Thureau-DaDgln, lit, 29, en noie
contre des rivalités malsaines, « comme si Paris n'était pas à tousl comme si les capitales n'étaient pas les résumés des nations! Les contribuables apprendro&t trop vite, à leurs dépens, que cette jalouse Tengeance contre la prospérité des capitales n'est qu'un suicide insensé, et qu'on ne peut frapper la tête et le cœur, sans que les membres languissent et ne soient eux-mêmes menacés de mort. » D'un autre côté, il mettait l'Assemblée en garde contre une me«ire qu'il consîdéraît, avec une bonne foi entière, mais sans doute avec quelque exagération, comme une atteinte à la propriété sous sa forme la plus fugitive et la plus vulnéraUe. « Qui vous répond qull ne se lèverait pas on jour où, par une lot de talion comme celle-ci, des hommes justifiés d'avance par votre exemple, et instrumente d'une autre passion jalouse qui fermente au cœur du peuple, viendraient ici à voire place et diraient : Ils ont trouvé la fortune mobilière trop riche, ils ont décimé la rente. Eh bieni noi£3 trouvons, nous, la fortune territoriale trop exorbitante et trop privilégiée, et nous décimons la terre, m
C'est au nom de la foi publique et de la probité natioaale, sdon lui méconnues ou menacées, que Lamartine, obstiné dans une attitude que certaines défaillances n'avaient pu troubler, persistait v à déplaire au peuple pour le servir ». U appelait à son secours l'histoire, l'arithmétique, l'économie politique et sociale, se renouvduit et se complétant, d'un discours à l'autre, avec une richesse d'j4>erçus et une abondance dans l'argumentation qui le préservaient de toute monotonie et s'imposaient à Tatt^ition d'une Assemblée récalcitrante. Des chiffres maniés avec dextérité il s'élevait aux considérations les {dus hautes sur les incertitudes de la situation extérieure et sur Tinstabihlé parlementaire. Il ne discutait pas seulement comme un financier ou comme un juriste, quoiqu'il sût mettre en pleine lumière les objectioas juridiques ou financières ; il parlait en homme d'État, marquant d'un trait profond le vice fondamental et Tireur meurtrière d'un régime impuissant à donner au gouvernement une pensée directrice, une impulsion irrésistible, un sens vital et populaire. Â ce gouvernement indécis et hésitant,
qui tâtonnait dans l'instabilité, ce poète apportait une idée neure, une orientation économique, un prpgramme social. Il Ini révélait que, descendue dans les lots, la démocratie descendait inévitablement et prenait son niveau dans la fortune publique. Il parlait avec un accent inspiré de la richesse mobilière^ « cette richesse nouvelle que les anciennes civilisations ne connaissaient pas, et qui n'est pas représentée seulement par le sol, mais par le travail, par l'industrie, par le crédit. Eh bien ! cette richesse mobilière, accessible à tous, répandue sur tous, qui rend tous solidaires, et qui ress^re ainsi, par un intérêt commun, les différentes classes tendant sans cesse à se jalouser et à se diviser; cette richesse mobilière, qui est surtout la richesse du pauvre, du travailleur, de la petite propriété, il faut la constituer, il faut de plus en plus la munir de toutes les garanties qui peuvent lui donner la même inviolabilité que la propriété du sol. C'est là l'œuvre, ce devrait être la pensée du législateur et de l'homme d'État vraiment libéral qui comprendrait son siècle, qui comprendrait le dessein de la Providence, qui aurait l'amour, la charité des classes ouvrières. Cette richesse mobilière, c'est leur s(Mrt, c'est leur héritage à elles ; c'est là ce que la société moderne, la société industrielle leur attribue; c'est par là qu'elle les enrichit, c'est par là qu'elle s'enrichit elle-même, car elle est le travail, la circulation, le mouvement, la multiplication réelle ou future des capitaux dont le capital national se grossit sans cesse; c'est elle qui vivifie tout le reste, car le sol ne vaut que le prix qu'on donne à ses produits. Celte tendance à la mobilisation du capital, vous la voyez partout; elle fonde le crédit, elle' constitue des dettes, elle multiplie les banques, elle crée les bourses, elle demande à grands cris l'étaUissement de banques départementales. Il faut être aveugle pour ne pas voir la manifestation de ce besoin des temps. » (14 janvier 1838.^
Sept ans après, avec l'obstination du devoir, Lamartine revenait à la charge; il combattait la même mesure, il sollicitait le gouvernement de se prononcer et de ne pas laisser une question de cette importance aux hasards et aux imprudences des initiatives privées. Il ne lui suffisait pas, pour être
