‹ Lamartine, orateurChapitre 80 sur 108 · Des Cognets, i · texte numérisé non relu

Des Cognets, i

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une « Chambre des Députés native et sincère », lui oiïHt Toccasion de s'exercer avec des risques moindres que devant la Chambre elle-même. Assidu à toutes les sessions, il y parlait plusieurs fois par jour, s'essayant à Timprovisation et aux répliques, avec un succès qui augmentait sa confiance dans ses facultés .oratoires. Devenu président de l'assemblée départementale, il ne cessait pas de prendre part aux débats. En septembre 1837, il atteignit son « maximum comme parole » et il se sentait prêt à « répondre à qui que ce soit. J'improvise autant et comme toute affaire le comporte, écrivait-il à Virieu. J'ai confondu d'étonnement les avocats, députés et pairs, avec qui: j'ai eu à lutter. Cela m'amuse comme un écolier iqui apprend une langue; il s'aperçoit tout à coup qu'il la sait à peu près^ après avoir longtemps cru que ses progrès étaient nuls \ »

Les progrès de Lamartine furent tels que Timon lui reconnaissait vers la même époque <c un talent rompu et assoupli. Il parle, disait-il, il rétorque même avec une brillapte facilité, quelquefois avec un grand bonheur de tour et d'expression. » Cinq ans après, ce juge spirituel jusqu'à la méchanceté et sévère jusqu'à l'injustice lui accordait « la pleine possession de la gloire parlementaire, du calme dans les orages de la Mbane, un beau développement de phrases enchaînées; une élocution lai^e et nourrie, une réplique animée; une cadence, un nombre, une harmonie, une abondance d'images, de dons, de mouvements qui remplissent l'oreille sans la fatiguer. »

C'est sans doute Ters 1839 que Lamartine, rompu par les luttes de la coalition, renonça à écrire ses discours. Jusquelà, s'il lui arrivait de s'abandonner, pour partie, à l'improvisation,, il écrivait l'ensemble et les passages essentiels, dont sa prodigieuse' mémoire se servait avec un art qui ne faisait pas illusion autant qu'il le croyait sur ses procédés de composition.

Enfin la maîtrise vint, devant laquelle tombèrent les der-

1. Lamartine oubliait que du même Conseil Général il écrivait, exactement denx ans avant, au même Virieu : « Je possède mon instrument, l'improvisation la plus spontanée et la réplique la plus nette, la plus abondante et souvent foudroyante. >

nières préventions de Timon contre Lamartine : « Ce n^était, écrivaitril, qu^un récitateur de mémoire, et aujounthui il improvise sur le premier sujet donne\ avec une fougue^ une audace^ une grâce^ une délicatesse d'à-propos^ une richesse d'images^ une abondance de mouvements^ un bonheur d exprèssion^ dont aucun orateur vivant n^ approche..,. Il est tellement sûr aujourd'hui de son improvisation qu'il ne se retient plus aux rampes de la tribune. Il s'abandonne à toute la puissance de son vol de cygne, il fend les eaux, et il se déploie, de même qu'un navire aux Toiles de pourpre doucement enflées par les zéphirs se joue sur les ondes d'un lac tranquille. Il parle une espèce de langue magnifique, pittoresque, enchantée, qu'on pourrait appeler la langue de Lamartine, car il n'y a que lui qui la parle et qui puisse la parler, et d'où s'échappent avec profusion, comme autant de jets lumineux, une foule de pensées heureuses et de termes figurés qui surprennent, qui captivent, qui remplissent, qui ravissent l'oreille et J'ftmede ses auditeurs.... Personne à la Constituante, à la Convention... n'a eu de physionomie oratoire, pareille à ]a sienne, de près ni de loin...^ »

Est-ce à dire que Lamartine, parce qu'il avait enfin conquis l'improvisation, parlait sans préparation? Ce serait lui Oure injure. L'improvisation, si elle n'est qu'un bavardage facile et stérile où les mots remplacent les idées, est indigne de l'art oratoire et ne vaut que comme un tour d'acrobatie exercé avec une habileté plus ou moins grande. Le mot de Mirabeau sur Bamave renferme une vérité profonde : « Je vois bien que, pour improviser sur une question, il faut commencer par la bien savoir. » C'était aussi l'opinion du général Foy, qui passa pour le premier improvisateur de son temps. II disait à Villemain : « Rien ne prépare à la facilité que l'effort. On ne parle puissamment que lorsqu'on a beaucoup médité^. » Berryer développait la même idée dans une lettre intime, à laquelle il n'y a rien à ajouter : « Savez-vous le secret des improvisateurs? C'est qu'ils n'improvisent pas

