas employer. Lamartine, d'ailleurs, toujours jaloux de son indépendance, ne voulaii pas se donner à la « vieille opposition». Il avait sa nuance propre, qu'il songeait moins à abdiquer qu'à faire triompher. Quand Guizot lui disait : on est de la majorité ou bien on est de l'opposition ; on veut un gouvernement ou bien on n'en veut pas, il répondait qu'il concevait un troisième parti : celui qui veut le gouvernement à de meilleures conditions^* II avait raison contre le ministre en lui déclarant que leurs convictions se mouvaient dans des sphères trop différentes pour s'atteindre. Le duel entre leurs doctrines était inévitable. La discussion sur l'Adresse fut l'occasion choisie par Lamartine : il prononça dans la séance du 27 janvier 1843 son premier grand discours d'opposition.
Peut-être ne s'attendait-il pas à pa|^ler ce jour-là. De Tocqueville, sur les instances d'Arago et d'Odilon Barrot, lui céda son tour. Mais il avait médité son discours. Cinq jours avant, dans la rue, au bruit des voitures, il en avait exposé les idées à Dargaud, qui avait été enthousiasmé : « Si le discours de la tribune, disait celui-ci, ressemble à celui de la rue, il sera magnifique' ».
Ce fut, en effet, un magnifique discours dont l'accent de franchise et l'allure décidée imposèrent tout de suite l'attention. Tous les partis comprirent la gravité de l'acte qui s'accomplissait devant eux. Leur silence, en même temps qu'il était un hommage au talent de Lamartine, marquait l'importance de la situation qu'il s'était acquise. Ceux-là mêmes qui ne pouvaient pas ou ne pouvaient plus compter sur lui devaient compter avec lui.