Des CogneU, p. ao6, Soq
a. Ch. Alexandre, Souoenirs $ur Lamarline^ p. 3.
LAMARTINE ET GUIZOT
Dès les premiers mots raciion s'engage. L'orateur, sans essayer de se ménager par des précautions de langage la complaisance de Tauditoire, dit ce qu'il veut et où il va. Ce n'est pas un ministère, c'est un système qu'il attaqueM)e l'Adresse il repousse tout, sauf le passage qui associe la douleur de la Chambre et rattachement du pays au deuil de la monarchie si cruellement éprouvée. Les fautes du gouvernement créent à l'opposition l'obligation de se constituer en parti. Au moment où il réclame sa place dans le parti de l'opposition, Lamartine s'adresse à ses anciens amis, dont un devoir de conscience le sépare. Il leur parle avec une telle loyauté que la Chambre entière, remuée par la beauté de son langage et par la dignité de son attitude, éclate en applaudissements :
« Si je me trompe, je ne perds que moi, je ne fais tort qu'à moi, je n'en ferai aucun à mon pays. Et qu'importe après tout Terreur d'un esprit sincère et dévoué à ce qu'il croit être le bien? Le vaisseau de TÉtat est-il donc une barque si frêle et si vacillante, que le poids d'un homme qui se déplace puisse lui faire perdre l'équilibre et le submerger? Non, c'est un bfttiment solide et vaste qui porte dans ses flancs des intérêts immenses, et qui ne s'aperçoit pas, comme le croit notre orgueil, du déplacement de quelques misérables individualités (£ravo« unanimesl)^ n,
Lamartine se déplacer, mais change- t-il? Il tient à proclamer sa fidélité aux principes qui ont inspiré sa conduite ** politique. Il n'apporte pas « sur d'autres bancs d'autres dispositions ». Il rappelle comment il a, dès le début, envisagé le rôle national, libéral et pacifique, qui incombait à la^
1. Cette image magnifique n'est pas née de l'improvisation. J'en trouve l'expression première dans des notée dwene* prises par Lamartine en vue de la discussion sur l'Adresse. Ces notes, écrites de sa main, permettent de rapprocher les deux textes. « L'Etat n'est pas une barque si frêle et si vacillante que le poids d'un homme qui se déplace puisse lui faire perdre l'équilibre et la submerger. Non, c'est un vaiMeau solide et puissant qui porte dans ses flancs des intérêts immenses et qui ne penche pas, comme le croit notre orgueil, parce qu'un atome change de place sur son vaste pont • L'interrogation si2i>stituée à la négation a snffl pour donner k la première phrase dans le discours prononcé l'accent et le mouvement oratoires. Quant à la seconde, assez banale dans la note, quelques mots changés lui ont imprimé une force de tribune extraordinaire. Ce document montre comment Lamartine, auquel la légende refuse cet avantage, était capable de se corriger. [Document inédit.)
monarchie de Juillet. Quand elle s'en est écartée, il Ta com-«^ battue. Plus dévoué aux idées qu'aux dynasties, il a rqf>ous8é rhérédité de la pairie, les lois de septembre et les fortifies-^ tions de Paris. A ces griefs il en ajoute un autre. Il dénonce la eorruptioa adminîstratiye et électorale par laquelle le / gouvernement altère, homme par homme, famille par famille^ conscience par conscience, les sources de FopinioB Kbre. Il lui reproche d'asservir Tintérét général du pays à des intérêts matériels coalisés « dont on sait pour ainsi dire le tarif moral ». Les murmures se déchaînent en violence. On crie : A Fondre / Il répond avec one tranquillité dédaigneuse : A Cordre! Rappelez-y le système^ et non paê moi. Et il demande au cabinet tout entier « si c'est là gouverner, ou si c'est là obéir? » Puis, passant à la politique extérieure, il recherche, à travers toutes les questions, que les événements ont posées ou dénouées, la question d'Espagne, la question d'Italie, la question d'Orient, si la France a « des alliances, une sphère d'action, un système français », et il conclut que l'Europe Ta placée dans une sorte d'interdit politique, incompatible avec ses intérêts et sa dignité.
