Mémoireê polUiqaes, III, iS
a. Lamartine^ 1874, Appendice, p. 160. Emile Ollivier, dans le porlrait de Lamartine orateur qui est l'un des plus heureux passages de son discours de
parait ses discours an peu partout, en marchant, en causant avec les uns et les autres, avec les hommes spéciaux sur les questions spéciales*. Ses premiers discours ont été écrits. Plus tard il s^est eontenté de prendre des notes. U ourrait devant lui une grande feuille de papier, écrivait au miUeu les grandes divisions en gros caractères, autour les arguments moindres en caractères plus fins, et rejetait sur les bords, les phrases, les mots frappants à mesure qu^il les trouvait. Ainsi, sur la feuille mémento du discours du banquet de Mftcon, les mots fameux : La France s^ermuie, la Révolaiien du méprk étaient sur les bords du papier*. »
Cette note est précieuse, mais elle est incomplète et même, si elle 'était prise trop rigoureusement à la lettre, elle risquerait d*accrédHer une erreur sur les procédés de composition de Lamartine orateur. Il semble, à la lire, que seul le plan du discours était arrêté, soit dans ses lignes générales, soit dans les détails essentiels, tout le reste étant abandonné aux chances plus ou moins favorables de Fimprovisation. Lamartine ne travaillait pas et ne parlait pas ainsi. Sa préparation ne se bornait pas à une sorte d'ordonnance d^ensemble, coupée par quelques traits prémédités et choisis. Elle était beaucoup plus rigoureuse. Le papier dont Lamartine se servait à la tribune était un mémento, un aide-mémoire, sur lequel il jetait les yeux pour ne rien perdre ni du fond ni de Tordre de son argumentation, mais sa tête et sa mémoire en renfermaient bien davantage. L'éloquence de Lamartine,
réception à l'Académie Française, s'est assez écarté de rimpressitm exprimée dans ane lettre de son père, Demosthène OUivier, dont je dois A Ja fiuBilla la communication obligeante : « J'ai entendu Lamartine deux autres fois. Il se tenait à la tribune très droit, le bras droit élevé en ligne dreile, }e dirais dans l'altitude d'un magicien. Il ne gesticulait qu'avec son bras droit, t^"y"f« en ligne perpendiculaire. Il n'avait que deux cordes à sa voix, une basse et l'autre plus élevée, ce qui rendait sa diction un peu monotone. Saa pbmaes paraissaient longues, ses conclusions ne me semblaient pas non plus toigoiira bien d'accord avec ses prémisses. Il n'empoignait pas, comme on dit, son auditoire, quoiqu'il fût très écouté. Ses discours m'ont paru plus èeanx A iire^u'à entendre »
1. A propos des fortifications de Paris, Lamartine écrivait A Virieu : « Je viens de passer quinze jours A étudier A fond la question militaire, historique et strate gique, avec les généraux et les hommes d'art. »
a. M. bmile Ollivier commet ici une erreur qui étonne. Les mots fameux, la France s'ennuie sont antérieurs au banquet de MAcon : ils ont été prononcés par Lamartine dans la discussion de l'Adresse le lo janvier 1889 (voir sopra^ p. 89).
comme Ta si justement remarqué M. Doumic^ ne jaillissait pas sur rheure, spontanément et par inspiration soudaine. Elle n'avait pas en séance de ces trouyaÛles 8uUime& qui, plus tard, devant les périls de la place publique abondèrent sur les lèvres de Torateur. Les passages des discours de Lamartine où la réplique improvise ont fins de facilité que de force et plus d'élégance que de relief. A la différence de Mirabeau et de Berryer auxquels les débats et les Bokouvements de VAssemblée inspiraient les accents passionnés dont Leiur gloire est faite, Lamartine tirait rarement parti d'un incident, d'une interruption, de la parole imprudente d'un ministre ou d'un adversaire. Aucun des mots historiques qu'il a prononcés avant 1848 n'est né de l'beureuse fortune d'une improvisation. Ses formules les plus lapidaires et ses images les plus éclatantes ne procédaient pas généralement de l'action de la tribune. Elles lui étaient antérieures. Il les avait méditées, préparées, arrêtées à l'avance. Il s'en faut pourtant que son discours fût écrit. Il l'avait « parlé intérieurement », selon la très forte expression de M. Doumic, et souvent même, comme tant d'orateurs célèbres, il en avait essayé les effets sur son entourage ou sur ses amis.