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rassuré, qu'un député, M. Muret de Bori, affirmât que Theure était bonne dans un horizon sans nuage. Et il provoquait rhilarité générale en comparant sous la forme d'une ironie discrète la gravité de la mesure avec l'insuffisante autorité de celui qui la provoquait : « Non! Messieurs, ce n'est pas le gouvernement qui dit cela, ce n'est pas le gouvernement qui tient ce langage. Qui est-ce qui vous dit l'opportunité? qui est-ce qui vous prononce le secret de la Providence? C'est M. Muret de Bort. »
Lamartine pensait qu'un gouvernement « doit se placer à la *tete des erreurs mêmes d'un pays quand il les partage, comme à la tête des vérités ». Ce fut seulement en i852 que la conversion de la rente, combattue par Lamartine comme une erreur^ triompha et passa dans la loi. Son hostilité, qui avait trouvé un écho à la Chambre des Pairs, ne fut peut- . être pas étrangère à cet ajournement. On peut discuter sa thèse et lui donner tort. Mais il est une autre question, celle des chemins de fer, dans laquelle son génie se mit, d'une façon éclatante et incontestable, au service de la vérité. Vainement M. Thureau-Dangin a-t-il recueilli avec une complaisance partiale une note malicieuse de Duvergier de Hauranne sur le cas de Lamartine qui, ayant présidé cinquante ou soixante séances de la commission spéciale, n'aurait pas compris une seule fois que deux et deux font quatre l Les discours de Lamartine protestent contre cette plaisanterie et lui méritent une gloire que peu d'orateurs d'affaires, et Thiers lui-même, peuvent lui disputer. Il suffit d'ailleurs de consulter M. Thureau-Dangin pour s'assurer des erreurs invraisemblables que l'invention naissante avait suggérées à Thiers. S'il accordait que « les chemins de fer présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs », il n'étendait pas cette concession au delà « de quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme Paris p. Et, devenu ministre, en 1836, il déclarait se contenter de cinq lieues de rails construits par année M Cette opinion étrange était partagée par Arago, qui, non content d'avoir à
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flon compte le paradoxe des fluxions de poitrine auxquelles seraient exposés les voyageurs en sortant du tunnel de Saint- Cloud, redoutait que le transport en wagons n'efféminàt les soldats, déshabitués des grandes marches!
Quelles railleries ne prodiguerait-on pas à Lamartine s'il s'était montré devant une découverte récente aussi imprévoyant que rhomme d*État et aussi timoré que le savant I Il se rencontra, au contraire, par une heureuse fortune dont la vie politique du poète offre plus d'un exemple, que la science pratique et l'avenir du pays trouvèrent en lui leur plus vigilant et leur plus éloquent défenseur.
Après des hésitations et des contradictions que des intérêts opposés et la nouveauté du problème suffisaient à expliquer, le ministère présidé par Mole avait soumis à la Chambre un projet de construction par l'Étal de neuf lignes principales de chemins de fer. La commission, dont Arago était le rapporteur, et où l'opposition s'était assuré une large place, conclut au rejet. Cette hostilité déconcerta le cabinet : il se rallia à une transaction dont l'objet consistait ^ d'une part, à réduire à quatre les Ugnes projetées et, d'autre part, à confier à des compagnies privées, qui avaient trouvé dans Berryer un partisan aussi désintéressé qu'éloquent, la construction de deux de ces lignes. Lamartine, quoiqu'il fût un ministériel ardent, combattit ce système. XI a^Létudié la question des chemins de fer avec la curiosité passionnée et le soin laborieux qu'il apportait à l'examen des grandes affaires économiques dont les progrès de l'industrie et les découvertes de la science lui révélaient l'importance. Le discours qull prononça te 9 mai 1838 est un de ceux où s'affirma, avec le plus d'éclat, dans Tordre des questions d'affaires, son talent de discussion. Il n'en est pas de plus rigoureusement construit et de plus logiquement ordonné. Tout s'y tient, s'y suit et s'y développe selon les meilleures règles d'un art qui excelle à combiner la souplesse avec la puissance et la mesure avec la force. La trame du raisonnement est si étroitement serrée sous la richesse aisée et abondante du style que le mouvement du discours est presque irrésistible. C'est un modèle.
