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Préface àes Méditations (1849). p. xxiv

juvénile et une immense joie de vivre. Il l'avait repris plus tard, après les heures de frivolité mondaine et d'amour souffrant; il l'avait repris dans la maturité robuste de son génie et dans l'allégresse pacifique de ses quarante ans. Et maintenant, qu'abandonné de la foule qu'il aurait voulu soulever, il aurait pu revenir dans « la sérénité du soir » au Dieu de ses jeunes enthousiasmes, — il trouva pour compagnon de sa vieillesse la « douleur stérilisante ^ », qui arrêta sur ses lèvres les cantiques d'autrefois. \ Il se retourna pourtant vers le Dieu qui était

il\ toute la force de son cœur et toute la flamme de sa pensée — non plus avec cette foi joj^euse et neuve qui faisait résonner à son oreille tous les bruits de l'Univers comme des hosannah — mais avec je ne sais quelle ivresse sombre

\ devant le mystère divin. Les yeux « éblouis de ténèbres », il se retira dans une adoration muette; et, silencieux, fier, a le front dans ses deux mains », loin de la gloire qui l'oubliait, loin des amis qui l'avaient fui,

mourut seul au Désert dans la foi du Grand Seul -.

\. Le Désir, Commentaire, Harmonies, 185.

2. Le Désert, Recueillements, 288-289; '^^ dernier vers, que n'ont pas conservé les éditions actuelles, termine « Le Désert » dans le texte original de ce poème, Cours familier de littérature, t. II, 1856, XIo Entretien, p. 408.

S'IL Y A UN a ART » LAMARTINIEN ?

IL n'était pas artiste. Il le savait; il l'avait dit lui-même avant Leconte de Lisle\ et n'était pas loin de s'en parer. Cependant, à l'époque de sa jeunesse mondaine, quand il s'était mis à l'école de La Harpe, de Voltaire et de Parny, il avait conçu la poésie comme un art, comme un exercice de virtuosité littéraire, à qui la distinction du style conférait tout son lustre. Le 30 avril 1818, quelques mois pourtant après avoir écrit VOde au lac du B**''\ il disait encore à Virieu à propos de son Saûl : « Tu seras assez content du style, et, tôt ou tard, Ile st3de est tout; il a, quoi qu'on dise, la vie ou la mort d'un ouvrage en soi » ; et, constatant qu'il y avait dans sa pièce assez d'émotion

1. Les poètes contemporains (18(14), Derniers poèmes, Paris, Lemerre, iSqq, p. 252 : « M. de Lamartine n'est pas artiste. Il n'en possède ni les dons créateurs ni le sens objectif ».

2. C'est, comme on le sait, le premier titre du « Lac » : cf. Poésies inédites, Paris, Lemerre, i880, p. 324.

pour toucher les non-connaisseurs, il ajoutait : (f C'est malheureusement pourtant le très grand nombre. Quant à la partie artiste, j'ai travaillé pour elle ^ ». Longtemps après, lorsqu'il reviendra sur ce même Saûl, dans son commentaire des Nouvelles méditations, il avouera avec beaucoup de clairvoyance qu'il n'était pas fait pour la tragédie : « Le drame veut trop d'art, et je ne suis pas assez artiste ^ ». Il avait raison : il n'était pas artiste ; mais très vite il en prit conscience ^ ; très vite il sut dire à son lecteur :

N'attends donc plus de moi ces vers où la pensée, comme d'un arc sonore avec grâce élancée et sur deux mots pareils vibrant à l'unisson, danse complaisamment aux caprices du son '*.

I Son génie, en s'enhardissant, fortifia chez 'lui cedédain instinctif du métier. Nous avons les confidences de son secrétaire ^ et le témoi-

T. Lettre à Virieu, 50 avril 1818, Corj-espondance, I, 293.

2. Apparition de l'ombre de Samuel à Saiil, Commentaire, Nouvelles Méditations, 117.

3. Six mois, en effet, après avoir proclamé à Virieu : « le style est tout », il lui disait, avec plus de conviction encore : « Créer est beau, mais corriger, changer, gâter est pauvre et plat; c'est ennuj'eux, c'est l'œuvre des maçons et non pas des artistes. Au reste, je me moque de l'art et des arts », Lettre à Virieu, 13 novembre 1818, Correspondance, I, 347-348.

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