ORATOIRE
(a4 FÉVRIER-io MAI i848)
LAMARTINE RECLÂMB LÀ UBERTB D^OPIKION || HÂRÂNGUB A l'opposition pour proposer la RESISTANCE LÉGALE || LAMAR- TINE ET LES REPUBLICAINS || LA SEANCE DU S4 FEVRIER : LAMARTINE REPOUSSE LA REGENCE ET FAIT VOTER UN GOUVER- NEMENT PROVISOIRE II HEROÏSME DE LAMARTINE, TOUT-PUISSANT Par le GENIE DE LA PAROLE || SES DONS d'iMPROVISATION || LES RAPPORTS A l'aSSEMBLBB CONSTITUANTE || LA DICTATURE DE LA PERSUASION || APOTHEOSE || IMPOPULARITE COMMENÇANTE.
y^ UAND Lan 1 I et minis \^ jours ap on lui remit d
UAND Lamartine, membre du Gouvernement provisoire ministre des Affaires étrangères, entra quelques i après la Révolution dans le cabinet de Guizot, on^i remit des notes abandonnées par son prédécesseur sur la table de travail. L'une d'elles portait ces mots : « Plus f écoute M. de Lamariine^ plus je m'aperçois qu'il nous est impossible de nous comprendre ». C'était sans doute le début, jeté sur le papier, de la réplique vigoureuse dans laquelle Guizot répondit à Lamartine au cours de la discussion sur les affaires italiennes : « Plus j'ai écouté l'honorable préopinant, moins je suis étonné que nous ne nous entendissions pas. Nous différons plus qu'il ne l'a dit, plus qu'il ne le pense probablement. » Depuis cette discussion jusqu'à la séance du 24 février, Lamartine n'intervint qu'une fois, le
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21 février, pour protester contre le passage de l'Adresse qui^ blftmait les « passions ennemies ou les entraînements aveugles » dont la campagne des banquets réformistes apparaissait au gouvernement comme Texpression illégale et ^ factieuse. Guizot ne répliqua pas. Aucune occasion pourtant ne manifesta avec plus d'évidence le dissentiment qui le séparait de son illustre contradicteur.
Lamartine avait refusé d'assister aux banquets."^ Il lui semblait qu'un certain langage « dépassait le temps » et que des manifestations répétées, bruyantes, mal disciplinées, abandonnées aux partis extrêmes, risquaient plutôt de compromettre que de servir la cause de la réforme électorale. A l'occasion des banquets de Dijon et de Chftlons où le socialisme avait pris une large place, il écrivait : « Les ' banquets sont le tocsin de l'opinion. Quelquefois ils frappent juste, quelquefois ils brisent le métal. » D'autre part le ba nquet communi8 te d'Autun lui inspirait cette réflexion : « Nous ne voulons pas rouvrir le Club des Jacobins. » Ces appréhensions s'aggravaient chez Lamartine des souvenirs de la coalition. Il lui répugnait de contracter des alliances qu'il avait autrefois flétries avec énergie et aussi d'aliéner une liberté dont il sentait de plus en plus la force et le besoin.
Mais, s'il désapprouvait le ton de certains banquets, il ne^ pouvait pas s^associer au blftme contenu dans l'Adresse. 11 essaya dans un discours véhément de faire comprendre au gouvernement qu'une agitation « honnête et salutaire » existait derrière des manifestations parfois excessives ou*dangereuses. Il parla de l'émotion réelle, intime, profonde, que les scandales de la politique intérieure et les faiblesses de la politique extérieure avaient soulevée dans la conscience du pays. Il revendiqua les droits et la liberté de l'opinion^ ^ comme « l'air vital du gouvernement représentatif. En la repoussant, en lui interdisant son jeu dans les réunions pacifiques, vous asphyxieriez la Constitution elle-même. » Il reprocha au ministère de « mettre la main de la police sur la bouche du pays » au lieu de profiter de tant d'avertissements significatifs pour changer de route et pour rectifier les
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fausses directions d^une politique imprévoyante. Et, tout imprégné encore des souvenirs de la Révolution, il termina par cette péroraison prophétique : « Écoutez un seul mol encore, celui-là seul pour lequel je suis soudainement monté à la tribune. Ce mot, le voici : Souvenez-vous du Jeu de Paume de 1789, à Versailles; souvenez-vous de ce Jeu de Paume, d'où sortirent pour la France la Révolution, la liberté avec toutes ses conséquences funestes et ses conséquences glorieuses pendant les cinquante années qui viennent de s'écouler et pour les générations qui viendront après nous.
« Or, qu'estrce que c'était que le Jeu de Paume et ses suites, Messieurs? {Mouvement en sens divers.) Le Jeu de Paume et le serment qui en sortit n'étaient que le droit de réunion disputé au pays?(Fio/en/e interruption,) Le Jeu de Paume ne fut qu'un lieu de réunion fermé par des ministres téméraires. {Exclamations diverses.)
<c Les murmures ne m'empêcheront jamais d'accomplir mon devoir de député, et d'avertir mon pays et le gouvernement des conséquences fatales que j'entreverrai dans un^ acte de la majorité.
« Oui, le Jeu de Paume, je le répète, et c'est par là que j'achève, ne fut qu'un lieu de réunion politique fermé par des ministres imprudents et rouvert par la main de la nation à la représentation du pays ! »
Poussée vers l'abtme par un ministre altier dans sa résis- ^ tance aveugle, la majorité, malgré les pressentiments dont elle était, au moins partiellement, agitée, vota le blâme et TAdresse^ Le ministère, fort de ce vote, prononça l'interdiction d'un banquet,'^d'abord autorisé, qui devait avoir lieu le SO février dans le douzième arrondissement de Pari/. Deux réunions de l'opposition constitutionnelle suivirent cette interdiction dans le but de déterminer l'attitude à prendre. Odilon Barrot, dans la première, conclut à l'abstention. Lamartine, dans la seconde, prêcha la résistance. Deux cents députés environ de toutes les nuances d'opposition modérée s'étaient rencontrés dans un restaurant de la place de la Madeleine. Berryer y assistait. Partisan du droit de
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péanion, qu'il tenait pour un « droit inhérent à la Constitution et pour une condition des libertés publiques », il donnait son adhésion à la pensée du banquet, mais en Fentounint de réserves. Lamartine lui répondit. Ce fut une improvisation de feu. Il n'avait pas tort d'écrire au maire de Mftcon : « Tout ce que vous avez lu de moi est du sucre et du miel auprès de cette poudre. » Il rendit hommage aux anxiétés patriotiques de Berryer et à ses hésitations d'homme de bien qui cherchait le droit et la vérité dans une alternative cruelle. Aucun des dangers de la crise ne lui échappait. La semaine lui paraissait lourde d'éventualités redoutables. Mais, placé entre la honte et le péril^ il aimait mieux courir le péril que de subir la honte d'abdiquer un droit , considéré par le pays comme la garantie fondamentale de t toutes ses libertés. Lamartine, à ce moment, prévoyaitril, voulait-il, préparait-il une révolution? En aucune façon. 11*^ réclamait un acte de résistance légale sur le terrain constitutionnel : « Messieurs, parlons de sang-froid ; le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplir mardi à la France. Est-ce une sédition? Non. Est--ce une révolution? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays! Qu'est-ce donc? Un acte de foi et de volonté nationale dans la toute-puissance du droit légal d'un grand pays I » Cette revendication de justice excluait toute pensée violente. Mais elle avait ses dangers. Lamartine ne les niait pas. Il disait : « Mais l'abjuration de ses droits par la nation, mais l'acceptation de l'arbitraire, mais l'encouragement aux tentatives d'usurpation ministérielle, mais l'abaissement du caractère national devant tous les gouvernements, n'en ont^ils pas aussi des dangers? Des dangers? n'en parlez pas tant, vous nous ôteriez le sang-froid nécessaire pour les prévenir, vous nous donneriez la tentation de les braver 1 » Et si « toutes les modérations, les '' réserves, les prudences d'action et de parole », recommandées et pratiquées, n'empêchaient pas un conflit, il en ^ acceptait le risque sanglant : « Je ne sais pas si les armes <\ confiées à nos braves soldats seront toujours maniées par