Lamartine commence par affirmer que rexécutioo immédiate d'une au moins des grandes lignes — celle de Paris à Bruxelles — répond à une nécessité urgente qui doit placer le pays au niveau de Tindustrie et de la civilisatioii des peuples voisins. Il s'étonne qu'une commission composée d'hommes éminents — Thiers, Berryer, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Billault, Odilon Barrot en faisaient partie — n'ait réussi, après trois m^s d'études, qu'à découvrir des difficultés et à apporter des négations. Il faut aboutir» non au hasard des combinaisons des intérêts privés, mais sous la direction de l'État, dont l'ostracisme politique, cooimercial et industriel, est dénoncé par Lamartine comme le legs des temps d'opposition où le gouvernement et le pays vivaient dans un esprit permanent de résistance et de lutte. Depuis 1789 sept ou huit révolutions, mettant fin au régiate du bon plaisir, ont fait entrer plus profondément le go«vei^ nement dans le pays, si bien « qu'il ne peut pas y avoir, en haut, en bas, au sommet, à tous les degrés de l'administration nationale un seul acte de quelque importance qui ne soit l'expression, l'action d'une majorité, l'acte de la nation agissante. » De quoi s'agit-il au fond du débat? Des plus grandes affaires qu'un pays ait eu jamais à mener k fin. II s'agit pour lui a de se créer par les routes de fer une viabilité politique, commerciale, militaire, industrielle » dont nul ne peut calculer la portée. Lamartine entrevoit un avenir qui échappe à l'incrédulité routinière de Thiers et d'Arago : fn C'est la conquête du monde, des distances, des espaces, fdu temps; cela multiplie à l'infini les forces et l'industrie 'humaines par tous les obstacles que cela abrège. C'est l'in- • connu; mais c'est im inconnu certain. Eh bieni la nation ou le gouvernement agira-t-il par lui-même, ou s'abstiendrat-il scrupuleusement de l'action comme le veulent les membres de votre commission, et laissera-t-^l agir les individus et les compagnies, associations d'individus? La question est là tout entière. EUe est immense, elle est politique; elle est plus que politique, elle est sociale; elle résout ou elle perd notre avenir, elle implique toute notre destinée acUve, elle est le nœud de votre progrès indéfini ou de votre stagnation
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perpétuée dans Timpuissance où Ton vous tienU Elle vous ayance ou tous retarde d'un siècle.. 4 »
C'est autour de deux mots, centralisation et décenirali' tatiouy que se heurtent les thèses opposées sur le meilleur mode de construction des chemma de fer. Lamartine s'attache à déeouTrir derrière ces mots» dont les hommes se paient si facilement, les réalités et les systèmes. Pour pré^ ciser il n'a qu*à se souTenir. N'a-t-il pas écrit dans la Politique rathnmtlle sur cet important problème des pages originales ^ profondes? Il leur donne une force nouTcUe et la vigueur d'accent que le sujet comporte. Il n'est pas de psurtisan plus décidé et même jdvis radical que lui de la décentralisation politique, « de cette part de droit et d'action que les gouvernements libres renvoient à tous les citoyens pour aller ensuite les puiser en eux, et qui foit que Taction du gouvernement est la pensée de tous. » Mais quand cette pensée, librement exprimée, est devenue la volcmté générale, l'État, dont le r61e change avec le devoir, doit « la concentrer dans une intensité et dans une unité de volonté et d'action administrative, une, forte, irrésistible, aussi toute^fmissante que doit l'être l'action collective d'une nation.... La vie et Tunité, c'est la même chose dans un pevple; plus la vie se complète, plus l'unité se signale dans les nationalités qui s'agglomèrent, dans l'administration qui s'uniformise. »