On peut contester la justice de ce réquisitoire : il est impossible d'en nier la force. Lamartine, se jugeant luimême avant ce discours, disait de son style qu'il n'était pas assez gravé. Le discours du 27 janvier mérite d'autant moins ce reproche que, si le fond n'en est pas nouveau, le style a acquis une sobriété, une vigueur et un mordant dont il faut faire honneur à la volonté de Lamartine : il veut dire toute la vérité sans ménagements, sans timidité et sans rien masquer au pays.
Ce discours d'opposition n'emprunte aux factions ni leurs erreurs ni leurs passions ni leurs intrigues. Lamartine veut faire une opposition « loyale et ferme », qui ne compromette ni les principes de gouvernement, ni l'existence de la dynastie ^ Il veut défendre contre les empiétements du pou-
1. LamarUne «Tait, dass ses noies de préparation, défini par une heureiua image le genre d'opposition qu'il Tonlait faire : * L'opposition qui veut détruire le gouyememenl lui-même ressemble à ces révoltés d'équipage qui mettent le feu au vaisseau qui les porte. Us périssent dans leur victoire mémo. Ce n'est pas
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TOÎr et les intérêts particuliers groupés autour de lui Torganisation et le développement de la démocratie moderne. « Nous avons bien prouvé, écrivait-il, le 2S novembre 1842, à son collègue et ami le marquis de La Grange, que nous étions conservateurs : prouvons que nous sommes libéraux, et prouvons ensuite que le libéralisme est un moyen de gouvernement plus puissant que Tintrigue et la peur. » Cette idée domine toute la dernière partie du discours dont elle fait la nouveauté et la hardiesse. A la force précaire qui naît des tt capta tions et des faveurs personnelles », Lamartine oppose « la force invincible de Tidée démocratique ». Il s*éerie : « Que fonde^t-on de grand avec de petits moyens?
« Non, république, constitution, monarchie, alliance, on ne fonde tout cela qu'avec des pensées collectives, avec des pensées désintéressées et nationales ! Et c'est ainsi qu'on est réellement conservateurs ! Vous croyez l'être, je le suis plus que vous! Vous voulez bAtir avec des matériaux décomposés, avec des éléments morts, et non avec des idées qui ont la vie et qui auront l'avenir! Ce que l'on bfttit ainsi résiste plus et subsiste mieux. »
Pour accomplir cette tâche, il faut aux hommes d'État, une passion de plus qu'à leurs semblables, le fanatisme du bien pubifîc, la soif d'un dévouement désintéressé à la cause commune '. De ces hommes il y en a encore :
« Derrière cette France, qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble se perdre, et qui, s'il ne vous résiste pas, du moins vous laisse passer en silence sans vous arrêter, mais sans confiance, derrière cet esprit public qui s'amortit un instant, il y a une autre France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout entière avec nous. »
Au-dessus de l'ambition des personnes, Lamartine place
]o TBiflseau qa*i] faut couler; c'est le gouTernail qu'il faut concpiérir pour lai donner une autre direction. Voilà Topposltion que nous voulons faire ». Cette comparaison n'a pas passé dans le discours. {Docnment inidH.)
1. Lamartine reprend ici avec quelques eipressions textuelles et développe l'idée contenue à la fin de son discours inédit aux électeurs de Mfieon.
celle des idées. « L'ambition que Ton a poar soi-même s'avilit et se trompe; Tambition qu'on a pour assurer la sécurité et la grandeur du pays, elle change de nom, elle s'appelle dévouement et c'est la nôtre K »
Lamartine veut être le « whig de la révolution de Juillet * ' et de la démocratie moderne. » Son opposition s'inspirera de l'exemple que les whigs donnent en Angleterre. Le Centre s'étonne et proteste. L'orateur lui répond superbe* ment.