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des mains prudentes; je le crois, je Tespère: mais si les baïonnettes viennent à déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, Messieurs, c'est que nous défendrons de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et Tayenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays! Ne délibérons plus, agissons. » ^
Cette harangue enflammée produisit, sur Tinstant, une impression qui parut enlever toutes les hésitationsMhIais la réflexion reprit le dessus. Lamartine avait juré de se rendre, seul, s'il le fallait, au banquet, suivi de son ombre. Le banquet, auquel le centre gauché^enonça, n'eut pas lieu. Il ne faut donc pas rattacher la révolution du 24 février au discours de Lamartine et à cette tentative avortée.*^ Elle eut d'autres causes, les unes plus anciennes et plus profondes,*' d'autres plus immédiates, et quelques-unes môme si mysté* rieuses que l'histoire ne réussira peut-être jamais à en pénétrer le secret. Mais Lamartine fut toujours obsédé par le regret et presque par le remords du rôle qu'il joua le 20 février dans la réunion du restaurant Durand ^ Un an après la Révolution de 1848, il s'en accusait comme d^une
1. Lamartine a commenté son attitude dans son Histoire de la Ritfolation de iUi^ I, 6i-G3, et dans ses Mémoires politiqaesj IV, 455-46i. L'Histoire de la Béoolution de iU8 n'a pas eu une destinée égale à sa valeur. Elle est vivante, elaire et entraînante ; l'intérêt n'y languit pas. Abondante en portraits vigoureux et en scènes pathétiques, elle est écrite d'un style aisé, rapide et ferme dont le relief fait souvent penser aux Choses vues de Victor Hugo. Ce livre, inaperçu ou oublié, n^est pas loin d'être, à mon sens, le chef-d'œuvre en prose de Lamartine. On y sent une volonté d'impartialité dont les anciens collègues de Lamartine, et en particulier Louis Blanc, ne se sont pas toujours inspirés à son égard.
Le Conseiller da peuple^ du i5 août i849i en recommandait la lecture dans une longue note élogieuse. La fln de cette note est curieuse : « ... Nous demandions il y a peu de jours à M. de Lamartine pourquoi il avait bravé ainsi tous les inconvénients d'une publication précoce et d'une controverse inévitable et âpre en publiant ses notes historiques. Je ne m'inquiète pas de mon temps, nous répondit l'écrivain, mon juge est dans l'avenir. Cette histoire n'est que le mot vrai sur tout ce qui me concerne personnellement dans la fondation de la République. Puis il igouta en souriant : Savez-vous ce que c'est que mon histoire? C'est une lettre en deux volumes mise à la poste, pour n'être décachetée que dans quinze ou vingt ans, à l'adresse de la Postérité, qui y trouvera ma vraie pensée et mon vrai rôle dans les événements de i848. Nous croyons que cette intention de M. de Lamartine est véritablement la sienne, mais que bien des curieux décachèteront la lettre et liront entre les pages avant la Postérité. >
Les initiales P. V. qui suivent cette habile réclame ne doivent pas faire illusion sur son véritable auteur : j'en possède le texte original, il est tout entier écrit de la main de Lamartine.
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faute, où Tavaieni entraîné l'enthousiasme, la colère et Torgueil de dépasser une opposition indécise et inconséquente. « L'homme sage, disait-il, ne doit jamais défier la fortune, mais la prévoir et la conjurer. » Quinze ans après il jugeait avec une sévérité encore plus grande cette ^ légèreté parlementaire n. Il maudissait ses conseils extrêmes qui, suivis, auraient attaché à sa mémoire la responsabilité du sang versé. Comment rbomme d'opposition avait-il pré* valu sur Thomme de réflexion, il disait môme sur Thonnéte homme, au point de le porter et d'exciter les autres à une résistance qui conduisait inévitablement à une révolution» dont au fond il ne voulait pas? Il se reprochait d'autant plus ses paroles « absurdes et coupables » qu'il avait refusé de s'associer à la campagne des banquets et qull était trop homme de gouvernement pour admettre « contre tout droit de gouvernement le droit de club illimité ou de réunion à tout propos ».
L'erreur de Lamartine ne doit pourtant pas être confondue avec une préméditation. En se défendant dans le discours lui-même de vouloir une révolution, il était sincère. Quand Sainte-Beuve écrit que « Lamartine appelait l'orage afin d'y ^ briller héroïquement sous l'éclair », il commet une injustice. Ce n'est pas la même chose que d'annoncer une tempête ou de la désirer. Lamartine avait, depuis longtemps, prévu de « grands événements » dans lesquels il jouerait un rôle « de salut public » (avril 1840). Il attendait, il se réservait, j'accorde même qu'il se préparait, mais il ne faisait rien pour hêter « le mot tragique de la comédie parlementaire » (24 décembre 1846).
On a souvent rappelé qu'il avait, dix-huit ans avant la \ Révolution de 1848, défini le rôle qu'il y jouerait, et il semble, en effet, qu'il ait tracé son propre portrait, soit dans son discours de réception à l'Académie française (l*' avril 1830), soit dans un passage de la Politique ration-' nelle (septembre 1831). Je crois moins, s'il faut dire ma pensée, à une intuition prophétique qu'à une rencontre, mais la rencontre est prodigieuse.
Si réels que fussent les mérites du comte Daru, auquel
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Lamartine succédait, comment le reconnatlre dans ce morceau magnifique, où le récipiendaire dépeignait l'action d'un homme de génie au cours de ces « sublimes et affreux interrègnes de la raison et du droit, quand Tordre ancien s'est écroulé et que Tordre nouveau n'est pas encore enfanté... Le même homme^ soulevé par t instabilité du flot populaire^ aborde tour à tour les situations les plus diverses ^ les emplois les plus opposés \ la fortune se joue des talents comme des caractères; il faut des harangues pour la phice publique^ des plans pour le conseil^ des hymnes pour les. triomphes^ des lumières pour la législation,... On cherche un homme; son mériU le désigne I point d*excuses/ point de refus/ le péril n^en accepte pas.... L'esprit de cet homme s'élai^t; ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient, chaque fardeau lui crée une force^ chaque dévouement une vertu; il devient supérieur par circonstance^ universel par nécessité.... » Ce n'est pas le comte Daru sous l'Empire; c'est Lamartine en 1848.