A la commission qui se réclame de la liberté pour défendre le sj^stème des compagnies privées, Lamartine objecte qu'il ne veut pas d'une liberté résistante et chicanière, inerte et impuissante, d'un roseau mis pour sceptre aux nudns du peuple. Il revendique une liberté d'initiative et d'action, supérieure aux combinaisons de l'égolsme et de la cupidité corporative, pour sillonner le pays, selon une conception générale et d'ensemble, des lignes nécessaires à ses relations économiques, à ses progrès commerciaux et industriels, à sa défense stratégique. Même si les ccmipagnies ne demandaiait ni monopole ni minimum d'intérêts ni tarifs exagérés, Lamartine supplierait l'État de ne pas abdiquer son rôle et de ne pas aliéner la liberté de ses mouvements, de son action, de
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ses progrès. Il ne se range pas à la pensée commune qni fait des grands corps dans un État une condition de la civilisation. Il en prévoit et il en redoute le despotisme. La liberté aristocratique dont ils sont Texpression ne ressemble pas à la liberté démocratique qu'il préconise :
« Si les corps résistent à ce qui est au-dessus d'eux, ils oppriment de la même force tout ce qui est au-dessous. C'est la tyrannie la plus odieuse, parce qu'elle est la {dus durable, la tyrannie à mille têtes, à mille vies, à mille racines, la tyrannie que l'on ne peut ni briser, ni tuer, ni extirper; c'est la meilleure forme que l'oppression ait jamais pu prendre pour écraser les individus et les intérêts généraux. Une fois que vous les avez créés ou laissés nattre, ils sont maîtres de vous pour les siècles. Vous ne savez où les saisir, et ils vous dominent. Les corps, ou ce qui leur ressemble, les intérêts collectifs reconnus par la loi et organisés, c'est la même cbose, c'est l'asservissement prompt, inévitable, perpétuel de tous les autres intérêts. On ne peut plus y toucher sans qu'ils jettent un cri qui effraye ou qui ébranle tout autour d'eux. Il faut compter avec eux, et les autres intérêts épars, isolés, sans solidarité, sans action commune, succombent toujours, succombent éternellement devant ces intérêts collectifs. Les gouvernements libres ne sont pas plus affranchis de leur influence que les autres; ils se glissent partout, dans la presse, dans l'opinion, dans les corps politiques, où ils trouvent des intéressés et des auxiliaires; leur cause a autant de soutiens qu'ils ont d'associés à ces intérêts. » C'est contre la « féodalité de l'argent », la plus menaçante et la plus envahissante, que Lamartine veut protéger l'administration du pays. L'État est-il donc incapable, avec ses traditions de gloire et d'honneur, de solidarité permanente et de responsabilité effective, avec ses écoles, ses noviciats et ses diplômes, de faire ce que l'on prétend réserver à des entrepreneurs privés? Est-ce que les nations n'ont pas aussi leur noble oi^eil? Est-ce que leurs œuvres ne sont pas des monuments qui doivent porter l'empreinte grandiose et conserver le souvenir immortel du génie particulier des peuples qui les ont élevés? Berryer invoquait au bénéfice de l'industrie privée la cens-
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traction du canal du Languedoc. Lamartine répondait qu'une exception ne détruisait pas un principe et il demandait qu'on laissât iiire aux individus ce qui est borné et passager conmte eux et p«r TÉtat ce qui est étemel comme lui.
