Souvenirs, 1898, p
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complètement une autorité dont elle était jalouse et de profiter de la popularité de Lamartine, à laquelle la présidence du Conseil serait réservée, en attendant sans doute la magistrature suprême. Comme on Ta dit, Lamartine n'avait qu'à se laisser aller au courant de sa fortune. « O le plus grand des ambitieux, s'était écrié Sainte-Beuve, comme je n'ai jamais cherché en toi que le poète ! » Le poète et l'homme d'État refusèrent un rôle qui paraissait fait pour flatter l'imagination de l'un et pour satisfaire l'ambition de l'autre. Lamartine se prononça en faveur d'une commission executive. Il a donné de cette attitude, soit dans son admirable Lettre aux dix départements (25 août 1848), soit dans ses Mémoires politiques (livre XIX, X), de hautes et nobles raisons, qui témoignent de sa délicatesse et, je n'hésite pas à rajouter, de son sens politique. Tocqueville a fini par convenir que la « la crainte de faire naître un conflit mortel influa autant que l'ambition sur sa conduite )». A vrai dire, cette crainte et le souvenir reconnaissant qu'il avait gardé de l'attitude de Ledru-Rollin dans la journée du 16 avril déterminèrent sa résolution. Le discours, lumineux et loyal, qu'il prononça dans la séance du 9 mai, en réponse à Odilon Barrot, suffit à expliquer sa conduite. Les raisons politiques n'y ont pas une moindre force que les considérations de circonstance : a Comprenez-vous comme possible la situation d'un ministre, d'un gouvernement ressortissant, pour tous ses actes, de la Chambre, qui est la souveraineté vivante et présente sous ses yeux, et dans laquelle il vient se retremper, s'immerger, se faire juge, à tous les instants, à toutes les minutes? Comprenez-vous qu'il soit possible de faire appel, en toute circonstance, à la décision de neuf cents membres? Comprenez-vous le danger de venir, soit pour la paix extérieure, soit pour la suite d'aune combinaison diplomatique, soit pour le secret de négociations, secret qui, je le dis à l'Europe, n'est pas de la perfidie, mais de la prudence, comprenez-vous que nous venions ici, à chaque interpellation, déchirer le voile de toutes nos négociations, et mettre face à face, non seulement la France avec l'Europe, mais chacune des cours, chacune des républiques, chacun des
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Lamartink.
PI. 6, pAge 164.
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TROIS MOIS DE DICTATURE ORATOIRE
gouYernements avec lesquels nous aurions entamé une négociation dont le secret dût rester un mystère entre nous pour être un bien et un résultat pour notre politique?... Comprenezvous qu'un ministre de llntérieur ou de la Police vienne, à la veille, au moment, à la minute de prendre les résolutions les plus graves, les plus vitales, les plus décisives, vous demander votre avis pour des mesures d'où dépend le salut public et le vôtre? C'est là, citoyens, une autre impossibilité!^ qui défendrait également à un homme pratique de se charger de vos affaires intérieures, autant qu'à un homme pratique de se charger de vos affaires extérieures, et d'accepter une pareille combinaison. » Tout au contraire, il apparaissait qu'une <c commission plus restreinte, plus élevée et plus isolée » présenterait des garanties d'impartialité et de jugement supérieures à celles d'une assemblée « où le nombre fait la passion. » Elle représenterait et, le cas échéant, elle interrogerait Tesprit de cette assemblée pour servir d'intermédiaire a entre la tête et la main » et guider les ministres dans une voie et dans une politique conformes à. ses desseins.
Ce langage et le prestige encore intact de Lamartine triomphèrent des résistances que Thabile discours d'Odilon Barrot avait entretenues. Lamartine n'a-t-il pas eu raison dv dire qu'il aurait pu, s'il n'avait écouté que son intérêt personnel, « s'isoler à la fois du gouvernement ancien et dti gouvernement nouveau, retirer son nom de toute responsabilité, et attendre sur son banc, enveloppé de popularité, de regrets et d'espérances, le choix du pays pour les grandes magistratures de la République ». Il sacriGa véritablement!^ son ambition à son devoir. Ce devoir pouvait entraîner des conséquences d'autant plus graves qu'il avait la ferme volonté de ne pas se séparer de Ledru-Rollin, malgré les répugnances ou les hostilités que ce nom provoquait dans la plupart des groupes de l'Assemblée. Était-ce « générosité suprême, versatilité d'esprit ou crainte de dissensions civiles »? demande M. de La Gorce en analysant la décision de Lamartine. Le jugement de Tocque ville répond à cette question, et aussi le discours du 9 mai, que M. de La Gorce
cite avec son impartialité habituelle : « Le peuple, avec un instinct admirable peut-être, citoyens, n'a pas choisi un seul parti pour lui confier ses destinées; le peuple a pour ainsi dire choisi tous les partis notables qui formaient alors le fonds commun des opinions, tous les hommes qui lui ont inspiré, soit par leur énergie, soit par leur modération, soit par leurs lumières, soit par leur intelligence présumée, la plus grande dose de confiance, et il a dit à toutes ces nuances, il Ta dit par le fait, s'il ne Ta pas dit par la parole, il a dit à toutes ces nuances d'opinions, de volontés, confondues par le même intérêt : Ralliez-vous, unissez-vous, oubliez vos dissidences, s'il y en a ; consacrez-vous comme un seul corps et une seule âme au salut public; c'est là un océan capable d'immerger tous les dissentiments qui sont entre vous. C'est là ce que nous avons fait. C'est là ce qu'a fait le peu{rfe. Faites comme lui et comme nous! »
L'Assemblée céda, avec plus de résignation que de conviction, à cette objurgation pressante. Arago, Gamier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-RoUin furent nommés membres de la Commission executive. Mais le rang obtenu par Lamartine, le quatrième, marqua la défaveur dont son sacrifice recevait le prix. Il ne se fit pas illusion sur la signification de ce vote : « Il courba la tête, a-t-il écrit, et il accepta le signe de son impopularité commençante. » -
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