Mais peut-être le passage de la Politique rationnelle^ encore plus curieux, s'adapte-l-il avec plus de précision et d'exactitude, jusque dans ses moindres traits, aux événements exceptionnels dans lesquels Lamartine allait devenir « supérieur |>ar circonstance et universel par nécessité ». Sans un pays et sans un homme, disait-il, « toute théorie tombe, toute espérance s'évanouit. Faute d'un homme politique, d*an homme complet dans tintelligence et la vertuy d'un homme résumé sublime et vivant d'un siècle, fort de la force de sa conviction et de celle de son époque, Bonavarte de la parole^ ayant V instinct de la vie sociale et F éclair de la tribune^ comme le héros avait celui de la mort et du champ de bataille; palpitant de foi dans l'avenir, Christophe Colomb de la liberté, capable d'entrevoir Vautre monde politique^ de nous convaincre de son existence^ et de nous g conduire par la persuasion de Féloquence et de son génie; faute de cet homme^ Fanarchie peut être /à, vile^ hideuse^ rétrograde, démagogique, sanglante, mais impuissante et courte; car l'anarchie même suppose de la force. )» Comment cette page, si puissamment vivante et ressemblante, a-t-elle pu être écrite en 1831?
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N'est-elle pas, presque mot pour mot, le portrait de Laonr- Une au cours des journées du 24 et du 25 février, du 17 mars, du 16 avril 1848? N'annonce-t-elle pas cette extraordinaire dictature de trois mois où ce Bonaparte de la parole réussit par la persuasion de F éloquence et du génie à établir un autre monde politique et à triompher de r anarchie démagogiquel
Lamartine n'en fut pas moins complètement étranger à tous les événements qui s'accomplirent, soit dans la Chambre, soit au dehors, pendant les journées des 22 et 23 février. Son nom ne figure pas parmi les signataires de la proposition de mise en accusation de Guizot déposée par Odilon Barrot. Au contraire j'y relève les noms de Dupont de l'Eure, Garnier-Pagès, Crémieux, Marie, Garnot, qui devaient, quarante-huit heures plus tard, devenir ses collègues ou ses collaborateurs du Gouvernement provisoire.
Le 24 février, indisposé et croyant au dénouement de la crise par un simple changement de ministère, il n'avait même pas l'intention d'aller à la Chambre. Il s'y rendit, seul et à pied, « moins par politique que par instinct d'honneur », en apprenant que l'on redoutait une invasion du peuple. Les événements avaient « devancé les heures ». L'abdication du roi, qui n'avait su ni céder ni i^ésister à temps, et dont toutes les combinaisons projetées avaient successivement échoué, était un fait accompli! Qu'allait-il' advenir ? Lamartine fut, dès son arrivée à la Chambre, entouré par des journalistes de l'opposition appartenant aux nuances du National, dirigé par Marrast, et de la Réforme^ inspirée par Ledru-Rollin. Ces républicains, qui l'attendaient, lui demandèrent un entretien secret dans un bureau. L'un d'eux, approuvé par tous, lui exposa qu'il leur apparaissait comme l'homme de la circonstance et que, la France n'étant peut-être pas mûre pour une République immédiate, tout le parti républicain apporterait son concours à une régence dont il serait le ministre.
Lamartine, après avoir réfléchi, le front entre les mains» au milieu d'un émouvant silence^ pendant cinq pu six minutes, releva la tête et refusa de s'associer à la tentative imprévue de ces républicains de la veille pour ajourner la République.
Peut-être l'idée d'une régence avait-elle, à d'autres
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moments» traversé son esprit comme une solution de transition, mais la spontanéité de la crise lui avait révélé la gra* vite d'une situation qui exigeait un remède énergique ^ La régence n'était à ses yeux qu'une « proie royale à dévorer v»**une sorte de Fronde du peuple, dont il dénonça les dangers et la précarité avec une fougue .d'improvisation ^ui éionaa, déconcerta et finalement convainquit les républicains késitants du National et de la Réforme : a Le peuple, disait Lamartine, calmé peut-être ce soir par la proclamation de la régeince, reviendra demain à Tassaut pour anraclier «se autre nouveauté. Chacune de ses manifestations irrésistibles emportera avec une demi-concession un dernier lambeau du pouvoir. Le peuple y sera poussé par des républicains pbis implacables que vous. Vous n'aurez laissé du trône qmt te .. qu'il en faut pour irriter la liberté^ pas €issezpour la contenir. Ce trône ae)ra le but permanent des oppositions» des aéditicms, des agressions de la multitude.... Pour avoir voubi arrêter une femme et un enfant sur la pente d'un détrêflaement pacifique, vous ferez rouler la France» la propriété, la^ famille dans un abîme d'anarchie et de sang. » Seule la Répiir blique pouvait égaler l'efficacité du remède à la gravité de la crise, changer la colère du peuple en joie, sa fureur en enthousiasme, faire appel à tous pour constituer le gouvernement de tous et préserver le pays d'un bouleversement intérieur et d'une invasion étrangère : « Si l'anarchie peat'* être domptée, sachez-le bien, c'est par la République l Si }a révolution peut être modérée, c'est par la République t Si le sang peut être épargné, c'est par la République ! Si la guene universelle^ si l'invasion qu'elle ramènerait peut-être comm* une réaction de l'Europe sur nous, peuvent être écartées^
1. Sainte-Bfiuve, au lendemaia de la Révolution, écrivait C6s lignes bien carec^ téristiques : « Lamartine, dans son ambition même, ne prévoyait pas ce qui est arrivé. Cette ambition» en taat qu'elle se proposait une forme u& peu préciser ae bornait sans doute à rôver un premier ministère à côté de la duchesse d'Orléans régente; mais, an moment décisif, avec cette divination de la pensée publique qu'oui les poètes et que n'eurent jamais les doctrinaires, il sentit que la dncheaca d'Orléans devenait impossible, et il fut le premier à franchir le pas, et à le faire firanchir aux autres. » {Portraitt contemporaine, I, nouv. éd., 1891, p. 977).
3. Ce diacours ne figure pas dans La France parlemenlaire. Reconstitué par Lamartine, dont la mémoire égalait la facilité, il a été publié pour la première fois dans son Histoire de la Riooluiion et iê48.
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sachez-le bien encore, c'est par la République ! Voilà pourquoi., en raison et en conscience d'homme d'État, devant Dieu ei devant vous, sans illusion comme sans fanatisme, si Vheure pendant laquelle nous délibérons est grosse d'une révolution, Je ne veux point conspirer pour une demi-révolution. Je ne ^ conspire pour aucune. Mais, s'il doit y en avoir une, je taccep^ i terrn tout entière, e t je rne d éciderai pour la République. » i
On peut, si Ton juge la Révolution de 1848 d'un certain point de Tiie, contester la sagesse politique de ce langage; mais comment en nier le courage, la loyauté, la fière et piûseante logique? Et surtout comment ne pas y rattacher la eottdnite de Lamartine repoussant devant la Chambre, comme il venait de le faire dans un bureau, la régence de la duchesse d'Orléans, pour demander un gouvernement provisoire? On s'étonne, non sans tristesse, de voir un historien ëe la haute autorité morale de M. Thureau-Dangin attribuer, sur des renseignements de troisième main, l'attitude de Lamartine à un marché conclu avec l'acteur Bocage, qui lui aurait promis la première place dans la République 1 Cette vanterie de comédien, comme l'a qualifiée M. Eugène-Melchior de Vogué avec une juste sévérité, peut d'autant moins prévaloir contre le récit de Lamartine que celui-ci, en rapportant ia scène et en reproduisant son discours un an après la révolution, s'exposait aux contradictions ou aux rectifications des journalistes républicains qui y avaient assisté.