Une analyse résume un discours, mais elle le défigure. Cest à peine si elle en dégage la substance et i'ordoimance, tandis qu'elle n'en laisse presque pas soupçonnmir ce que M. Émfle Descbaoïel a siiustamentloué dans celui de Lamartine : « la membrure, les articulations, les attaches, et comment, d'une reprise à l'autre, se déroule la continuité variée du nombre et du rythme oratoire ». Ce nombre et ce rythme, inséparables de la langue poétique^ peuvent être ua danger pour l'orateur s^ils nuisent à la simplicité de sa parole. Lamartine est mrâis tombé dans cet écueil qu'on: ne le croit généralement sans l'avoir lu ou suflSsnmmeat pratiqué. Il allie la précision au mouvement et le vaie$ qui eal en hii ne prophétise pas en enflant le ton sur le mode lyrique. La fin de son discours du 9 mai 1838 passe des généralités aux afplications en réclamant avec les plus heureuses formules la construction du ehemis de fer de Bruxelles qu'il appelle la Seine da Nord. C'est une nouvelle page prophétique. Lamar* tine y supplie la Chambre de ne pas a river la Belgique dans la ligne des douanes rhénanes et de ne pas la donner à la Prusse, à rencontre des événements et des sentiments qui l'ont faite invinciblement française.... Ce n'est pas le même drapeau, mais'qu'importe? Les nationalités aujourd'hui ne se forment pas par la conquête, mais par les intérêts communs. Ce n'est pas le même Ârapean? C'est la même nationalité, le même esprit, la même vie, et l'atteinte qm serait portée à l'un des deux peu(des frapperait l'autre au cœur.
« MénageE^, cultivez, resserrez de semblables sympathies; celui qut ne les comprend pas ne comprend pas l'avenir de son pays. Constituez de plus en plus votre nationalité morale, commerciale, politique en Belgique; nouez^voue avec die par des nceuds de fer, par des nœuds que ni la polkique ni la gnerre ni le conmierce rival ne dénouent jamais t »
L'appel de Lamartine ne f nt entendu ce jour-là ni duis son expression générale, ni dans son application particulière. La
LAMARTIME.
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Chambre repoussa à une majorité considérable le projet du gouvernement qui, renonçant à un plan d'ensemble, concéda à des compagnies privées une série de lignes indépendantes les unes des autres. Ce fut le désastre que Lamartine avait prévu et dont M. Thureau-Dangin n'a pu taire le lamentable aveu. Lamartine se refusa le plaisir de triompher des embarras et des humiliations qu'il avait annoncés, mais il demanda, le 6 juillet 1839, que la crise fût salutaire et qu'on profitât de la leçon : « Vous avez écrasé du premier coup, dit-il, l'esprit d'association chez vous en lui donnant un fardeau disproportionné à ses forces. C'était un enfant; vous lui avez donné le poids d'un géant; il succombe au premier pas. » La route était encombrée des débris des compagnies. Il fallait la déblayer dans l'intérêt commercial, militaire, national et substituer l'action de l'État aux entreprises défaillantes. « Mettons-nous à leur place, et remettons-les à la leur, disait Lamartine en conseillant de confier à l'État la construction des grandes lignes qui iy>partenaient essentiellement à l'État; les lignes nationales, les lignes internationales, les lignes militaires, les lignes qui réunissent nos deux mers, ou qui se renouent, par des tètes de lignes à nos frontières, avec d'autres nations. »
La situation d'infériorité de la France, créée par l'incapacité technique et financière des compagnies, exigeait le prompt et vigoureux remède que Lamartine demandait. Le cabinet du 29 octobre s'en rendit compte et présenta au début ^e 1842 un vaste programme embrassant la plus grande partie du territoire, coupé par six grandes lignes, dont un système mixte, assez ingénieusement combiné, confiait Texécution & la fois à l'État et à l'industrie privée. La commission nommée pour examiner cet important projet choisit Dufaure pour rapporteur et Lamartine pour président. L'honneur de la présidence était bien dû à Torateur éloquent dont la ténacité clairvoyante avait contribué à imprimer un mouvement ordonné à l'initiative, jusque-là incertaine et incohérente, des pouvoirs publics. « Ceci est plus qu'une industrie, écrivait-il à Béranger le 6 mars 1842 : c^esi un sens qui pousse à F homme. » Le rapporteur s'étant trouvé deux fois en divergence avec