« Je sais que vous déclarez ces hommes impossibles. Oui, ils sont et ils seront impossibles, en effet, tant que le pouvoir serait au prix du désaveu de leurs doctrines et des grands principes auxquels ils ont dévoué leur vie. Savez-vous ce que c'est que de* déclarer ces hommes impossibles? C'est dire que les gouvernements libres sont eux-mêmes des ' impossibilités; c'est déclarer que la révolution de 89 est un crime; que la monarchie démocratique est une utopie; que les réformes politiques sont une chimère, et que toute amélioration profonde de la condition des sociétés est un rêve. S'il y avait des hommes assez hardis pour le dire, qu'ils le fassent I Le pays jugerait entre eux et nous.
« Non, ces hommes impossibles seront inévitablement un jour nécessaires. Ils oseront fonder le gouvernement, non plus sur la base étroite d'une classe quelconque, mais sur la large base d'une nation tout entière. Ils sauront cointéresser tous les citoyens, toutes les classes du peuple à l'existence d'un gouvernement qui prendra son appui sur tous ces intérêts et sur tous ces droits. Voilà ce que nous devons préparer pour les jours difiSciles; ce sont là des forces, et non des dangers. »
Après cette déclaration de principes, qui annonce une
1. Cette définition de l'ambition se trouvait déjà dans la lettre que j*ai citée, du 6 septembre 184a au comte de Circoort On Toit par cet exemple et par celui de la note précédente de quelles méditations et de quelles reprises sur luinnéme était faite Timprovisation de Lamartine.
2. En décembre 1889, dans son troisième article du Journal de Saône-el-Loirt sur la Reconstitution des 231, Lamartine, définissant le nouveau parti qu'il rêvait de fonder, écrivait : < Ce ne sera pas un parti de toryi, comme on veut les appeler : le lorysme n'est qu'un débris consolidé d'un passé détruit. Nous valons mieux que cela... »
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opposition résolue à la pensée du règne tout entier, une émouvmnte déclaration personnelle sert à Lamartine de péroraison. l\ sait qB'entre ses anciens amis, affligés de son atlîtuàei, et ses amis nouveaux, qui pourront douter de son désintéressement et de sa constance, il aura à traverser dés heures, peutrétre môme des années, pénibles. Mais il en a pris son parti, soutenu qu'il est par le sentiment d'un devoir supérieiir aux convenances et aux complaisances deriatérèt persminel.
« Oui, il 7 a dea interprétations, des insinuations, des calomnies à braver. Je les brave tontes d'avance, et ma vie j répcMidra. Je dédaignerais d'y répondre autrement. Peu m'importent ces difBeuHés d'une situation politise! Les situations politiques grandissent sous les difficultés mêmes, quand c^est la conscience qui force à lev braver! Que m'importe ee que l'on pensera de moi ! Que m'importe à quel rang je combattrai, pourvu que je combatte pour la cause que je porte dans mon cœur depuis que je pense, pour la cause populaire, pour a cause non des passions du peuple, mais de ses intérêts et de ses droits légitimes 1 Dieu et les hommes ne nous demanderont pas avec qui, à quel rang nous avons combattu, mais pour qui nous avons combattu... »
Tous les témoignages contemporains sont d'accord avec les «c mouvements » officiellement notés par le Monitear pour dire l'impression de séance produite par le discours « si brCklant » de Lamartine. Il en regrettait, paraît-il, « un BM>I accusateur lancé dans le feu du combat* ». C'est sans doute au « tarif moral des consciences » que s'appliquaient ses regrets. Mais n'en avait-il pas déjà dit autant, et sous une forme presque aussi brutale, quand, en 1839, dans l'un de ses articles, il condamnait « le tripotage gouvernemental xr, où l'on trouve « des faveurs au lieu de logique, des places au lieu de doctrines, des individualités au lieu de système ».
Lamartine avait dit ce qu'il voulait dire, il avait fait ce