Lamartine, au moment où il envisageait ainsi dans la réunion du bureau de la Chambre l'éventualité de la République, était loin de la croire prochaine. Il se défendait de vouloir Técroulement du règne, surtout il se refusait à y mettre la main. « J'espère encore, disait-il, que Dieu épargnera cette crise à mon pays, car j'accepte les révolutions, mais je ne les fais pas. » S'il faut en croire Louis Veuillot, ce fut Dieu qui ouvrit la crise et qui en précipita la solution : « Dieu parle par la voix des événements. La Révolution de 1848 est use notification de la Providence... »
Les premiers événements se déroulèrent devant la Chambre sous les yeux de Lamartine sans qu'il y prit part. L'arri* vée de la duchesse d'Orléans et de ses enfants, installés dans
une loge en face de la tribune, provoqua la proposition de Du pin de Tacclamer comme régente. Lamartine demanda une suspension de séance « par le double motif du respect dû à la représentation nationale et du respect dû à Tauguste princesse ». La séance reprit, mais la duchesse d'Orléans ne s*étaitpas retirée. Marie propose alors Tinstitution d'un Gouyemement provisoire. Crémieux appuie sa proposition. Odilon Barrot, avec une fidélité qui Thonore, la combat et se prononce en faveur de la régence de la duchesse avec un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées. Successivement, dans le tumulte d'une séance que des bandes armées et menaçantes ont envahie, de La Rochejaquelein et Ledru-Rollin prennent la parole.
A ce moment, de tous les bancs de la Chambre on sollicite Lamartine.^L'heure, son heure, est venue. Jusque-là immobile et muet, « tremblant de parler », il faut qu'il parle. Il est l'arbitre accepté d'une situation tragique*! Un mot de lui va décider à la fois de la fortune de la princesse, dont le regard suppliant le suit, et des destinées de la France. Qui va remporter, du cœur ou de la raison, du sentiment ou de la politique, du poète tenté de se dévouer à a cette poésie vivante » ou de l*Gûinme d'État soucieux et responsable du lendemain? Au milieu d'un profond silence, Lamartine, qu'une ovation a d'abord salué, laisse tomber d'une voix sourde les premiers mots : c< Messieurs, je partage aussi profondément que qui ce soit parmi vous le double sentiment qui a remué tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse, auguste dans son malheur, se couvrant de l'innocence de «on fils et venant se jeter, du sein d'un palais envahi et abandonné, dans le sein de l'asile de la refHrésentation nationale. i> Ces paroles sont-elles l'hommage d'un respect ému ou l'habile préparation d'une régence? L'incertitude des esprits et leur inquiétude se traduisent par un tumulte que, d'un geste, Lamartine apaise. Il va, cette fois, dire toute sa pensée. Après un retour au spectacle qu'offre une des plus grandes catastrophes humaines, il tourne son respect vers le peuple, « combattant depuis trois jours pour
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renverser un gouvernement rétrograde et pour rétablir sur*une base désonnais inébranlable Tempire de Tordre et Tempire de la liberté. Et pour cela je ne me fais pas à moi-même rillusion qu'on se faisait tout à Theure à cette tribune; je ne me figure pas qu^une acclamation momentanée, arrachée par une honorable émotion à une Assemblée attendrie par un sentiment naturel, puisse fonder un gouvernement solide et incontesté pour trente-six millions d'hommes. Je sais que ce qu'une acclamation apporte, une autre acclamation peut remporter. Je sais que, quelle que soit la nature du gouvernement qu'il convienne à la sagesse et aux intérêts du paysu de se donner pour sortir de la crise où nous sommes, il importe à tout ce peuple, à toutes les classes de la population, à ceuxlà surtout qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, il leur importe d'avoir cimenté de ce sang, non un gouvernement éphémère, mais un établissement stable, national, populaire, inébranlable enfin!... »
Sans que Lamartine ait encore proposé un gouvernement provisoire, on peut dire que, né de cette phrase, ce gouvernement commence à vivre au moment où elle est prononcée. Est-ce la République? Pas encore. On a accusé Lamartine d'avoir flatté misérablement le peuple et d'avoir sacrifié à ses menaces un devoir chevaleresque. Jamais, au contraire, il ne fut plus mattre de lui, de sa pensée, de sa parole, de sed actes. S'il salue le « glorieux travail » accompli par le peuple depuis trois jours, n'a-t-il pas, dans ses premiers mots, invoqué l'or^^, la paix civile, l'union nationale entre tous les citoyens? Et ne réserve-t-il pas les droits de la nation qui se donnera librement un gouvernement définitif^ Ainsi, dans
1. Aux témoignages, déjà cités, de Sainte-Beuve et de Veuillot, qui ne 80*.{ pas suspects de partialité pour Lamartine, sur l'iropossibité de maintenir une régence, on peut associer le cri de Benyer à Ledru-Rollln : « Concluez donc, nous savons l'histoire ; pressez la question, et concluez è un gouvernement provisoire. »
M. Melchior de Vogué a défendu avec un esprit vigoureux la « chère mémoire > de Lamartine contre la partialité trop évidente de l'émlnent historien de la Monarchie de Juillet : « M. Thureau-Dangin peulril croire que l'intervention de Lamartine ettt prolongé la régence plus d'une heure? Le scénario de nos révolutions est classique, à force d'être répété. - Acte I — Le monarque abdique en faveur d*un enfant. — Acte IL — Quelques fidèles proclament cet enfant et la régence. — Acte IIL — Le peuple proclame la République à l'Hôtel-de-Ville. *- ' 11 est sans exemple que l'acte II ait fait languir la pièce, on sait dès le prologue
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cette tourmente formidable, Lamartine prend tout de suite une attitude et un point d'appui. Il ne se laisse pas entraîner,»' déborder et dominer par le mouvement populaire. Il ne con* sent pas à faire de la réTolution le triomphe d'une faction ;* U veut rendre à la France la confiance, la liberté et la parole. Son éloquence, qui est dans la plénitude de sa force, sera rinstrument de son action. Mais il ht met au service d« dessins réfléchis et d'une politique mesurée, que n'entameront pas les exigences de la démagogie. U y a dans cet orateur merveilleux un homme d'État résolu. Il y a aussi un homme de cœur, prêt à sacrifier sa vie, et, ce qui est plus méritoire, sa popularité, à son devoir. Quand l'Assemblée est envahie, il demeure à la tribune, insensible aux gestes de menace et sourd aux cris de colère. Un ouvrier ajuste lentement vers lui son fusil. Le capitaine Dunoyer, qui essaie de le couvrir de son corps, lui crie : « Effacez-vous. On tire sur vous. » U répond simplement : « U vise mal : il ne me touchera pas. Et d'ailleurs, si je meurs à la tribune, je meurs à mon poste. » Ce fut l'honneur glorieux de Lamartine de courir et de rester, pendant trois mois» partout où un devoir l'appelait, à son ^ poste de péril.
Sa parole s'adapta tout de suite aux circonstances. Habitué par la tribune aux longs discours, et s'y complaisant, resté un peu solennel, il se transforma avec une extraordinaire promptitude. Il devint bref, simple, énergique, trouvant le mot de la situation et, souvent, résumant la situation d'un mot admirable ou héroïque. Dans le trajet, qu'il fit à fued, entouré du peuple, de la Chambre des Députés à l'Hôtel de Ville, où il. allait installer le nouveau gouverne» ment» il s'arrêta devant la caserne du Quai d'Orsay. Un conflit entre les dragons et la foule était à craindre. Lamartine, exténué, mais exagérant sa soif, demanda du vin. Les dragons lui donnèrent un verre qu'il éleva dans sa main, avant de boire. « Amis, s'écria-t-il I Voilà le banquet! Que peuple '
qall faudra la Jouer jusqu'au bout. Eu moriflant sa popularité pour ftilre durer quelques iustants un expédient condamné d*avance, Lamartine eût gaspillé cette force qui allait arrêter le drapeau rouge et sauregarder Thonneur du pays. Pourquoi Teût-il fait? Que dCTait-il à ce gouvernement?... » {Bevae dtê Deux Mondes, a Juin iSga, p. 9»).