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la majorité de la commission, il appartint à Lamartine de le suppléer. 11 s^acquitta de cette tâche avec succès, le 30 avril 1842, dans la question du tracé d'Avignon à Marseille, — le ii mai, en faisant rejeter un amendement de Thiers qui invoquait la situation budgétaire pour demander une ligne unique, de la frontière de Belgique à Paris et de Paris à la Méditerranée. Cet amendement fut pour Lamartine Toccasion de prononcer un important discours où il se flatta, et non sans raison, lui « accusé si souvent d'être dans les idéalités, de se plier aux faits, aux circonstances, et d'agir en homme pratique ». Il opposa au scepticisme dont Thiers ne s'était pas encore libéré, et qui lui inspirait des appréhensions étranges, une confiance ardente dans l'utilité et dans l'avenir des chemins de fer, dont il réclamait la distribution équitable et bienfaisante entre toutes les zones du pays capables de les recevoir : <K J'aime mieux, disait-il, voter un système que voter une ligne; car un système vous lie, et une ligne ne vous lie pas ». Thiers avait parlé des intérêts matériels avec une certaine indifférence. Ce fut le poète qui prit leur défense et qui en dégagea la pensée morale et profonde avec une élévation de parole où le nom de Watt était rapproché de celui de Platon. L*épouvantable catastrophe de Versailles, qui avait, trois jours avant, coûté la vie à plus de cinquante personnes et à l'amiral Dumont d'Urville, fournit à Lamartine une péroraison dont l'émotion n'altérait pas la confiance :
fi 11 semble que la Providence veuille faire payer à l'homme chaque nouveau développement de force qu'elle lui permet * d'acquérir, par des périls nouveaux, par des afflictions nou* velles. Eh bieni je le dis, quelle que soit notre juste douleur, quelle que soit la profonde sympathie de la nation, elle ne doit pas se laisser décourager, ni décourager l'esprit public de la grande pensée qui l'occupe. Il faut payer avec larmes le prix que la Providence met à ses dons et à ses faveurs; il faut le payer avec larmes, mais il faut le payer aussi avec résignation et avec courage! Messieurs, sachons-le! la civilisation aussi est un champ de bataille où beaucoup succombent pour la copquête et l'avancement de tous. Plaignons-les, plaignons-nous, et marchons! »
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Em iA44 LanuEime dat interyenir pour sauver la ligne dv. Bourgogne dont. un amendement menaçait le 30rL.Il j réos* ait : « J'aTonn» dilrîli^ V^J^ suis de Mâcon et.qne men amndâssomout eÉb intéreaaè éuis. la quest on; c'est la faoie de ki géographiet <^& nt'est pas la mienne, si Màcon est snr la lonl» daa deux mers. Je Tondrais. qpi*il en fût autrement; ja¥«in<baîs être da Gfaâlan> ne fntrea qna pour faire le sactifise de rîniélêt de' ma loealitô- à riniérèt public. Mais ce* n'est pas usa raison parae que llnlérôt général se trouve dans- la vîUa qna je: pepnésflDte pour déserter cet intérêt général et cdui de la védtfc. )» (tO^et Ht jum.)t
Quaiques jours apoès, le 28 juin, il combattait, en ddKMS d» toataconeidéf aiion; lacate, et dans Tunique soudKËabouftir^ uiarpvopoflîtiQB quidimiiaÉkà douze années, au lieu dbaimÉte inscrites dans le pcojeli, lebail du chemin de fer de mnB8.à Ljronï. N'était-ce pas atiénuer les droits de FÉtai dont nul m s'était montvé plus que lui Tardenk défenseur? 11 nTattoadik pas que l'objection loi fût faite. « Pendant qae l'Europafail des cheminât dâlHl, la- Fpmce fiait des systèmes. Leapmic%e8 absolus les plus justes^ repris après coup, perdent autantJaa affaires que les prineipca aisandonnés an point de:dépariL ko pire des systèmes,, c'est d'en changer à chaque d ro ona t a nca, Go' n'est donc pas tel ou tel système, c'est les cfaennns.de.finr qna je* viens défendre. » IL avait écrit dans ses noles.de tribune : « Je viens défendre non an êffêième^ maû tœuurû: dtm chemùa de fien eonire. le secours dangereux. Datœ.mamères^^ de perdre afJHiires<: mer les^principes, — les reprendre après «oap. Il faut en finir. ^ » Il n'est pas possible de se monirsr'piBa dégagé* des <t idéalités » et je comprends mal qu'on crilîqna comsia une contradiction chez Lamartine une a&titaule qu'oa loue ches TUenr oUi chez MoIé comme l'eiqireasion d» hiuv sens pratique. Le souci de Lamartine était moins de faire triomphée uao idée préconçue que de doter Ïsl Fhmoa des chemins de- fer qu'il tenait pour indispensables à* l'aetûnlé nationale et aua intérêts généraux du pays. La fin luiimpor^
