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CHAPITRE IV

La poésie lyrique est un chant, et le domaine du j* lyrisme peut être confondu avec celui de la musique. Tous les sentiments pénétrés d'infini, comme la mé- . v lancolie et l'enthousiasme, sont lyriques parce qu'ils échappent à la maîtrise de la pensée, et se répandent avec le mouvement des choses irrésistibles. Au contraire, les émotions dont le caractère est saisissable et défini, peuvent être développées dans un beau langage oratoire : elles ne seront pas chantées lyriquement. Musique et lyrisme ont toujours exprimé le fond de l'âme, intangible, agité et frémissant. Or, pour ne parler que de notre littérature, ce fond de l'âme a été surtout dévoilé depuis la fin du xvin* siècle. Avec Diderot et J.-J. Rousseau, la matière du lyrisme moderne s'élabore déjà confusément; on

voit s'animer et s'exalter dans leurs œuvres le monde du sentiment chargé de mystères, d'aspirations inassouvies, d'énergies intérieures sans emploi, de rêveries et d'émotions sans limites. Puis la parole de Chateaubriand fait retentir ses harmonies : de larges vibrations sonores partent de son âme, et se déploient sur le monde en répandant partout le chant de sa tristesse infinie, de son inassouvissement. Sa phrase est lyrique, non seulement parce qu'elle peut être chantée, mais surtout parce que derrière la musique des mots on entend, pareil à l'accompagnement d'un orchestre invisible, l'immense murmure qui sort des profondeurs de son âme.

Le lyrisme moderne est né du jour où le penseur a senti le désaccord entre sa raison fragile et les insatiables besoins de sa sensibilité. L'harmonie du chant a été la berceuse de ce sentiment de l'infini qui # a fait naître des passions dévorantes, des mélancolies sans apaisement. Lamartine a souvent mis en lumière le pouvoir de la musique, seule capable de suggérer les émotions suscitées par les qualités infinies des êtres. « La beauté de la comtesse Héléna ne pouvait se peindre ; les mots et les couleurs, quelque nuancés qu'ils soient, ont des limites que le talent même de l'Ârioste ou du Corrège ne peut dépasser : la beauté féminine n'en a pas. On aurait plutôt pu la

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chanter en musique qu'on n'aurait pu la décrire en paroles ou la représenter en couleurs. Il y a telle mélodie de Rossini, entendue dans une barque portant deux fiancés sur une mer lumineuse, par une belle nuit d'été, dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie dans l'imagination la comtesse Lena que tous les portraits et toutes les descriptions du monde 1 . » Ainsi la beauté de la femme, la tristesse des nuits étoilées, la disparition des êtres dans la mort, les joies et les plaintes de la vie intérieure, ce mystère profond de désirs et d'aspirations, tous ces sentiments où entre le rêve de l'infini, ne peuvent être rendus entièrement que par la musique. Le poète a donné à cette pensée tout son développement. L'univers lui apparaît comme un chœur à immense, dont les voix, indistinctes aux oreilles du vulgaire, peuvent être groupées dans la beauté d'un chant harmonieux. Mais ces voix sont isolées et confuses : le poète trouve en lui le motif qui rapproche ces sons perdus et les fait servir à l'expression de l'âme. Toutes les sensations que le monde extérieur provoque en nous, font ainsi retentir cet instrument intérieur et se répandent au dehors, avec la vibration des ondes sonores. « Tout est chant dans la nature *

- 1. Souv. et Portr. t 1. 1, page 147.

parce que tout est voix... Le sentiment n'est qu'un écho des sensations 1 . » Il ne faut pas voir dans la phrase une simple métaphore ; le sentiment poétique ne peut jamais être séparé de l'expression harmonieuse qu'il revêt, parce qu'il est en lui-même harmonie, évocation chantante de sons qui traduisent les émotions et les pensées.

D'ailleurs tout ce qui vit chante : l'harmonie est la force qui crée et conserve le monde. La vie se maintient et se renouvelle par l'accord des êtres et leur attrait réciproque. L'harmonie est « l'Ame des

cicux 1 . »

Une ûmo mélodieuse Anime tout Puni vers:

Chaque être a son harmonie, Chaque élément ses concerts s .

Les mondes qui flottent dans l'éther sont guidés dans leur route par une musique divine. La « cadence » des sphères, les évolutions des soleils dans, les airs, sont les notes de feu que Dieu lui-même trace pour l'expression des concerts célestes. « Dieu est le grand musicien, et la création est un chant

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