Joceljrn, 2 e époque
il Quand le poète voit se dérouler devant luî ce
monde imaginaire chargé de vie sentimentale, il s'abandonne ù la rêverie ; son verbe a l'éclat voilé d'un paysage lunaire, ses accents ont la tristesse d'un chant nocturne.
Quand il le contemple dans le passé, sa plainte est plus douloureuse. Ce qu'il voit dans ce paradis inaccessible, c'est moins les beautés et les illusions qu'il laisse pressentir, que le passé trop lointain dont « il est le reflet. Son verbe retentit de la tristesse des séparations, de l'inconsolable douleur du bonheur perdu, des chants nostalgiques de l'exilé.
Enfin, si le monde intérieur s'éclaire d'une vive lumière, si les images s'agitent à l'appel d'une émotion qui semble tout ébranler, les soupirs deviennent des élans passionnés ; les aveux ont l'accent des voix triomphales ; l'élégie se transforme en un chant enthousiaste, vibrant de paroles solennelles. Le poète projette devant lui tous les mirages de son imagination ; il parcourt les espaces et les temps en déployant son rêve sur l'univers, en se servant des apparences de la nature comme d'un riche et souple langage.
Ce lyrisme redondant et magnifique sera bien différent du lyrisme de la rêverie cl du lyrisme mélancolique: dans ces deux dernières formes, il cslplus ou moins adouci et contenu, étant l'expression de celle
existence de rêve que les souvenirs de notre monde ou de l'Eden perdu ne traversent que pour s'y fondre et s'y revêtir de couleurs pâlies et mystérieuses. Au contraire, dans l'essor des émotions enthousiastes, le lyrisme est abondant, impétueux, toujours soutenu par une verve intarissable, se déroulant en images grandioses, avec des échappées soudaines et conquérantes vers les hauteurs, dans l'horizon où il contemple le trône de Dieu.
Tel est ce paysage intérieur, construction complexe aux effets spontanés, h laquelle collaborent les souvenirs et les rêves du poète.
Nous allons voir d'abord qu'il est vivifié par cette efllorescencc particulière qui se dégage de la vie de Fume, ensuite que les féeries qu'il fait naître ne demeurent pas toujours dans le domaine des songes, parce qu'elles se projettent sur l'univers qu'elles parent de beauté.