1. On trouTera à TAppendlce ces notes de tribune dont je dois la commonie»- Uon obligeante & M. Jean des Cognets.
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t«it plus que le moyen. II avait la sagesse courageuse de lie pas s'obfffciner, quelque supériorité (fu'il persistât à lui reooii'nattre, dans un système qu'il n^avait pas réussi à faire triompb^ et il refusait comme « un seooars dangereux », aussi bien en 1650 qu'en 1844, la solution mdme qu'il «vait préconÎBée avec tant d'éolat vigoureux 4e 1838 à IMO.
CTesrt le 9 avril 18B0 qu'il prononça, à reecasîim de la ligne de Paris à Avignon, son dernier grand discours sur les cho'minsde fer. Il répondait à Jules Grévy dont Topposition s'était «ttaquiéeau projet du gouvernement qui concédait cette ligne à une compagnie privée avec subvention, garantie d'intérêts et bail prolongé. Le discours de Lamartine, moins rigourMh- BeneiA pardonné que celui du 9 mai 1838, miâs plus^id^ondant yA plus souple, fit une grande impressioD. 11 téme^pae d'une facÂité d'improvisation dont les progrès avaient oonquôs la souveraine maîtrise. Aucun orateur n'élait capable d'associer avec tant d'aisance les considérations politiques de l'ordre le fims élevé aux détails techniques d'une que^ion d'affaires, fi faUait Temonter à Mirabeau, au Mirabeau éêscutant le régime des mines, pour oser une comparaison. « Mon se«d système aujourd'hui, disait Lamartine dès ses premiers mots pour frapper les esprits, est de n'en point avoir, fin finir avec la misère du peuple travailleur, voilà le isystème. Ne soyons pas comme ce peuple de l'antiquité, qui liiseertait sans fin pendant que la nécessité frappait comnfte la misère frappe en ce moment à nos portes. »
Sans récriminer contre les déceptions et les ruines qu'oii avait accumulées pour n'avoir pas voulu l'entendre, sans nier les fautes commises, mais sans en triompiier, Lamartine repoussait les principes de Jules Grévy, non ^'ib ne fussent toujours les siens et qu'il ne les tînt pour parfaits, mais parce qu'ils étaient «morts » et n'avaient plns-qu'une valeur rétrospec* tive. La crise financière et la situatieô extérieure lui paraissaient assez graves pour qu'on réservât comme moyen de leur faire face l'emprunt qu'aurait exigé la construction par TÉtat de cette ligne de Paris à Avignon qu'il appelait « le détroit des Dardanelles, le Bosphore des cbemins de fer europé^is ». Certes personne n'en contestait Futilité, mais Lamartine in vo-
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j quait la « longue et triste expérience du passé » pour r^>on-
I dre à ceux qui, voulant la ligne, mais la voulant autrement^
risquaient d'entraîner un nouvel ajournement et cette persévérance <r hésitation dont le pays subissait la honte mortelle. On soulevait contre le projet du gouvernement le danger d'ouvrir la porte à la spéculation^ un mot qui exerce toujours son empire sur les assemblées timorées. Lamartine en recherchait la déCnition. « J'ai étudié Téconomie politique vingtcinq ans de ma vie, disait-il. Je me suis demandé, après les plus sérieuses études... » Une voix interrompait: « Après des méditations poétiques. » Sans se laisser déconcerter par cette interruption, il opposait aux manœuvres, qu*il flétrissait, de Tagiotfi^e immoral et coupable, la spéculation légitime, celle qui, n'étant qu'une forme du commerce, était comme « une espèce d'escompte de l'espérance et de la confiance ». Il marquait le rôle bienfaisant et l'action nécessaire du crédit dans une société industrielle et il ne s'effrayait pas des fortunes et des noms dans lesquels ce crédit se personnifiait : « Quand vous voulez la pluie, disait-il, dans une image saisissante, il faut vouloir des nuées. Les réseiWoirs de l'industrie sont précisément au crédit et à l'argent ce que les nuées sont à la pluie qui féconde la terre. Ce n'est pas autre chose. Si vous tuez le crédit en haut, vous le tuez en bas. ^ »