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et soldats fraternisent ensemble avec moi. » Il n'en fallut pas davantage pour sceller un premier pacte de paix entre Tarmée et le peuple.
La haute taille de Lamartine le servait singulièrement dans ce contact presque continu que la révolution allait établir entre lui et la foule. A propos de Louis Blanc, auquel la nature avait refusé cet avantage» il a écrit une réflexion très juste : <c La multitude» par un irrésistible' instinct, confond toujours la force et la grandeur du caractère et des idées avec la stiiture de Torateur. Les apôtres peuvent être grêles ; les tribuns doivent frapper le regard par la masse et dominer du front la place publique. Le peuple, sensuel, mesure les hommes par les yeux. »
Après la proclamation de la République, le peuple, qui battait THôtel de Ville de ses flots toujours plus pressés, rappelait les hommes nouveaux jetés au gouvernement par la tempête. Lamartine se multiplia. Le succès même de ses harangues lui en imposait la répétition. La foule le réclamait. Il s*est dépeint lui-même : « les vêtements en lambeaux^ le col nu, les cheveux ruisselant de sueur, souillés de la poussière et de la fumée; il sortait, il rentrait, plus porté qu'escorté par des groupes de citoyens, de gardes nationaux, d'élèves des écoles, qui s'étaient attachés à ses pas sans qu'il les connût, comme l'état-major du dévouement autour d'un chef sur le champ d'une révolution ^ » Tout lui servait de tribune : une fenêtre, une balustrade, la marche d'un escalier. Tantôt il prononçait un vrai discours pour contenir cette marée montante, que le nom de la République ne suffisait pas à satisfaire, tantôt l'heureuse fortune d'une repartie laftcée à propos apaisait les colères menaçantes.
La nuit tombante avait aggravé le désordre.^^Sept fois Lamartine dut sortir, injurié d'abord, acclamé ensuite. Au milieu d'une confusion tumultueuse qui entassait ses défenseurs et une foule irritée sur tous les escaliers de l'Hôtel de
I. M. de Preycinet, élève de l'école Polytechniquet lit partie, pendant quelques jour», de rétat-mn^or de dérouement qui se groupa autour du Gouvernement provisoire. H faut lire dans ses lumineux Souvenirs le chapitre i*' où les premières Journées de la Bévolutiou de iâ48 revivent avec tant d'intensité.
Ville, il fut accueilli par des clameurs de haine et de méCance. Des cris forcenés le.dénonçaient comme un traître et comme un endormeur. On allait jusqu'à demander sa tête. « Ma tête, citoyens, dit-il avec un sang-froid extraordinaire, plût à Dieu que\vous l'eussiez tous en ce moment sur vos épaules f Vous seriez plus calmes et plus sages, et rœuvre de Toire révolution se ferait mieux! »
L'orage succédait à Forage. La foule s'était accumulée dans une salle immense, éclairée de lampes et de lustres, otk sur une estrade transformée en tribune, des orateurs improvisés prêchaient l'insurrection violente contre le gouvernement né depuis quelques heures à peine. Des hommes armés s'étaient déjà élancés contre la salle du conseil dont ils tentaient de forcer la porte. La situation risquait, d'un moment à l'autre, de devenir tragique." A défaut de la lyre d'Orphée, seule l'éloquence de Lamartine pouvait faire le miracle de calmer cette agitation désordonnée. Lamartine quitta le conseil pour se rendre dans la salle SaintrJean, où, disputant la tribune à des rivaux de hasard, il réussit à imposer enfin à cette foule enfiévrée, au milieu de laquelle brillaient des sabres, des canons de fusil et des baïonnettes, un silence « entrecoupé de murmures, de vociférations et d'apostrophes acerbes ». Comme Mirabeau dans la séance du 27 février 1791 au club des Jacobins, il dompta le monstre par la triple puissance du courage, de l'éloquence et du génie. Élevé audessus de lui-même par le péril d'une situation où il risquait à la fois la République et sa vie, il eut des accents sublimes. Entre le peuple et lui, il s'établit un dialogue dont je doute qu'il y ait dans l'histoire un autre exemple. Seul contre des milliers de voix, désarmé devant des hommes en armes, calme et résolu devant les exigences déchaînées d'une démagogie frénétique, il parla le langage de la raison, de la patience, de la tolérance et de la justice.
On avait interpellé le gouvernement sur son origine et sur son droit de vivre. « De que] droit, s'écria Lamartine, nous nous érigeons en gouvernement? Du droit du sang qui coule, de l'incendie qui dévore vos édifices, de la nation sans chef, du peuple sans guides, sans ordre, et demain peut-être sans
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painl du droit des plus déTOués et des plus courageux j citoyens, puisqu'il faut tous le direl du droit de ceux qui livrent les premiers leur âme aux soupçons, leur sang à Téchafaud, leur tête à la vengeance des peuples ou des rois pour sauver leur nation... »
On demandait au gouvernement s'il voulait sincèrement, réellement, efficacement, la République. « La République,4. citoyens, répendit Lamartine avec une gravité émuel Savezvous ce que vous demandez?... Savez-vous que c'est le gouvernement de la raison de tous, et vous sentez-vous assez mûrs pour n'avoir d'autres mattres que vous-mêmes et d'autre gouvernement quevôtrè propre raison?... La République! Savez-vous que c'est le gouvernement de la justice et vous sentez- vous assez justes pour faire droit même à vos ennemis? La République!. Savez-vous que c'est le gouvernement dela^rtu^t vous sentez-vous assez vertueux, assez magnanimes, assez cléments pour vous immoler aux autres, pour oublier les injures, pour ne pas envier les heureuï71Rnir faire grftce à vos ennemis, pour désarmer vos cœurs de ces arrêts de mort, de ces proscriptions, de ces échafauds qui ont déshonoré ce nom sous la tyrannie populaire qu'on a appelée du faux nom de République il y a un demi-siècle, et pour réconcilier la France avec ce nom aujourd'hui! »
Ainsi, par une inspiration audacieuse et sublime, Lamartine, interpellé par le peuple sur les droits du gouvernement, interroge le peuple sur ses propres devoirs, il fait appel à sa conscience, il la trouble, îirémeut, il la conquiert, et des acclamations enthousiastes» des protestations d'union» de foi et de dévouement, succèdent aux injures, aux menaces, aux cris de méfiance et de haine qui avaient d'abord accueilli la présence de V a endormeur ». Cette ovation ne grise pas Lamartine. Il ne faut pas, il ne veut pas qu'au nom d'une faction, Paris fasse la loi à la France. Il ne faut pas et il ne veut pas que « le gouvernement soit dérobé, comme un larcin, dans une nuit de sédition et de confusion ». Ce qu'il a dità la tribune de la Chambre devant une assemblée désorientée, à laquelle son sang^froid a jeté un mot d'ordre et de
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ralliement, il le répète devant la fonle qui a envahi la salle Saint-Jean. Il réserve et il fait consacrer par ces hommes armés, venus pour confisquer tout le mouvement du jour au profit des clubs et de l'anarchie, les droits imprescriptibles du pays tout entier. Il proclame la volonté souveraine du suffirage universel, et le parti du désordre, subjugué par son impérieuse éloquence, sUncline devant la république nationale qu'il assigne pour but à la révolution.
