Pensées en Voyage, Recueillements
5. Charles Alexandre, Souvenirs sur Lamartine, op. cit., 368.
s IL Y A UN « ART » LAMARTINIEN
gnage de ses manuscrits pour confirmer les déclarations de ses préfaces \ dont la désinvolte insouciance a irrité au vif les professionnels de la plume. Jamais poète ne fuLjJJust détaché de son œuvre, et ne s'inquiéta moins j d'amener à la perfection les yers g u'.il avait j laissé tomber sur le papier pour soulager sop' cœur. Au reste, ce désintéressement artistique ne fut pas toujours une libération ; et, plus d'une fois, ces poètes du xviii^ siècle, dont il avait jadis accepté la discipline et que sa riche mémoire gardait intégralement'-, lui ont fourni — pour équilibrer un vers, souder deux stro4 plies ou étoffer une description — l'épithète affadie, la rime imprécise, la transition mala-l droite, la périphrase surannée, qu'il dédaignaitl d'éviter^. Que lui importaient ces gaucheries
I. Voyez, en particulier, la lettre-préface des Reciieilleinents . 1. Cha mborant de Périssat, Liimartiiie iiicoiimt, Paris, Pion, 1891, p. 33-34.
3. Il y a sans doute quelque irrévérence, mais point d'impertinence, dans ces vers trop innocents, que MM. Paul Reboux et Charles Muller ont prêtés à leur Lamartine (A la manière de..., édition définitive, Paris, Grasset, 19 10, p. 52) : Que la folle jeunesse, avec des cris de joie, chevauche le couisier de chêne qui tournoie, ou, sur le tronc poli que presse le fémur, s'élance avec audace et se perde en l'azur; que des héros du feu l'intrépide cohorte s'exerce à projeter l'onde qu'elle transporte, cependant que Phœbus promène ses rayons sur le métal poli qui couronne leurs fronts. On trouverait des échantillons presque aussi ridicules de cette
d'expression, dont Técriture seule était responsable, et dont (( son esprit, libre et clair comme les cieux ^ », se sentait innocent ! Que lui importait, pourvu que l'âme ne manquât point aux mots ! « Le véritable art d'écrire, affirmait-il dans sa vieillesse, jn'est pas un art, c'est jine âme... Le sublime lasse, le beau tromjQej le pathétique seul est infaillible. Celui qui sait attendrir sait tout " ». Et il ne demandait comme seule gloire que d'immortaliser son Elvire ou sa Laurence en images populaires sur les murs d'auberge, « pour la poésie de ceux qui ne lisent pas ^ ». C'était là sans doute
versification scolaire dans Jocelyn, dans la Chute, dans les Méditations (cf., par exemple, « Les Préludes »). Mais qui pourrait rivaliser avec les grenadiers, les lanciers, les hussards du « Chant du Sacre » [Nouvelles Méditations, 544)?
Là, ces géants coiffés de sauvages crinières,
dont le poil fauve et noir tombe sur leurs paupières ;
ces centaures brillants, messagers des combats,
qui traînent à grand bruit leurs sabres sur leurs pas,
et ceux qui font rouler sur le fer d'une lance
ces légers étendards où la mort se balance,
et ceux dont au soleil les casques éclatants,
etc., etc.
Lamartine appelait lui-même ce pensum en vers son Poème de Fontenoy (Lettre à Virieu, 7 avril 1825, Correspondance, II, 299). C'était faire tort à Voltaire. — Sur ces survivances du xviii° siècle dans la poésie lamartinienne, cf. mon étude citée sur « La jeunesse de Lamartine ».