Gh. Alexandre, p
Digiti
LAMARTINE ET GUIZOT
avait cédé Lamartine n'avait pas besoin d'être expliqué. M. de Peyramont, magistrat inflexible et partisan rigoureux de la peine de mort, avait paru regretter « ces gouttes de sang que la pitié du jury dispute au bourreau ». Lamartine, au contraire, tenait pour rabolition.*^Mais comment, sans compromettre le succès de sa thèse dans le débat engagé, y rattacher cette pensée dont une majorité hostile pouvait être froissée et heurtée? Son génie eut une inspiration admirable et habile : « Permettez-moi, Messieurs, un mot qui me saisit en ce moment^ et que je ne m'étais pas dit à moi-même dans mes réflexions jusqu'ici. Croyez-vous que, { si vous adoptiez cette pensée chrétienne, divine, humaine, d'une grande diminution dans l'application de la peine de mort, la condition, les causes qui la rendent nécessaire ne diminueraient pas? Croyez-vous que, même en politique, vous n'auriez pas fait un grand acte, un acte à longue portée, un acte préservateur des révolutions pour l'avenir de ce pays?
« Je ne fais qu'indiquer ma pensée, mais la voici : je vous la livre.
« Oui, croyez-vous que si la Révolution française n'avait pas trouvé dans ses vieux codes la peine de mort, si habituelle, si prodiguée; que si, au lieu de ces supplices et de ce sang, elle eût trouvé des pénalités plus humaines, l'exil, les ostracismes, les déportations, loin de son sol, pour ses ennemis ; croyez-vous qu'elle aurait si souvent, si cruellement recouru à la mort (Mouvement prolongé), et que nous, nous qui aimons cette révolution, moins ses cruautés, moins son sang, nous aurions, tout en admirant ses grandeurs et en bénissant ses bienfaits, à verser tant de larmes de pitié sur ses vic-"^ times? Non I mille fois non ! »
L'impression de ce discours fut profonde. Lamartine, dont la satisfaction avait paru, dans des circonstances récentes, s'accompagner de sévérité pour lui-même, écrivait à Champvans que l'effet, cette fois, avait été, auprès de tous, amis et ennemis, imprévu et immense. Les témoignages de Ch. Alexandre et de Dargaud, qui assistaient à la séance, s'accordent avec le sien. Dupin devait prendre la parole : il y
renonça*. L'autenr des Méditations avait battu sur lear> propre terrain les juristes et les criminalisies de la Chambre.
Lamartine reparut à la tribune les 19, 2i et 29 juin dans une discussion, où il réussit à sauver les intérêts de Hâcon, sur le chemin de fer de Paris- à Lyon. Puis ii garda le silence pendant prè» d'un an jusqu'au 10 avril 1845. Les Girondins «^ l'absorbaient. D'autre part, sentant « des forces extérieures au Parlement, toujours plus grandes et plus fanatiques », il ne voutoit pa« « se mêler aux petites oppositions et renouer les petites intrigues de 1840 ». Il écrivait, en décembre 1849^ à M. de La Grange : « C'est vous qui faites de Topposition : moi, je fiais de l'opinion ».
Il était, à ce moment, après dix ans de luttes, d'efforts et d'expériences, à l'apogée d'un talent dont aucun orateur n'égalait l'infinie variété. Berryer, plus pathétique, TMers, plus lumineux, Guizot, plus âpre, étaient les seuls mattres de la tribune qu'on pût lui comparer. Je crois qu'il les sur«passait par la richesse de l'imagination, par la puissance des idées, par la hardiesse des formules^ et surtout par l'abondance d'une parole colorée et précise, somptueuse et clsîre', également propre* aux spéculations les plus élevées dé la philosophie politique et aux détails techniques des discussions d'affaires. Quand on compare, en les lisant, ses discours avec ceux de Guizot, do Thiers et de Berryer, on est porté à lur donner la première place dans cette extraordinaire anthologie oratoire. Elle lui était pourtant contestée
1. Je dois à robli^aanca de M. des Cognets la communication dn passage dé ses Soaotnirs où Dargaud raconte avec une pittoresque lionne homeur et avae tout le relief d'une chose vue cet incident de séance : « Malgré les légistes et leur faotion* M. de Lamartine eut un magnifique succès. Je ne vis jamais là Chamttre plus profondément émue, électrisée. Les légistes mêmes s'avouèrent yainctt» M. Dupin, qui s'était vanté d'exécuter le poète, M. Dupin, qui d'abord espérait la chute de cet apétre de la charité, prenait des notes, rangeait des feuillets et se préparait à réfuter, à déchirer. Sa rude et vulgaire figure, injectée d'esprit, était plus hargneuse et plus sinistre encore qu'à l'ordinaire. De temps en temps il regardait l'oraieur et le guettait à la manière du chacal. Il se disposait à rèpliiquer. Mais quand M. de Lamartine eût caractérisé la déportation et qu'il se fût élevé de cime en cime jusqu'au sommet de son éloquence, M. Dupin comprit qu'il échouerait A l'anvre et qju'il ne pourrait attaquer ai haut son advemaipa. Alors il serra ses papiers, s'éclipsa vite, et ma lunette ne le retrouva plus. Ce n'était pas une absence, non. c'éttait une fuite à réjouir toutes' Vbb noblas inteUfgenees. Elle assura d'ailleurs et accrut le succès de M. de Lamartine ». [Docmmeni inédit.)