Mais la nuit prépare la revanche de la sédition. Les communistes et les terroristes font appel à leurs troupes qui, dans la matinée du 25 février, desoeadent des faubouigs vers rHôtel de Ville, envahissent la placrf, assiègent le gouvernement et arborent le drapeau rouge" comme le signe triomphal de leur aflfranchissenent. D'heure en heure les forces de l'émeute s'accroissent, ses cris et ses menaces s'exaspèrent, elle inonde les couloirs de TH^tel de Ville et, brusquement, une masse armée, qui a lait céder les portes, envahit la Salle des Séances. La démagogie révolutionnaire et le Gouvernement provisoire sont face à face. Avec une éloquence brutale et obstinée, un jeune ouvrier développe le programme communiste dont il appuie chaque sommation d'un coup de crosse de fusil sur le plancher. Il faut, tout de suite, le drapeau rouge comme gage et comme symbole, ou sinon... l'orateur^montre d'un geste les milliers de prolétaires qui, sur la place, attendent en vociférant la satisfaction exigée. Lamartine s'approche, il parle à cet hoomie un langage où la persuasion et l'éneigie se mêlent; il lui parle de la liberté, de la souveraineté nationale, des droits et de l'union de tous les /citoyens, de l'Burope, de la dignité du gouvernement qui ne veut pas, en acceptant le drapeau rouge, déshonorer le drapeau de la Révolution et de la France. Tandis que la raison, le sentiment et le patriotisme empruntent ainsi le langage du génie, l'orateur populaire se laisse^, peu à peu, ébranler, son obstination faiblit et chancelle : tt C'était, a dit Lamartine dans une magnifique image, comme un nuage et un rayon passant en se combattant sur une eau courante par un ciel changeant ». A la fin, le rayon l'emporte ; il pénètre dans cette rude conscience, dont il dis-
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sipe les sophismes, et l^ouTrier laisse tomber son arme en pleurant. Ses camarades, qui partagent son émotion» sortent avec loi.
Mais le miracle qu'a réalisé Téloquence de Lamartine n a pas dépassé la porte. Sa parole ne touche que ceux qui Teniendent. Six fois il renouvelle le même effort avec le même succès, dans les. couloirs, dans les salles, sur les degrés mêmes qui descendent rers la place. Quand il remonte^ épuisé et acclamé, pour rejoindre ses collègues et reprendre le travail interrompu, des hommes sinistres l'arrêtent et rappellent : a Traître 1 » Il découvre sa poitrine et Toffre à leurs coups. « Qui est-oe donc qui risque le plus de vous ou de nous ici? leur dit-il en les regardant bien en face. Nous y.avons engagé, nous, nos noms, notre mémoire et nos tètes; ei vous n'y risquez, vous, que de la boue sur vos souliers... ^i Cette fois encore l'héroïsme de Lamartine arrache des applaudissements à l'émeute. Est-ce la fin? Non; à peine une trêve. Seul le contact avec la foule, qui hurie et menace de toutes parts, achèvera le triomphe ou marquera la défaite du Gouvernement provisoire. Mais seul aussi un homme pourra tenter l'effort suprême de se mesurer avec cette mer furieuse d'où montent des éclairs et des clameurs d'orage. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, se serrent autour de Lamartine, qui, impassible et résolu, étend sur Timmense place un geste large d'apaisement. Sçn visage ne trahît aucune crainte. 11 veut parler. Les cris étouffent sa parole, il recommence. La curiosité, l'étonnement, l'admiration imposent peu à peu le silence. On écoute. Va-tron entendre? La voix, forte et bien timbrée, porte au loin. C'est d'abord un hymne en Thonneur du peuple, de son courage dans la lutte, de sa modération dans la victoire, de la discipline consentie par un instinct sublime, qui Ta groupé autour de quelques hommes voués à la calomnie et peut-être à la mort pour le salut de tous : « Voilà ce qu'a vu le soleil dliier, citoyens! Et que verrait le soleil d'aujourd'hui? 11 verniit un autre peuple, d'autant plus furieux qu'il a moins d'en* nemis à combattre, se défier des mêmes hommes qu'il a élevés hier au-dessus de lui, les contraindre dans leur liberté,
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les avilir dans leur dignité» les méconnattre dans leur autorité, qui n'est que la vôtre; substituer une révolution de vengeances et de supplices à une révolution d'unanimité et de fraternité, et commander à son gouvernement d'arborer, en signe de concorde, Tétendard de combat à mort entre les citoyens d'une même patrie!... Le gouvernement est aussi décidé que moi-même à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissaiil:! Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret. Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi, car le drai peau rouge que vous rapportez n'a jamais fait que le tour ' du Champ de Mars, tratné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ^ » ^. . Cette évocation géniade, qui égale Lamartine à Mirabeau, soulève un enthousiasme indescriptible. Les mains se tendent vers lui dans une ovation sans fin, les drapeaux rouges rentrent dans leurs gaines et le peuple, dont une éloquence miraculeuse a ému la bonté, répudie les souvenirs sanglants pour acclamer dans le drapeau tricolore le symbole d'une République nouvelle, faite d'union, d'ordre et de liberté.
Et pourtant, ce n'est pas la fin encore ! Tandis que la
1. i6 cite le texte donné par Lamartine, un an après réTéoenoent, dans son Hiêloirt de la Rioolaiion de f»4»^ etqoHl a reproduit dans ses Mémoires poUUquee. La Yersion de la France parlementatre est légèrement différente, V, 173-176. Enfin M. de Freycinet, placé derrière Lamartine pendant son dlscoors, a noté le soir même un antre texte, qui ottrt une peUte Tariante. (Soooenfr«, 1, 34).
