Préface des Méditations, p. xv
5. C'est sous le nom à'Elvire que Graziella a d'abord été chantée : cf. A Elvire, Hymne au Soleil, Méditations, 26, 151,
craindre un instant qu'il n'abritât sous un nom facile des amours successives et sans générosité*. Mais l'idéal qui dormait en lui était trop vivace pour se suicider ainsi. Dans cette vie de jeune désœuvré, il y avait des sursauts d'espoir orageux et de désir inquiet ; s'il revenait aux champs paternels, s'il y retrouvait la solitude excitatrice et libératrice, « il y retrouvait aussi tous les sentiments qu'il croyait à jamais perdus » : « Le croiras-tu? — écrivait à Virieu ce jeune homme de vingt-quatre ans, un soir de novembre qu'il était venu se refaire à 31illy, — je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes, et infinies, me passent en travers de la tête à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si. pour mon malheur je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais
et lettre de M""» Charles à Lamartine, 2 janvier 181 7, ap. René DouMic, Lettres d'Elvire a Lamartine, Paris, Hachette, 1905, p. 51.
I. Sur ces débuts d" « homme de lettres », cf. mon étude : o La jeunesse de Lamartine », Revue des coiii-s et conférences, 16 juin 1904.
LA POESIE ET LA VIE
autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que Thomme sur terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends : Dieu sait tout ce qu'il contient ^ » ! Une autre allait bientôt le savoir. La femme si longtemps attendue, qui devait exalter en lui toutes ses puissances d'aimer, lui apparut enfin « au bord du Lac ». Elle ne voulut pas \ être dans sa vie une Elvire comme les autres, « une bonne femme, pleine de cœur », qui se contenterait de « l'aimer jusques à en mourir », une nouvelle Graziella, qui lui donnerait quelques heures de joie, et qu'il ensevelirait plus tard dans une strophe mélancolique : elle voulut l'avoir tout entier et pour toujours -. Déjà mourante, elle lui fit connaître le plus haut des amours humains, un amour purificateur, où la pensée de la mort mettait une ardeur suprême ; puis, loin de lui, elle mourut, épuisée et toujours amoureuse, lui laissant, comme « souvenir » et comme « espérance », un crucifix. Les Méditations^ naquirent une à une dans
1. Lettre à Virieu, 50 novembre 1814, Correspondance, I, 241-
2. Lettre de M'"» Charles à Lamartine, 2 janvier 181 -y, ap. René DouMic, Lettres d'Elvire, op. cit., 51-32.
j. J'entends ici, sous ce nom, les pièces qui sont inspirées par l'amour de Julie ou postérieures à sa mort ; et, dans les deux recueils qui portent le titre de Méditations, ce ne sont ni les seules, ni même, dans le premier, les plus nombreuses.
ces mois si brefs, où, comblé d'amour, mais, « demandant en vain quelques moments encor »*, il sentait l'irréparable approcher ; puis, après répoinçonnement brutal de la douleur, dans ces années plus lentes, où un cher souvenir, agrandi en culte, lui renouvelait le cœur en le sanctifiant. Cet amour terminé par un a martyre » -, le ramène au grand mot « d'infini »^, qu'il avait épelé dans ses premiers balbutiements de poète ; mais ce ne sont plus les cantiques exhubérants de jadis : il ne se perd dans l'infini que pour tout supprimer autour de lui ; c'est un « isolé » volontaire, comme il le marque à la première page de son recueil. Les bois, le ciel et les eaux ont perdu,, pour lui, leur familière séduction :
Un seul être leur manque et tout est dépeuplé. Je parcours tous les points de l'immense étendue,