‹ LamartineChapitre 5 sur 46 · I. Raphaël, Recueillements · texte numérisé non relu

I. Raphaël, Recueillements

LA POÉSIE ET LA VIE

ON oublie trop peut-être qu'il avait vingtsept ans, quand il vint « s'asseoir au bord du Lac ». Depuis longtemps déjà, cette âme précocementépanouie s'était dépensée en beaux rêves et en vers enthousiastes. Il faut lire ces premières « odes » et ces premiers « cantiques ». Une exaltation juvénile les soulève ; les désirs, les ardeurs, les adorations se pressent confusément dans « son cœur sans repos ' » ; il voudrait être le torrent qui court, l'aigle qui monte, le tonnerre qui roule, « le coursier qui dit : Va ! », pour mieux sentir la vie universelle, et porter au Dieu qui l'attire une prière plus riche et plus émue. Quand, dans sa vieillesse, il relira ces strophes candides, il aura raison d'ajouter: « C'est la première goutte de ce ruisseau de

I. Cantique sur le torrent de Thuisv, Souvenirs et Portraits, I, 80.

poésie, qui devint plus tard les Harmonies » V Mais le plus profond et le plus inexprimable de cette poésie adolescente n'a pas été versifié : c'est dans les chevauchées incertaines, dans les courses sans but et sans fin de ce jeune gars, ou l'hiver, dans les divines « ivresses » du patinage ^, qu'il s'est exhalé fiévreusement et presque follement :

O sommets de montagne ! air purl flot de lumière ! vents sonores des bois, vagues de la bruyère ! onde calme des lacs, flots poudreux des torrents, où l'extase égarait mes yeux, mes sens errants,

où d'un bras convulsif

j'embrassais, en pleurant, la racine des arbres, et, me collant au sol, comme pour écouter, je croyais sur mon cœur sentir Dieu palpiter^ !

Cette plénitude de vie ne demandait qu'à sel déverser. Il aurait voulu faire quelque chose! de sa forte jeunesse : la gloire des armes, l'enivrement de la parole publique le tentaient, et l'appelaient à l'action ; mais le père méprisait

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