CHAPITRE II
L'âme est là reine de ce paysage intérieur. Elle s'y promène dans son domaine qu'elle a formé peu à peu avec ses souvenirs et les images créées dans les solitudes. Le poète l'invoque lorsqu'il cherche des inspirations et des conseils ; il lui donne des noms divers suivant les émotions qu'il éprouve : c'est l'âme, c'est aussi la muse, le génie, la lyre, c'est Dieu luimôme, car souvent elle se transfigure et prend les allures de la divinité.
Comment saisir cette force irréductible, principe d'originalité, source de vie littéraire ? Elle échappe à la prise de notre observation, à la mesure de nos expériences. Elle a le caractère de ce qui est infini. Dès que nous voulons l'étudier, elle prend, sous la lumière de l'intelligence, des formes innombrables avec une prodigieuse souplesse de renouvellement. Nous subissons le prestige de ce mirage qui nous inquiète, et nous ne poursuivons que les caprices de
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ses inventions, les couleurs changeantes de ses attitudes. Les tentatives de la critique scientifique sont vaines. Ses travaux d'approche sont des machines aux agencements minutieux,. qui nous permettent de compter les manifestations du talent et d'en mesurer l'amplitude ; mais la force intime qui préside à la vie intérieure demeure cachée, et réserve toujours le mystère de ses miracles. Essayons du moins de noter les formes de sa vie et les marques de son action, en examinant la nature et la portée des émotions qu'elle provoque chez le poète, et les embellissements qu'elle ajoute à l'univers.
Si Lamartine n'a jamais pu définir l'essence de son âme, il a souvent montré comment elle peut sortir du fond mystérieux où elle demeure insaisissable, et se mêler à notre monde ; car il pensait qu'elle a des instincts spéciaux, des organes particuliers, toute une série de formes dont elle s'enveloppe comme d'un vêtement très léger, très souple, • presque immatériel. Ainsi, dans la Mort de Socrale, il décrit sa force de pénétration à travers l'univers :
Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière, Les rayons transparents de la douce lumière^ Les reflets nuancés des plus tendres couleurs?* Les parfums que le soir enlève au sein des fleurs, , Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphire
' Tire, au sein de la nuit, de Tonde qui soupire,
La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur, Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur, La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles, Et les rayons dormants des tremblantes étoiles, Réunis et formant d'harmonieux accords, Se mêlent sous ses doigts et composent son corps *•
Cet agent subtil et impalpable vit d'une existence fantastique ; il se mêle à ce que les êtres ont de plus \- léger pour s'insinuer dans notre monde d'appa-
rences.
Tantôt, pour s'envoler où l'appelle un désir, Elle aime à parfumer les ailes d'un zéphyr, D'un rayon de l'iris en glissant les colore; Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore, Comme une abeille errante elle court en tout lieu Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu*.
Cette âme a des ardeurs qui entretiennent dans le paysage intérieur une existence aux mouvements imprévus, et ses émotions se revêtent d'images spon-
1. La Mort de Soerate. Prem. Méd., page 228. Hachette- Jouvet,