Confidences, livre VIII
2. Sainte-Beuve. Ckateaiibriand et son groupe littéraire, Paris, Garnier, 1861, I, 193, note.
3. Cf., dans les Mélanges littéraires (Œuvres complètes, édition Pourrai, Paris, 1836, VIII, 56), les formules que Chateaubriand a souvent reprises en les variant à peine. — Vers la fin de sa vie, on raconte qu'il pleurait volontiers, mais c'était toujours en entendant lire ses œuvres : cf. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de M'^" Récamier, Paris, Lévy, 1859, II, 531, 563, etc.
nuité Lamartine et Chateaubriand dans nos souvenirs romantiques, nous nous laissons duper par les hommages et les éloges de convenance qu'ils ne se refusaient pas en public, et nous tentons vainement une réconciliation posthume. Tous deux n'avaient point tardé à sentir leur irréductible différence, et ne se gênaient pas entre intimes pour avouer leur peu de tendresse réciproque '■ : « Grand dadais » ! murmurait en haussant les épaules, le dieu de rAbba5"e-aux-Bois. — « Acteur égoïste et sans honnêteté »! pensait l'autre ^ A côtéde , (( l'Enchanteur », jouverain des beaux mots^tj des images dorées, Lamartine apparaît comnie/ un poète primitif et sans habileté. Il ne lui déplaisait point d'ailleurs d'insister lui-même sur ses inexpériences d'écrivain. Chacun sait qu'il a mis une coquetterie persistante, et peutêtre immodérée, à nous conter la merveilleuse facilité de ses improvisations, en de (( fugitives » minutes d'émotion : strophes jetées hâtivement en marge d'un vieux Pétrarque ou craj'onnées sur le genou au bord d'un
1. Souvenirs et Portraits, III. 20 : » Nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre ».
2. Sainte-Beu\'e, Cliateaubrianj, Op. cit., II. ^Sq-^^go: et, dans les Souvenirs et Portraits, IL 83-1^,2, l'étude de Lamartine sur Chateaubriand. Son antipathie s'y manifeste avec une véhémence, et presque une violence, insolite chez lui.
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étang, méditations composées de toutes pièces dans une promenade achevai, « odes chantées d'une seule haleine » un beau matin au réveil, — toute son œuvre n'aurait été, à Tentendre, qu'une série de générations instantanées*. Ces trop naïves inexactitudes, si elles venaient à être crues, et si les manuscrits ou la correspondance n'en dévoilaient l'excessive candeur, risqueraient d'enlever à cette poésie quelque chose de sa profondeur et de sa force enveloppante. La « Méditation » lamartinienne tra- "t duit au contraire un sentiment* longtemps couvé, qui d'abord ne trouve pas de mots pour s'exprimer, et qui, très chaud dans l'àme, se glace en traversant le cerveau, sentiment très profond, mais encore indistinct, qui se murmure confusément au dedans de l'âme durant des semaines et des mois entiers, jusqu'au jour, où, par une poussée très forte, il se déverse de lui-même dans des rythmes et dans des mots. Cette fermentation et, si j'ose dire, cette cuvée intérieure, de la poésie iamarti^ nienne lui communique une jzigueur de jaillissement dont témoigneJe,m^TTT^^T"ii^ Au premier contact avec le papier, la strophe s'élance
[. Cf. les « Commentaires » de Lamartine pour « Le Passé », « L'Esprit de Dieu », Nouvelles Méditations, 14-15, 4^-47, 1 « Hymne du Matin », Harmonies, 24, etc.
d'abord toute spontanée, sur un vers agile et puissant, qui en marque le ton, et en contient déjà tout le sentiment;
Arrêtons-nous sur la colline...
C'est l'heure où sous l'ombre inclinée...
Combien de fois près des rivages...
En vain sur la route fatale...
Ce n'est plus le temps de sourire...
Levons les yeux vers la colline...
Ces vers d'amorce — le manuscrit nous l'atteste — ont été écrits tels ou presque tels, lors de la première ébauche au crayon. La plupart sont restés quelque temps solitaires sur la page blanche de l'album. C'étaient comme des mouvements d'âme inachevés, qu'il a suffi au poète de recommencer avec un nouvel élan pour les mener enfin à leur terme. Aussi, le plus souvent, la strophe n'est-elle pas arrivée à sa îorme définitive par des^ apports successifs et par des retouches de détail, mais par des j(reprises » intégrales et dune seule poussée, où la force initiale du premier vers~faisait sourdre, pour ainsi dire^ les autres derrière lui. De là, cette aisance toute aérienne dans le détachement des strophes, cette allure élancée, qui entraîne le lecteur
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dans une ascension légère et jamais fatiguée *. Presque toutes ces « reprises » sont donc des repriiies dIâiQ,e, si l'on peut ainsi parler, et non des reprises de mots. « Tous les mots d'icibas, a-t-il osé dire, sont néant devant moi - ». Il voulait insinuer par là, qu'on oublie, en le lisant, les mots eux-mêmes, et que sa poésie apparaît en quelque sorte derrière eux, écrite en une langue ineffable et insaisissable, qu'on entend, mais qu'on ne s'explique point. Quelqu'un a trouvé la juste formule pour traduire le charme subtil de ces vers : « On ne sait, dit-il, comment ils sont faits '^ ». Cependant, si incommunicable qu'en soit le secret, on sent assez qu'ils nejont pas tous ^(Jaits)) de la même façon : L Automne et Le Vallon ne sont pas « faits » comme le Toast an Banquet des Gallois et des Bretons, ni les descriptions des Harmonies comme La Fille
1. J'ai pris ici, comme exemple significatif, a Le Passé », dont l'histoire peut être entièrement reconstituée à l'aide de la Correspondance et des Manuscrits (Bibliothèque Nationale, Manuscrits de Lamartine, albums I et III). Cf. mon article de la Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars 1905, « La composition d'une Méditation de Lamartine : Le Passe' ». — L'étude du « Vallon » offrirait des indications analogues : cf. Jean des Cognets, « Le dernier poème d'amour des Méditations : Le Vallon, d'après un manuscrit inédit récemment découvert », Le Correspondant, 10 juillet 1910.