La facilité de parole de Lamartine était secondée par une mémoire exceptionnelle, dont Âutran nous a conservé un eurieux exemple. En 1847, au cours d'un voyage à Marseille, il fut invité à parler, en présence de Bastiat, sur le libire échange. Comme l'invitation lui fut faite la veille seulement de la séance, « il n'eut guère le temps de se préparer. C'est égal, dit-il, j'improviserai. Je connais 4 fond la question, je n'ai pas besoin d'y songer d'avance. Il vint, il parla, il eut un succès immense. L'auditoire, presquo entièrement composé d'hommes de commerce, s'étonnait qu'un poète eût une connaissance si réelle et si approfondie des choses de négoce, et que la réalité pût faire un si bon ménage avec l'idéal. Lés mots les plus heureux se mêlaient aux aperçus les plus nouveaux. Ce fut dans ce discours qu'il appela Marseille la façade de la France. J'étais en ce temps-là attaché comme simple rédacteur littéraire à un des journaux de la ville. Le lendemain de la séance, je reçus, dès le matin, un grand pli
Digiti
contenant le discours prononcé la veille. Comment ce discours que Torateur avait improvisé se trouvait-il écrit textuellement de sa propre main? Je ne sais. Il m'a dit luimôme que, par un phénomène étrange de sa mémoire, ses harangues les plus longues lui revenaient toujours après coup telles qu'il les avait prononcées'. »
Il ne faut pas s'étonner qu'une semblable mémoire, apte à reconstituer un discours improvisé, fût le meilleur auxiliaire de Torateur pour retenir les traits essentiels^ les images les plus frappantes et môme les passages les plus caractéristiques d'un discours qui, sans avoir été écrit au sens littéral du mot, n'en avait pas moins été longuement et sérieusement préparé. Les notes de tribune de Lamartine qu'ont publiées M. Doumic et M. des Cognets nous révèlent l'heureux emploi que Lamartine faisait de sa mémoire. J'en cite deux exemples. Les notes du discours sur la Question d'Orient, prononcé le 1*' juillet 1839, contenaient ce passage. « Système arabe. On dit oui, mais les grands hommes retrempent les Empires — différence d'un grand homme en Occident fonde — là rien — replie s,on génie '.» La sécheresse de cette notation a abouti à un développement magnifique où j'ai déjà admiré l'une des plus belles manifestations du génie oratoire de Lamartine. L'a-t-il improvisé? Je n'en crois rien. La note trahit son secret. Elle dit du grand homme d'Orient : <c là rien replie son génie. » Le discours achève l'image : « En mourant, il replie pour ainsi dire tout son génie après lui, comme il replie' sa tente. » Il est impossible d'admettre que cette image si puissamment évocatrice n'ait pas jailli tout entière, au moment de la préparation, du cerveau de Lamartine. Les mots de la note ne la lui ont pas inspirée : elles avaient simplement pour mission de la lui rappeler.
De môme un passage du discours sur l'Adresse prononcé le 28 janvier 1844 pour défendre contre la flétrissure les légitimistes qui avaient rendu visite au duc de Bordeaux à Londres. Les notes portent : <( 6** Mais pour le duc lui-même. Hors Vhumanité, Aggravation, Leau et le feu. Ah! prenez
1. Œuvres Complèles^ Vil. Lettres et notes de voyage, p. 63-64a. Doumic, p. 9^2.
garde de tomber. Patere legemK » Rapprochez-en le discours : « Et je vous dis, relativement au duc de Bordeaux lui-même : Songez à Taggravation de peine que vous infligez à ce prince, innocent du crime de sa chute : voulez-vous 6tre envers lui plus implacables que les lois de Tostracisme antique? Les lois de Texil refusaient Teau et le feu aux proscrits, elles ne leur refusaient ni la présence, ni la langue, ni les rapports les plus simples avec ceux qui avaient été leurs compatriotes ! Vous le feriez, vous, par des menaces, par des mesures comminatoires, par des flétrissures de cette espèce I Vous fermeriez non pas le pays seulement, mais tous les' yeux, mais tous les cœurs à Texilé d'un trône! Plus impitoyables que la fortune qui ne lui a ôté que la patrie, vous enlèveriez même ses amis! Ah! n'abusez pas ainsi de cette situation déjà si cruelle, ou prenez garde de tomber vous-mêmes du haut de votre fortune, et qu'on ne vous applique un jour la loi terrible que vous faites à autrui ! »
N'est-il pas évident que la note est ici encore uu aidemémoire destiné à rappeler, par la vision raccourcie des traits essentiels, un développement arrêté et soigné par Lamartine dans la préparation de son discours?
Rien ne manque à ces développements, sinon, le plus fréquemment, la péroraison elle-même. Tandis que la plupart des orateurs, pour frapper le coup décisif et laisser leur auditoire sous utie impression favorable, préparent, soignent, polissent leur fin, Lamartine la néglige. Déjà, pour le poète, M. Emile Faguet, dans sa pénétrante étude, avait fait l'observation que ses fins de pièce sont souvent faibles \ Ainsi pour les discours de Torateur. La règle pourtant n'est pas absolue. Les discours de Lamartine sur le retour des Cendres et sur Télection du Président de la République — ses deux grands chefs-d'œuvre — ont une péroraison dont le mouvement heurté et l'agitation tumultueuse ne doivent pas, il s'en faut, toute leur force émouvante à la seule inspiration du moment.
D'ailleurs c'est l'honneur de Lamartine de n'avoir pas