‹ Lamartine, orateurChapitre 77 sur 108 · Histoire de la âttératare anglaise, 8« éd., III, p · texte numérisé non relu

Histoire de la âttératare anglaise, 8« éd., III, p

à Toccasion du débat sur la révision de la Constitution, il reprochait à Victor Hugo les violences de son langage : « A quoi bon la colère, disait-il, qu'à provoquer la colère? Quand on combat, bien; quand on raisonne, non. » Lamartine, lui, qu'il combadît ou qu'il raisonnât, ne se mettait pas en colère. Quelque effort qu'il ftt pour mordre, il restait. un cygne. Il pouvait admirer lord Chatam, il ne pouvait pas l'imiter, sinon peut-être dans ces « éclats de l'inspiration saccadée » et dans cette « témérité des images poétiques » où Taine découvre, pour partie, les sources de Téloquence du plus grand orateur anglais du xyuV siècle.

Lamartine, qui procédait si peu de lord Chatam, se rattachait-il à Mirabeau? Il avait pour « cet homme gigantesque » une admiration dont il a multiplié les témoignages. Depuis son discours de réception à l'Académie Française en ÏB30 jusqu'à ses Mémoires politiques qui parurent en 1863, il n'a pas manqué une occasion soit à la tribune, soit dans ses écrits politiques, de rendre hommage à son génie d'orateur et d'homme d'États Le portrait qu'il en a tracé dans les Girondins est surtout resté célèbre, parce que Lamartine paridt, au moins par certains traits, s'y être peint lui-même : « Son éloquence, impérative comme la loi, n'est plus que le talent de passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout ; presque seul dès ce moment, il a le courage de rester seul. IL brave l'envie, la haine et les murmures, appuyé sur. le sentiment de sa supériorité. Il ne parle plus aux hommes qu'au nom de son génie. L'assentiment que trouve la vérité dans les ftmes est sa puissance. Sa force lui revient par le contre-coup. Il s'élève contre tous les partis et au-dessus

1. Je signale, notamment : un passage du discours sur la translation Iles Cendres (26 mai 1840); — le second article sur la Question d'Orient, où Lamartine qualifie Mirabeau du « plus grand génie politique de la France »;—le Conseiller du peuple, 1, p.. ^oo, et les Mémoires politiques IV, 233-908, dont le texte est d'ailleurs le mèrn». car Lamartine se répétait sans faasse honte. L'étude parue dans les Hommes de la Révolution (i865, p. 1-267) ^^t faite principalement de citations empruntées à Lucas de Montlgny, aux Souvenirs d'Ed. Dnmont et surtout à la Correspondance arec le Comte de La Marck, dont Lamartine a démarqué le texte et l'importante introduction de M. de Bacourt C'est h peine si, de loin en loin, quelques lueurs sillonnent cette compilation d'un génie vieilli et réduit, pour vivre, à des travaux de librairie trop hâtivement faits pour égaler les grands sujets qu'il abordait.

d'eux.... Les magnifiques épanchemenis de sa grande &me ne ressemblaient en rien aux mesquines irritations des démagogues. Son talent, sans égal. par la philosophie de la pensée, par l'étendue de la réflexion et par le grandiose de l'expression.... La nation inquiète, qui voyait tomber une à une ses institutions et qui craignait un bouleversement total, sentait par instinct que le génie d'un grand homme était la dernière force qui lui restait.... » (Livre Premier, III et IV.)

S'il y a du Mirabeau dans ce portrait, moins romantique que celui de Victor Hugo, on y retrouve surtout Lamartine. Le « talent de passionner la raison » que Tauteur des Giron- ' dins attribuait à son modèle est celui dont il se faisait un programme, exprimé dans les mômes termes, au cours de l'allocution qu'il avait préparée en 1840 pour ses électeurs de Mftcon. La malice clairvoyante de Sainte-Beuve n'avait pas eu besoin de ce rapprochement pour constater que « le livre des Girondins pourrait s'intituler les Lamartine. » Les événements de 1848 lui avaient révélé des perspectives qu'il notait avec complaisance. « Lamartine, écrivait-il, s'y dessine à l'avance à tout moment, lui et son rêve. Il se dessine dans Mirabeau, dans Vergniaud et dans bien d'autres personnages; le profil de Jocelyn-tribun se projette partout. Le Jocelyn se profile jusque dans les balafres de Mirabeau '. »

Au moment où il écrivait ce portrait de Mirabeau, Lamartine ne connaissait que des fragments tronqués de la Correspondance du tribun de l'Assemblée Constituante avec le comte de La Marck. S'il avait connu son plan politique et sa méthode, il aurait fait une part plus grande à l'éloge et, malgré d'inévitables réserves, mis en lumière des traits qui auraient accentué sa ressemblance avec son héros. Je doute pourtant qu'il se fût égalé, quelque conscience qu'il eût de son rôle prochain, au géant de la Révolution. Il n'avait pas, comme homme d'État, l'étendue d'esprit de Mirabeau, son sens pratique, sa connaissance des hommes, son audace tempérée de souplesse et de prudence. Il n'avait pas non

t. Porfraitê contemporainSf I, 376.