LAMARTINE ET GUIZDT
de son* rivant. La raison en est san& dou4» éans rinfériorité de son aciion, je veux, dire de cet ensemble de moyvnsF physiques que la Yoix, le geste, la mimique expressive, agoirtent à Féloquence, lorsque* même ils ne font pcs, comme* efae» certains orateurs, preecfue toute Téloquence. li me semMer que tt la comédie du dieeours )», pour pepreDd^e' l''e!8:pres6ion' de Victor Hugo, était moins nuancée et moin» habile ebes Lamartine que chez ses redoutables émules. Guizot luimôme, dont la physionomie vraie ressemble si peu à celle que la légende lui donne, avait des c< éclats de passion superbes et terribles ^ », des accents de colère et de dédain, dont Texpression était inimitable. Pourtant Dargaud, qui a tracé entre Lamartine et Guizot, un parallèle très saisissant, ne refuse pas à la parole de Lamartine le don du pathétique ' : « On sent vibrer une ftme, en elle, et voilà pourquoi le peuple est ému. Cette parole est une parole passionnée, profonde, une parole de feu qui échauffe et entratne les cœurs parce qu'elle sort du cœur. Mais cette parole aussi est sage, modérée, consciencieuse. Elle a des ménagements délicats, des* tempéraments infinis, elle est pleine de nuances. Elle sait le lieu et Theure des réformes et elle n'en accomplirait pas une, môme la plus grande, au prix d'une goutte de sang et de boue. Ahl c'est que cet homme, lui aussi, se juge un instrument divin. Il a la foi de son œuvre, Tardeur de sa mission, Tinstinct de son succès. On ne peut avoir plus de mesure dans la véhémence, plus de prudence dans l'audace. S'il est apôtre et tribun par l'élan, par la poitrine, par l'accent, il est homme d'État par sa tradition, par sa pensée presque toujours calme au milieu des éclairs et des foudres de son éloquence, au milieu des passions qui s'agitent et qui s'irritent autour de lui. L'un des traits caractéristiques de M. de Lamartine, on ne le croit pas,
1. Thureau-Dangin, IV, 5* édit., p. Sgi. Tout le passage est à lire.
3. Horizon, politique de 1S44. Cette brochure avait été précédée en i843 d*un opuscule de quelques feuillets, publié sous le titre de Nouvelle phase parlementaire^ où Dargaud disait de Lamartine qu'il était cF^fi«/onmoi/i« VautorUi^ Rousseau moins le sophisme, Mirabeau moins rinsarrection ». 11 m'a été impossible de retrouver cette plaquette, citée par Sainte-Beuve, qui ajoutait : « Lamartine se dit lui-même le fils de Fénelon et de Mme de Staél. Il semble qu'il y était lorsqu'ils l'ont créé ». {Chroniques parisiennes^ p. i6.)
c'est une logique puissante et cachée qull revêt de pourpre et d'or» d'imagination, de poésie et de philosophie... »
Lamartine, au milieu des discussions les plus passionnées avec Guizot, avait gardé cette a mesure dans la véhémence » dont Dargaud le louait. Un débat contre Thiers en 1845, sur les fortifications de Paris, Tentratna en dehors de son habituelle mesure.
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