1. Tous les passages que j'ai cités sont extraits du Liort des Oraletwt, i5« édition, 18^7, II, 344-^ et 353*873.

a. Villemain, Souvenirs contemporains, p. 430.

du tout Bien pénétrés d'une pensée, d'un sentiment longuement médité en leur cervelle, ils se sont dit vingt fois, cent fois, la même chose, et roccâsion venue où ils Texpriment à haute et intelligible voix, ils n'ont de mérite dans la vivacité de Texpression que la maturité de la réflexion. Voilà le secret des gens qui parlent en public. Pour moi, qui suis du métier, je ne saurais jamais dire ce que je n'aurais jamais pensé. ^ »

La facilité de Lamartine était extraordinaire. La lettre à Léon Bruys d'Ouilly qui sert de préface aux Recueillements Poétiques^ et qui est d'un charme infini, fut écrite — trente pages — sans rature en deux heures et demie, entre cinquante dérangements. Ce témoignage de Lamartine (lettre à Virieu du 25 février 1839) ne doit pas être mis en doute : je possède des centaines de pages de lui, suit tous les sujets, et datant de toutes les époques, qui le confirment.

Lamartine parlait comme il écrivait, avec la même aisance abondante. Mais s'il est vrai, comme on Fa dit, que l'éloquence est une facilité naturelle et une difficulté apprise, Lamartine avait commencé par apprendre là difficulté. Matineux et toujours soucieux de gaixier la liberté de ses matinées, il se nourrissait de philosophie, d'économie politique et d'histoire. Loin de penser en parlant, il ne parlait, comme Berryer, qu'après avoir beaucoup pensé.

Il travaillait beaucoup, et par lui-même. A la différence de Mirabeau, qui utilisait dans son atelier des collaborateurs éminents dont il lui arrivait parfois de lire simplement le& discours à la tribune, Lamartine paratt ne s'être aidé de ses secrétaires, en particulier de Champvans et de Charles Alexandre, que pour des recherches matérielles. Les Soavenirs d'Alexandre renferment à la date du 9 mai 1844 une note qui explique la sorte de collaboration documentaire à laquelle Lamartine avait parfois recours : « Il m'a confié un travail sur la déportation. Il faut qu'il soit prêt pour le lendemain. Faites une analyse avec votre intelligence, la fondation et les progrès de la déportation, un morceau gros d'évid^ice, les arguments, les statistiques favorables, etc....,» Dans son

1. De Lacombe, Berryer sous la République et k Second Empire, p. 55o.

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Digiti

discours sur la régence, Lamartine parle d'un catalogue historique, qu'il avait fait dresser le matin même^ de toutes les régences connues depuis Torigine de Thistoire européenne. Cet aveu lui valut une malice de Thiers : « Moi aussi, j*ai étudié rhistoire de M. Fox et de M. Pitt. Éloigné du pouvoir, et je vous assure que ce n'est pas pour mon malheur, je passe mon temps, non pas comme M. de Lamartine à faire dresser des tableaux d'histoire, mais à les préparer, à les classer moi-môme. »

De tous les amis de Lamartine, Virieu, légitimiste à Tesprit distingué et supérieur, était, malgré leurs divergences politiques, le plus près de son cœur : « Mes amis^ lui écrivait-il en décembre 1834, c'est toi tout seul, comme les anciens disaient Élolm, les dieux, pour leur Jéhova ». Us s'écrivaient constamment, mais Virieu, dont Lamartine acceptait les conseils sans suivre les directions, était moins un collaborateur qu'un correspondant. Us discutaient avec une liberté entière les questions philosophiques ou politiques, historiques ou sociales. Je n'ai retrouvé que le débat des fortifications de Paris où Lamartine ait fait directement appel, en vue d'une intervention parlementaire, à l'érudition et aux recherches de Virieu : « J'attaquerai à fond les fortifications de Paris, mesure barbare, lui écrivait-il le 6 décembre 1840. Envoie-moi vite tes idées en ce sens, et de l'histoire, vite, vite, et bon, des armes!... » Quelques jours après il le remerciait de ses douze pages, dont il retenait surtout « l'idée des forts détachés à V envers, une découverte de génie ».

Un autre ami de Lamartine, M. de Circourt, dont il fit en 1848 l'ambassadeur de la République à Washington, lui rendit, à n'en pas douter, et à plusieurs reprises, des services de collaboration. U disait de lui : « Circourt est une bibliothèque d'Alexandrie. Je passe ma vie à consulter ses rayons et à deviner ses papyrus ^ » Après avoir fouillé une bibliothèque pour se faire une conviction raisonnée et documentée dans la question de la régence, il associa les services de Circourt à ceux de Virieu pour bâtir son argumentation contre

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