Sur l'effet produit par l'allocution de Lamartine, tout le monde est d'accord. M. Pierre de La Gorce, dans sa belle Hieioire de la eeçonde Ripubliqae, où Lamartine est traite ayec une équite dont M. Thnreau-Dangin s'éteii trop souTont départi, constate le revirement provoqué par cette « éloquence superbe et cette sublime apostrophe. »
Deux Umoi^ages contemporains que J*aime à citer sont ici encore à retenir. Sainte-Beuve écrivait dans ses notes : « ^uels que soient les terte et les fautes de Lamartine depuis quelques années, U les a rachètes par sa conduite au moment du péril ; il a eu là un moment sublime, héroïque, — un moment immortel. Lamartine a bien mérite de la patrie à un moment décisif.. > {Pwtraiie eantemporaine, I, 880). Louis Veuillot, dans VUnioere du 9 mars 1848, disait : « Les , hommes qui ont assumé la terrible responsablUte de saisir le gouvernail au milieu de la tempête, ont compris ce sentiment lorsqu'ils ont choisi le drapeau tricolore et écarté le drapeau rouge. Cette résolution a sauvé la République, la France et eux-mêmes. Le drapeau ronge étant un signal de terreur, il a éU rejeté, et ta confiance et l'ordre se sont établis... •
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foule massée sur la place de THôtel de Ville commence à se disperser dans la joie du triomphe qu'elle a remporté sur elle-même, des colonnes, qui sont restées dans les couloirs et dans les escaliers, vocifèrent, agitent des armes et réclament, avec des cris de menace, le décret sur le drapeau rouge. Il suffit d'un geste, d'un mot imprudent, d'un malentendu ou d'une maladresse pour déchaîner un conflit sanglant, rendre confiance à l'anarchie et perdre la République. Lamartine, debout sur une chaise, adossé au chambranle d'uue porte, et soutenu par un mendiant blessé, qui lui a voué sa vie, va parler encore. Il rappelle l'œuvre accomplie en trois jours, la République proclamée, le gouvernement rendu au peuple. Que faut-il pour réaliser les espérances attachées à la Révolution? « Sont-ce des années? non; des mois? non ; des semaines? non : des jours seulement I Encore deux ou trois jours, et votre victoire sera écrite, acceptée, assurée, organisée de manière à ce qu'aucune tyrannie, excepté la tyrannie de vos propres impatiences, ne puisse l'arracher de vos mains 1 Et vous nous refuseriez ces jours, ces heures, ce calme, ces minutes 1 et vous étoufferiez la République née de votre sang dans son berceau I » Ces accents ébranlent l'émeute. Lamartine, pour triompher de ses dernières résistances, a une inspiration soudaine et d'une surprenante audace. Il semble faire au peuple une confidence. Il l'associe à ses préoccupations les plus profondes. Il lui parle de l'Europe, attentive, anxieuse et peut-être hostile : « Citoyens, dit-il, je vous ai parlé en citoyen tout à l'heure ; ehl bien, maintenant écoutez en moi votre ministre des Affaires étrangères. Si vous m'enlevez le drapeau incolore^ sachez-le bien, vous m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France/ car l'Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires : c'est le drapeau de la République et de l'Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti I C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour
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nos ennemis. » La Marseillaise^ chantée au dehors par cent mille voix, souligne cette supplication Téhémente. L'hymne sublime salue le drapeau glorieux. Et la journée» com* mencée dans la terreur, s'achève dans la joie, la confiance et Tunion de tout un peuple, ému et vaincu par rbér6îsme et par le génie.
Il y a des grands hommes qu'une grande journée rend populaires et immortels en leur faisant tort, devant la postérité, de tout le reste de leur existence. <c Une phrase et un geste ; — quand j'étais jeune, c'est tout ce que nous savions de Mirabeau », a écrit M. Edmond Rousse en parlant de l'apostrophe lancée par le tribun du Tiers-état au marquis de Dreux-Brézé. Lamartine orateur a connu la même fortune. On cite de lui la phrase magnifiquement rythmée qui, un jour, sauva la France du drapeau rouge, et, généralement. Ton n'en dit pas davantage. Ceux qui paraissent en savoir un peu plus y ajoutent les discours sur les sucres, qu'ils n'ont pas lus, et la définition de « la révolution du mépris ». C'est assez pour la gloire : ce n'est pas assez pour la justice.
La popularité que la journée du 24 février avait value à ^ Lamartine aurait succombé sous l'unanimité même des espérances que son attitude avait fait naître s'il ne Tavait entretenue, pendant trois mois, par des efforts et des miracles quotidiens de courage, de diplomatie habile et de séduisante éloquence. Dupont (de l'Eure), auquel son âge interdisait toute action utile, n'était que le président nominal du Gouvernement provisoire, dont Lamartine était râme.'C'est à Lamartine que s'adressaient les délégations politiques ou professionnelles accourues de toutes parts pour féliciter ou solliciter le gouvernement, c'est lui, et lui seul, qu'elles voulaient voir, entendre et applaudir. Il exerçait ainsi, d'un consentement presque universel, une sorte de dictature de la persuasioir^à laquelle on ne peut comparer que la courte présidence de l'Assemblée Constituante pendant laquelle Mirabeau, recevant les délégations à la barre, déploya toutes les richesses de son esprit Lamartine ne lui fut pas inférieur dans un rôle que le péril rendait plus difficile. Moins enjoué,
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et plus solennel à la fois par nature et par situation, mais également fertile en ressources, il avait réponse à tout et à tous. Son désir de conciliation n'excluait pas la fermeté et la clairvoyance. Il savait dire non. Quand, le 7 mars, la Société républicaine centrale réclamait Téloignement de Tépoque des élections, il se refusait à « un dialogue sans résultat » et il maintenait la décision prise par le Gouvernement de rendre le plus tôt possible à la nation des pouvoirs usurpés sous Tempire des circonstances. Tantôt il lui suffisait d'une brève réponse, tantôt, au contraire, il prononçait un vrai discours, faisant à chacun sa juste mesure avec un tact et un art dont le formidable travail qui Taccablait augmente encore le prodige. Les habitants de Calais succédaient aux sourds-muets, les élèves de Saint-Cyr aux ouvriers en nacre, les gardes du commerce aux délégués du club du Marais, les démocrates de Londres aux francsmaçons ; tous emportaient, avec Famour accru de la République, une pensée, une consolation ou une espérance. Les étrangers afQuaient, Hongrois, Norvégiens, Irlandais, Polonais, Espagnols, Italiens, soumettant leurs revendications et apportant parfois leurs exigences au Gouvernement Provisoire. L'Europe guettait les réponses de Lamartine. Il ne se départit pas une seule fois de la politique que le manifeste du 4 mars avait si noblement exprimée et sa parole ne commit pas une imprudence.