C'était pour arracher les capitaux à la stagnation et pour assurer « la plus noble des assistances, l'assistance par le tra- |
vail et par le capital distribué d que Lamartine acceptait les dispositions du projet de loi. « Écoutez moins votre arithmétique, s'écriait-il, écoutez vos cœurs, et votez de sentiment et d'instinct : l'instinct vous sauvera et le calcul vous perdra en vous laissant inactifs. Dans toute grande institution de cette nature, qui prend les capitaux d'une main, qui les déverse de l'autre, avec tant de prodigalité, tant de vivifieation pour les industries, il y a bien plus que des chiffres, il y a des pensées. »
1. Charles Alexandre, qai asgistait à la séance, en a noté Timpreasion : « Toate TAssemblée a eu un frémissement comme au souffle d'une vérité. M. Achille Fould, ministre des Finances, tous les banquiers, les hommes d*argent, ont applaudi de leurs bancs par des signes de tète et des gestes le généreux orateur qui accourait à leur secours, qui les avait déjé secourus en iS4B, mais qu'ils n'avaient pas secouru dans sa détresse. Sans rancune contre eux, il les défendait, mais il le faisait pour la République (Soooenirt, p. ao8.)
Ainsi derrière les chiffres le puissant orateur recherchait et découvrait une pensée sociale. Adversaire du communisme et des doctrines « qui traversent comme des comètes Thorizon de rhumanité et qui vont se perdre dans les régions inaccessibles de Tutopie », hostile aux passions mauvaises qui les inspirent ou qui en naissent, il était compatissant aux souffrances véritables dont la loi du travail lui apparaissait comme le seul remède : « Un peuple occupé est toujours un peuple raisonnable. » 11 rappelait en terminant un mot de Luther : « Le cœur humain est une meule qui se broie elle-même / quand on ne lui donne rien à moudre », et il en faisait à un l peuple en révolution une application éloquente qui enlevait \ l'Assemblée dans un mouvement unanime d'enthousiasme et ' de confiance.
Ce discours, le dernier grand discours d'affaires que Lamartine ait prononcé, marque une date dans son éloquence par sa puissance, son ampleur, sa richesse et sa claire vision des nécessités nouvelles et des intérêts vitaux du pays. Il donne leur conclusion réfléchie, impartiale et prophétique aux interventions si nombreuses que la question des chemins de fer lui avait inspirées. Mais il atteste la faculté de généralisation de Torateur plus encore que la variété de ses dons. Si Ton veut connaître Lamartine comme orateur d'affaires sous l'étourdissante multiplicité de tous ses aspects, il faut remonter à l'année 1846 dont Charles Alexandre a eu raison de dire que ce fut, de victoire en victoire, sa campagne d'Italie. Dargaud, de son côté, notait les étapes de cette campagne éblouissante, qui envahissait tous les terrains et où Lamartine distançait tous ses rivaux de tribune et de gloire : « Autant qu'aucun de ses émules, il avait l'intelligence : plus que tous il avait l'accent, le rayon. Il était l'idéal du pays, sans en être encore l'instrument. ^ »
Le 18 janvier Lamartine combat dans un projet de Caisses de retraites et de prévoyance pour les ouvriers la disposition qui institue une sorte de tontine à immense proportion, où la pension payée aux derniers survivants est fondée sur la