LAMARTINE ET THIERS LES FORTIFICATIONS DE PARIS
LÀMARTINB RECLAME LA LIBERTE DBS CULTES || SYMPATHIE PERSONNELLE DE LAMARTINE POUR THIERS || DISCOURS CONTRE LES FORTIFICATIONS DE PARIS : INTUITIONS GENIALES ET PREDICTIONS EXTRAORDINAIRES || THIERS TENTE SON RAPPRO- CHEMENT AVEC LAMARTINE || NOUVEAUX DEBATS SUR LES FOR- TIFICATIONSy INCIDENT, ENVOI DE TÉMOINS.
ENTRE quelques discours d'affaires, notamment sur les Caisses d'Épargne et sur la conversion des rentes, et le débat retentissant sur Tarmement des fortifications de Paris, Lamartine intervint, le 3 mai 1845, dans Tinterpel-^ lation de Thiers sur la situation légale des congrégations religieuses. M. Thureau-Dangin a dit qu'il défendit la cause de la liberté « avec quelque incohérence ». Je ne saurais contester la justesse de cette appréciation. Lamartine se heurta à Timpatience de la Chambre, dont il se plaignit à plusieurs reprises, et sa discussion s'en trouva visiblement gênée. Il dut écourter ses développements.
Ce discours, qu'il avait beaucoup médité, n*est pourtant pas négligeable. Partisan de la liberté religieuse au point qu'à ses yeux « le sang versé pour Dieu a un prix mille fois plus grand que le sang versé pour les autres causes », Lamartine n'accepte pas le monopole dont le Concordat a
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doté les religions privilégiées. Il fait à Napoléon le reproche d' « avoir mis le nom de l'Empereur dans le catéchisme de Dieu » et d'avoir renié toute la législation du xvni« siècle en « enchaînant TÉglise à son trône ». Il réclame la liberté des cultes sous la forme « d'une séparation graduelle et successive, du relftchement systématique et général des liens qui unissent TÉglise et l\État ». Pas d'acte arbitraire, pas d'ostracisme, pas de violence : « La persécution, sachez-le, est la popularité de ia conscience. Ne la donnez |mis à vos ennemis. » Mais Lamartine ne confond pas l'Église ayec les congrégaKons dont la « conspiration sacrée » justiie selon lui des mesures de précaution et même d'interdiction. Il considère la propriété de toute espèce de congrégation comme « funeste, dangereuse, ruineuse pour la nation et la famille. L'État ne devrait les admettre que comme association non protégée, non possédante et viagère. »
Sur les Jésuites, dont il rappela .avec une sorte de fierté reconnaissante qu'il avait été l'élève, Lamartine eut un langage embacrasfié. Il resL assez dîfScile de démêler sa pensée véritable. La Chambre, où l'opposition avait rallié à elle une partie considérable de la marmite, lui sut mauvais gré de ne pas s'associer avec une netteté suffisante à ses passions. Dargaud, qui avait conseillé à Lamartine une attitude plus vigoureuse, assista à la séance. U en rend compte dans un passage -de ses Souvenirs qu'il j a intérêt à citer : « Le 4 mai je m'installai à la Chambre des députés. M. de Lamartine ne manqua pas son salut aux Jésuites, mais il manqua presque 8fm. diâcaurs. Ce ne fui{>assa feaite. Si ce discours n'est pas un des meilleurs discours de Lamartine, c'en est du moins un des plus vaillants. Bès le commencement, la Chambre, par des applaudissements d'abord, puis «par des murmures, établit une sorte de dialogue avec l'orateur. Ce n'était plus un discours, c'était un combat, M. de Lamartine ressemblait à un bon nageur qui remonte le Rfatoe. Rien n'était plus pénible. Quel dur métier que ce métier d'orateur parlementaire 1 * »
1* Dm Gognets, p. aSa.
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Dargaud était trop psychologue pour ne pas comprendre qii'vQi métier attache souvent par ses difficultés mêmes. LaHiariine était un ouvrier parlementaire que le labeur ne a^ebutait j>as. Il ne redoutait pas non plus les situatioiBS isolées et périlleuses. Quand il croyait une idée bonne, il s'y obstinait, dût-il éprouver une défaite certaine et se Jbeurler à un adversaire dakigereux. La question des fortifications de Paris Topposa à Thiers, dont la ténacité égalait la sienne.
