ouv. et Portr., t. I, p
térieure s'est enrichie progressivement. Il semble en effet que Fume du poète ait retenu les sons qu'elle a entendus à travers ses rêves, ses lectures ou ses voyages. Tout ce qui Ta frappé par le caractère de la beauté, de l'héroïsme, de l'amour ou du malheur a enrichi de variations nouvelles ce chant intérieur qui est le chant de la vie, car la beauté fait entendre un hymne de joie, l'héroïsme a des sonorités triomphantes, l'amour est un cantique aux accords mélodieux, et la voix du malheur est pleine de rumeurs profondes. Surtout les livres qui ont ému son enfance ont déposé en lui les harmonies dont ils sont pleins. La Bible lui a permis d'entendre les mouvements de l'univers devant la joie ou la colère de Dieu. Il a écouté le frémissement du vent dans les cèdres du Liban, les palpitations du palmier dans les plaines du désert, le fracas des grandes eaux débordées. Avec le poème d'Ossian, c'est la voix du passé qui l'a frappé dans ses rêveries : il a prêté l'oreille aux bruits que la brise apporte, et qui sont les voix d'un monde surnaturel, où notre monde parait flotter avant de s'y fondre. Tous les sons que le vent fait lever sur les bruyères, tous les échos qui passent dans le mystère de la nuit, lui semblent des chansons éparsesoù peut s'exprimer notre âme, d'ordinaire emprisonnée et muette. En Italie, ce sont des
modulations plus joyeuses, c'est l'effusion enthousiaste de la nature et des hommes : d'abord le bruit de la mer, non pas de la mer irritée, mais celui des vagues assoupies, des flots qui bercent la barque légère où chante l'amour, puis ces mélodies partout répandues, et qui font de la campagne italienne le séjour où éclosent spontanément les épithalames ; enfin ces harmonies qui sortent des monuments antiques et qui semblent les reflets retentissants de ces belles formes au milieu desquelles la vie prend un éclat d'apothéose.
Ainsi la harpe intérieure varie peu à peu sa force de modulations. Des régions surnaturelles où se déploient les songes, des mouvements de notre monde, des livres où chante la pensée du génie, de toutes parts s'échappent des mélodies qui s'enroulent autour de lame du poète, lui préparant des motifs, enrichissant sa puissance d'expression et de retentissement.
L'&me est donc chargée de sons. Nous allons voir de quelle manière elle les groupe en un chant harmonieux.
Tantôt c'est la sortie brusque d'un son qui se lève dans l'âme, doux et pur, évocatcur de chansons intérieures. Un grand nombre)de*couplets lamartiniens paraissent ainsi amenés par un bruit initial qui éclate dans le silence de son cœur et fait se dérouler les poèmes de la rêverie et de la tristesse. Ce bruit est surtout entendu aux heures d'inspiration, quand le poète trouve hors de lui, dans le décor des choses, ou en lui, dans la résurrection des images, les aveux et la complicité de la nature ou des souvenirs. Alors s'élèvent des concerts célestes, comme si les anges chantaient dans son ûmc. Ces sons restent souvent voilés : on dirait des soupirs qui composent un langage mystérieux :
Les plus divins accords qui montent de la terre Sont les élans muets de l'âme solitaire Que le vent même n'entend pas 1 .
Le poète a le privilège de faire résonner dans l'univers ce verbe intérieur ; car ce que les cieux appellent grâce et les hommes génie, c'est « un écho qui change en harmonie le retentissement de ce monde mortel* ; » c'est une seconde voix,