Digiti

plus, comme orateur, sa véhémence, sa vigueur d'argumentation et d'invective, ses irruptions foudroyantes, son art des évocations historiques, ses colères déchaînées, son rire de Titan, son ironie dédaigneuse et Tapaisement calculé de son sourire. Avec plus de facilité il avait moins de puis- ' sance. Mais il savait si bien frapper des formules, qu'on pouvait dire de lui ce qu'il écrivait de Mirabeau : « Ses mots retentissants deviennent les proverbes de la Révolution. »

Si différent de Lord Chatam et de Mirabeau, dont il ne procédait à aucun degré, et, pour tout dire, inférieur par l'action oratoire à l'un et à l'autre, Lamartine peut, au contraire, se comparer et se mesurer avec Vergniaud. 11 a marqué lui-même, dans un portrait plus poussé que celui de Mirabeau, les éléments essentiels d'une comparaison à laquelle on ne peut douter qu'il n'attachât un prix réel.

« ,.. La facilité, cette grâce du génie, assouplissait tout en lui : talenty caractère^ attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément lui-même, sûr de se retrouver avec toute sa force au moment où. il aurait besoin de se recueillir... On l'aimait familièrement au pied de la tribune. On s'étonnait de l'admirer et de le respecter dès qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot mettait une distance immense entre l'homme et l'orateur. C'était un instrument d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans r inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et une élocution intarissable, s'était nourrie de3 plus purs souvenirs de la tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus beaux vers. S'il n'avait pas été f orateur d'une démocratie^ il en eût été le philosophe et le poète. Son génie, tout populaire, lui défendait de descendre au langage du peuple, même en le flattant. // n'avait que des passions nobles comme son langage. 11 adorait la Révolution comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout entière sans faire d'autres victimes que les préjugés et les tyrannies. // avait des doctrines et point de haines, des soifs de gloire et point d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque chose de trop réel, de trop vulgaire pour y prétendre. Il le dédaignait pour lui-même, et ne le

briguait que pour ses idées. La gloire et la postérité étaient les deux seuls buts de sa pensée. Il ne montait à la tribune que pour les voir^de plus haut.... Trop insouciant pour être un chef de parti, trop grand pour être le second de personne, il fut Vergniattd ^- »

Et ce fut, autant ou plus que Vergniaud, Lamartine. Ce n'est pas à dire pourtant, comme Ta écrit M. des Cognets, que ce ne soit pas du tout Vergniaud, Il y a dans ce portrait composé avec:un artinfini^des traits qui ressemblent et qui portent. Le reproche qu'on peut lui faire est de trop affadir un talent qui fut, à ses heures, par la force ou par Tironie, Tun des plus vigoureux do la Révolution. La parole de Vei^niaud ne se ressentait pas de l'indolence de son caractère. La tribune le transfonaait. Lamartine Ta dit, mais sans y insii&ter, et en appuyant de préférence sur le» côtés du talent de Vergniaud qui se rapprochaient le plus du sien : Tenthousiasme, Tinspiration nourrie des souvenirs de Tantiquité, rharmonie de la phrase et Téclat des images.

Avant môme que la comparaison entre les deux orateurs fût suggérée par les Girondins^ un publiciste perspicace en avait exprimé Tidée dans un opuscule qui n'est pas sans mérite : « Orateur, M. de Lamartine n'est pas sans ressemblance avec Vergniaud, écrivait en 1843 M. de Molinari. Tous deux se servent volontiers de l'image et s'en servent admirablement. Tous deux sont brillants et harmonieux. Tous deux pèchent aussi par le même défaut : ils mettent trop de pompe dans leurs discours. Mais M. de Lamartine est plus vif, Vergniaud plus ménagé (sic) et plus arrondi. La vivacité de celui-là est vraiment excessive; il ne laisse pas assez reposer l'attention et ne lui donne point le temps de reprendre haleine, si l'on peut parler ainsi ; les harangues de l'orateur girondin, mieux espacées, partant plus froides à la lecture» émouvaient peut-être davantage l'auditoire.. ^ » Ce jugement de M. de Molinari se ressent de l'impression oii l'avaient laissé les discours retentissants par lesquels Lamartine se ralliait à l'opposition. La parole de Vergniaud n'était plus

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