Lamartine, dans les Mémoires Politiques qu'il écrivait en i863 avec une vivacité et un relief où ne se trahissait pas sa ivîeillease, disait de Thiears qu'il l'avait « toujours aimé malgré tours difiCérenoes d'origine et de conduite ». Cette •qpinion n'était pas une concession faite aux nécessités du moment. Depuis leur première rencontre, quelques mois avani la Révolution de 1830, dans un restaurant du Palais- AograL, k poète avait eu pour l'homme politique un goût marqué. U a, en 1856^ raconté cette entrevue dans un des Entretiens de ce Cours familier de Littérature où sont eiàfouiestant de merveilles méconnues ou oubliées : <c Je vis Kfi petit homme taillé en force par la nature, dispos, d'aplomb sur tous ses membres comme s'il eût été toujours prêta l'acticm, la tête bien en équilibre sur le cou, le front yétri d'aptitudes divo^ses, les yeux doux, la bouche ferme, te sourire fin, la main courte, mais bien tendue et bien ouverte comme ceux qui, selon l'expression plébéienne, ont le ooeur sur la main. Les hommes vulgaires auraient pu prendre cette physionomie pour de la laideur. Moi je ne m'y trompai pas un instant. C'était la beauté intellectuelle kîoonphant 4les traits et forçant un corps rebelle à exprimer une fiplendeur d'esprit. Cet esprit était, comme ce c^rps, d'aplomb sur toutes ses faces, robuste et dispos. Peut-être, oomme un homme du Midi, avait-il un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. La modestie est une vertu du Nord ou un fruit exquis de l'éducation. U parlait le premier, il parlait le dernier, il écoutait peu les répliques : mais il parlait avec une justesse, une audace et une fécondité d'esprit qui lui faisaient pardonner la volubilité de ses
lèvres. On voyait qu'il avait été accoutumé de bonne heure par ses condisciples à être écouté. Cette parole, parfaitement familière et appropriée à Fabandon de Theure et du lieu, n'avait du reste ni prétention ni éloquence. C'étaient Tesprit et le cœur qui coulaient... »
Thiers ne dissimula pas au cours de cette entrevue son espoir de renverser prochainement et d'aider à remplacer la monarchie de Charles X. Son courage et sa franchise séduisirent d'autant mieux Lamartine qu'il le laissa « charmé d'avoir rencontré enfin un ennemi digne d'être combattu ». L'ftpreté des discussions qui les opposèrent l'un à l'autre, à plusieurs reprises, sous le Gouvernement de Juillet n'effaça pas cette impression. Lamartine admirait dans son adversaire un « artiste », qu'il a mis au-dessus de tous les autres orateurs de son temps, comme nn prodige. « Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'àme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèchcjs. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion. C'était une nuée; on n'y échappait pas... ^ »
Lamartine n'avait pas attendu l'heure de l'apaisement e de la retraite pour rendre ainsi à Thiers l'hommage de son admiration. En pleine bataille, et dans les articles mêmes du Journal de Saône-et-Loire où il combattait avec tant de véhémence la politique orientale du cabinet du i"' mars, il reconnaissait la valeur de son chef : « Je l'ai toujours dit et je le répète, j'apprécie très haut l'élan et l'aptitude gouverne-
1. Cours familier de litlérataret II, p. 3oi-9oa. 1. Loe. ciLt p. 8i5.
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mentale du président du Conseil. J'ai toujours eu une sympathie involontaire pour les natures qui savent à la fois penser et agir, et pour les hommes qui ont en eux le courage de leur talent. Quand on sait se comprendre, on sait se respecter. Tout en combattant, je ne suis pas de ceux qui dénigrent : le dénigrement n'est que la jalousie de Timpuissance. .. Ce ministère renferme des hommes de haute râleur : point d'ostracisme, même pour les fautes du talent 1 Ne privez pas le pays des services, de l'ornement, de l'éclat qu'une grande intelligence peut lui rendre dans ces circonstances rectifiées. Mettez-la en réserve. Il y a des jours où le feu échauffe, il y a des jours où le feu brûle.... ^ »
J'ai dit comment Lamartine, qui tenait la politique extérieure de Thiers pour une aventure, avait contribué, moins peut-être qu'il ne le croyait, mais efficacement pourtant, à ' précipiter sa chute, a C'est, écrivaitril, la plus déplorable crise où jamais Catilina en frac ait jeté Rome. )> Les consé^ quencee de la cris^ se prolongèrent au delà de son dénouement Thiers avait multiplié les mesures d'armement.' Il avait poussé l'usage des crédits extraordinaires ouverts en l'absence des Chambres jusqu'à décider, par une ordonnance publiée au Moniteur en septembre 1840, la construction de fortifications autour de Paris.*' Peut-être la mesure était-elle strictement légale, mais l'audace en était grande si l'on songe qu'en 1833 la Chambre avait repoussé, à la suite des vives protestations de l'opinion publique, un crédit proposé par le gouvernement pour construire des forts détachés. Le cabinet présidé par le maréchal Soult maintint la décision du cabinet du 1^ mars dont il proposa la régularisation au Parlement par l'ouverture d'un crédit de cent quarante milr lions. Thiers se fit attribuer le rapport. Il avait le double souci de faire triompher une conviction qui, chez lui, était profonde, et de sauver sa responsabilité, si fortement engagée par l'ordonnance dont il avait pris l'initiative comme président du Conseil. Son rapport fut un véritable monument où la question était envisagée sous tous ses