Cette action oratoire de Lamartine lui avait conquis la grande majorité de Topinion, qui approuvait son libéralisme, sa largeur d'esprit et sa volonté de faire de la République nouvelle un régime ouvert et national où tous les Français auraient accès. Malheureusement il n'était pas le seul à parler, à écrire et à agir. A côté de lui ses collègues et les ministres prenaient des initiatives ou rédigeaient des circulaires dont l'inspiration ou la rédaction paraissaient procéder d'une politique étroite et sectaire qui n'était pas la sienne. C'est ainsi que Ledru-RoUin, ministre de l'Intérieur, adressait, le iâ mars, aux commissaires de la République dans les départements, des instructions par lesquelles il leur conférait des pouvoirs illimités en vue des élections. Il leur
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déclarait que « ne relevant que de leur conscience » ils devaient faire « ce que les circonstances exigeraient /loiir le salut public » et il les invitait, par un étrange abus de pouvoir, à préparer Texclusion de8 hommes du passé de l'assemblée nouvelle, qui devait être animée de resprit révolutionnaire. L'émotion fut grande. Lamartine la partagea d'autant plus vivement qu'il connut seulement par le Moniteur cette circulaire jacobine sur laquelle le gouvernement n'avait pas délibéré. Il n'hésita pas. Un désaveu formel et immédiat s'imposait. Il profita de la visite d'une délégation de la garde nationale pour affirmer le respect de la souveraineté nationale et pour protester contre toute tentative de corruption du suffrage universels « Sachez-le, et diies-le bien âr ceux qui vous attendent, le Gouvernement de la République tout entier éprouve le besoin de rassurer deax fois la conscience publique, une fois dans ce dialogue que nous avons ensemble, et bientôt par une proclamation à tous les citoyens de la France, proclamation qui contiendra des principes sur la nature des institutions toutes libérales, toutes morales, toutes conservatrices des droits et des intérêts des citoyens sans acception. »
Ce ferme langage engageait le gouvernement. Lamartine lui apporta une proclamation toute rédigée, qu'il accepta. C'était la déroute des clubs révolutionnaires. Ils tentèrent, le 17 mars, de prendre leur revanche en organisant une immense manifestation dont l'objet était d'exiger du gouvernement l'éloignement des troupes et l'ajournement des élections, soit de la garde nationale, soit de l'Assemblée Constituante. Cent mille hommes déroulaient leur cortège menaçant de la place de la Concorde à l'Hôtel de Ville. Une délégation apporta la pétition au Gouvernement provisoire. Elle exigea une discussion et une réponse immédiates. Cette sommation se heurta aux refus successifs de Louis Blanc et de Ledru-Rollin, qui tinrent à honneur de défendre la dignité et de réserver la liberté du pouvoir exécutif. Leur attitude déconcerta les meneurs, qui tentèrent une diversion contre Lamartine. Interpellé, il s'avança de quelques pas vers la délégation et prononça en faveur de l'autorité morale
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du gouvernement, dont l'indépendance était la condition essentielle, une improvisation énergique et véhémente qui suffirait à illustrer, dans une vie publique, le talent et le courage d'un homme d'État : « Cette dernière barrière de notre indépendanoe commegouvernement et comme hommes, s'écrie Laïaartine, nous la défendrions jusqu'à la mort si la compression de la multitude voulait la franchir. Et ce n'est par pour nous, c'est pour vous surtout que nous péririons en la défendant I Que serait un peuple sans gouvernement,^ tL que deviendrait pour le peuple un gouvernement avili? » Puis il s'explique sur le triple objet de la pétition. Il justifie l'attitude du gouvernement sans rien céder de ses prérogatives. Il ne veut pas déposséder la France, au profit de Paris, du droit de nommer ses représentants et de substituer à la dictature du Gouvernement provisoire ia libre expression de sa souveraineté : « Si vous me commandiez de délibérer sous la force, et de prononcer la mise hors la loi de toute ia nation, qui n'est pas à Paris, de la déclarer pendant trois mois, six mois, que sais-je? exclue de sa représentation et de sa constitution, je vous dirais ce que je disais à un autre gouvernement, il y a peu de jours : Vous n'arracheriez ce vote de ma poitrine qu'après que les balles l'auraient percée I Non, destituez-nous mille fois de notre titre, plutôt que de nous destituer de nos opinions libres, de notre dignité, de notre inviolabilité évidente, évidente au dehors, sachez-le bien, autant qu'au dedans! Car, pour qu'un gouvernement soit respecté, il faut qu'un gouvernement ait non seulement le fait, mais l'apparence aussi de la liberté.
« Comprenez donc votre pouvoir dans le nôtre, votre dignité dans la nôtre, votre indépendance dans la nôtre, et hissez-nous, dans l'intérêt même de ce peuple, réfléchir et délibérer de sang-froid, adopter ou repousser les vœux dont vous êtes l'organe auprès de nous. Nous ne vous promettons, je ne vous promets, quant à moi, que de les peser dans notre conscience, sans peur comme sans prévention, et de décider ce qui nous paraîtra, non pas la volonté seulement du peuple de Paris, mais le droit et la volonté de toute lâ République! »
Cette belle éloquence, cette fière attitude, ce mftie courage, assurent, une fois de plus, le triomphe de Tordre public sur l'émeute jacobine. La délégation s'incline devant la force de ces raisons au service desquelles Lamartine joue simplement sa vie. Un délégué va jusqu'à dire : « Le peuple n'est là que pour appuyer le Gk>uvernement provisoire. — J'en sois convaincu, réplique Lamartine, mais la nation pourrait s'y tromper. Prenez garde à des réunions de ce genre, quelque belles qu'elles soient : le 18 brumaire du peuple pour^^it amener, contre son gré, le 18 brumaire du despotisme, et ni vous ni nous nous n'en voulons. »
Ces victoires n'étaient malheureusement que des trêves. »^Les clubs révolutionnaires ne désespéraient jamais de saisir l'occasion d'une revanche. La journée du 17 mars n'avait pas atteint leur but, mais l'immensité et la discipline du cortège populaire qu'ils avaient mis en mouvement leur avaient révélé leur force et Tinstabilité d'un gouvernement qu'aucune organisation armée ne pouvait encore défendre. Les élections étaient fixées au 23 avril. Il fallait les ajourner. C'est dans ce but qu'ils préparèrent pour le dimanche 16 avril une manifestation nouvelle. Lamartine en avait été averti. Il prit des dispositions dont la loyauté de Ledru- Rollin et le sang-froid du général Changarnier secondèrent l'exécution. La garde nationale, à peine instituée, et les écoles se rangèrent du côté du gouvernement contre Fémeute. Lamartine se multiplia. Successivement i| harangua les élèves de l'École Polytechnique, les tailleurs de pierre, les carriers, les ouvriers venus de Lyon. Aux volontaires armés que Château-Renaud avait amenés à l'Hôtel-d^ Ville, il donna la confiance pour mot d'ordre : « Cette confiance que je vous recommande, citoyens, c'est le mot, c'est le sentiment que j'ai entendu sortir les jours du combat ici iiiôme, sur cet escalier, dans ces cours, de la bouche des blessés du combat héroïque du peuple I Oui, je l'ai entendu sortir de la bouche de ceux qui expiraient ici pour la République, et qui semblaient vouloir nous léguer ainsi dans «ette recommandation suprême le mot sauveur de la Repu* blique nouvelle et de la patrie. »
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Les mesures furent si bien prises et le mot d'ordre dtk Lamartine fut si bien suivi que la défaite de Témeute,}' dispersée, coupée, prisonnière, battue sans combat, ne coûta pas une goutte de sang. Acclamé par la garde nationale, Lamartine se déroba à un triomphe dont il connut Tivresse, cinq jours après, dans la revue de la Fraternité qui réunit aux Champs-Elysées Tannée et le peuple, réconciliés et soulevés du môme enthousiasme. Il apparaissait, selon son propre témoignage, cpmme « une sorte de personnification de la société défendue et retrouvée ». Les acclamations qui allaient vers lui étaient faites de gratitude, de confiance et d'espérance. On le saluait et on Taimait comme un génie bienfaisant qui avait sauvé et sauverait la France. La trop Eameuse « prévention de poésie » était tombée. On ne contestait plus au poète les vertus d'un homme d'État. Et Sainte-Beuve lui-môme, qui avait rencontré Lamartine le soir du 16 avril, au moment où il fuyait la foule fanatique, le dépeignait « plus grand et plus sec que jamais, le profil noble et roide, bien portant malgré sa fatigue et sa maigreur, soutenant à merveille ce rôle de chef populaire, avec cet œil d'oiseau de haut vol qui plane et qui discerne toutes choses de sa hauteur ».
Le scrutin du 23 avril consacra et transforma presque en apothéose cette situation exceptionnelle de Lamartine. Il fut élu dans dix départements avec deux millions de voix. Quoiqu'il n'eût pas été porté sur la liste des candidats du peuple, élaborée au Luxembourg sous le patronage de Louis Blanc, le département de la Seine en fit son premier député par 259 800 suffrages, tandis que Louis Blanc en réunissait seulement 120 140.
« Sa popularité était alors égale à celle des plus grands citoyens."" Dans les lieux publics, dans les théâtres, partout où il se montrait, des cris d'enthousiasme l'accueillaient ^ «
L'Assemblée Constituante, réunie le 4 mai, ne lui fut pas, tout d'abord, moins favorable. Il rédigea et lut, dans la séance du 7, le rapport général 43ur la situation de la France