‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 198 sur 218 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans le fracas des émotions qui agitaient sa jeunesse, Lamartine sentait, avec la nécessité de les rendre pour en diminuer la violence, la difficulté de les exprimer. Sa sensibilité avait déjà toute sa puissance de souffrir ; elle avait aussi, pour s'apaiser, le don des créations dans le rêve; mais son imagination avait besoin, pour les reproduire, d'être soutenue et enrichie de métaphores. Aussi le voyons-nous chercher des images avec une curiosité d'artiste. 11 se plaint de la pauvreté du vocabulaire, si rétréci et desséché par la raison et l'analyse ; il lit avidement les œuvres où les émotions de l'ame s'expriment par des formes fraîches et magnifiques. Les livres, miroirs révélateurs, déroulèrent devant lui ce monde des images. On peut dire que pendant quelques années, de 1808 h 1820, son goût de la lecture, qui fut si intense, lui donna la joie d'apparitions aimées, des formes désirées dans les rêves, poursuivies vainement dans le

silence. Nul plus que lui ne fut en proie aux images qui se lèvent des livres : elles se déposèrent dans son esprit et enrichirent sa sensibilité, en lui fournissant des symboles.

Nous avons vu que Chateaubriand Ta ravi par le décor somptueux, large comme l'univers, où il transporte son urne errante, ù la fois lassée et infatigable. Quelques-unes de ses images déploient encore dans les vers de Lamartine la somptuosité de leurs formes. La phrase de J.-J. Rousseau, avec ses mouvements rythmés et les élans de son lyrisme, déroulait aussi des images harmonieuses. Dans la Bible, il a vu se lever devant lui la nature, comme un temple, avec son dôme, ses colonnes et son autel; il a admiré les altitudes des prophètes, leurs gestes d'admiration ou d'épouvante ; sur son Ame anxieuse se sont dressées, comme des symboles, les images du désert sans eau, des fleuves qui se tarissent, ou des grandes eaux débordées qui amoncellent de vastes ruines ; puis les formes de l'olivier, du palmier qui parfume Cadès, ou du cèdre aux grandes branches déployées aux murmures du vent ; dans la tristesse du génie soli-

taire et tourmenté, il a suivi le vol de l'aigle qui suspend son aire sur les rocs escarpés auklessus des abîmes. Dans le poème d'Ossian, nouvelles images

t? et nouveau décor: le poète a évoqué le monde des

nuages, les ombres, qui semblent vivre dans leurs plis mouvants, les rayons, qui sont des regards, la lune avec le vêtement dont elle enveloppe les fantômes de . nos songes, la brise avec la vie mystérieuse qu'elle anime de ses souilles. La terre italienne enfin lui présenta de belles images dans toutes les formes que prennent les choses joyeuses de vivre, car elles ont la grâce et le rythme des mouvements, et le sourire de la lumière 1 .

Toutes ces images qui surgissaient devant lui en contemplant la nature, ou en écoutant les poètes, il les garda dans sa mémoire, non pas certes par un travail méthodique et avec des préoccupations littéraires, mais par une assimilation spontanée et avec l'instinct rapide et sûr où se manifeste un besoin de

I sa vie intérieure. Et ainsi, il s'est composé un monde

j . 1 . « La vraio patrio do ses imagos, ce n'est pas une froide vallée

do Franco, mais lo golfo éclatant do Xaplcs qu'il vit très jeune et où il revint toujours. Cclto lumière éthéréo où reposent d'harmonieux contours teignit à jamais les couleurs et dossina les formes de son art. » Ch. de Pomairols, Lamartine* ouvr. cité, page 130. Je trouve à la pago 119 du mémo ouvrage cetlo remarque pénétrante : c Mais il aurait aimé quand mémo la fluidité et l'ondoiement, parce qu'il

1 • en portait lo principe en lui. »

f Lamartine. 25.

où ses rêveries le transportaient sans cesse, un monde formé de paysages, de décors sompleux, d'avenues féeriques ou vaporeuses, un monde à la fois vague et riche, dont les perspectives changeantes se transformaient au gré de son inspiration et lui présentaient pour l'expression de ses sentiments un cadre, des métaphores, des comparaisons, tous les symboles de l'art où s'agrandit et s'idéalise la matière de nos rêves.

Ces images vivent dans la mémoire : elles semblent souvent pâlies, enfoncées dans un lointain plein d'ombre ; mais elles peuvent reprendre, au moindre appel, la fraîcheur de la première apparition. On les dirait apaisées ou endormies, et voici que brusquement elles sortent dans une lumière éclatante. Pourquoi ? Parce que le temps est sans force dans ce' domaine do l'urne. Les émotions du passé et les émo- *" tions présentes sont contemporaines. « Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome: je m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne la

LES IMAGES. «t

ressentais même alors 1 . » Cette persistance de la] vision s'explique par la vivante et souple irritabilité/ " du paysage intérieur ; car les choses vues se fondent / r avec les émotions ressenties, et « le sentiment n'est qu'un écho des sensations*. » L'image retient donc/ I ' dans la mémoire du poète, non pas seulement, I comme pour les écrivains plastiques, la beauté de sa forme et l'éclat de sa couleur, mais surtout son empreinte d'ûme ; car toutes les images, même celles qui par la netteté de leurs contours semblent des visions de peintre, se sont baignées dans les flots de l'océan intérieur ; elles en sortent enrichies, impré- % gnées d'émotions sentimentales; elles ont pris la valeur d'un symbole de l'ûrne.

Prenons quelques exemples. Lamartine dans son

enfance avait élé frappé par un spectacle dont il n'ou- •

blia jamais la beauté. Son père avait l'habitude de se

rendre avec deux amis, M. de Vaudran et l'abbé Du-

y mont, sur la montagne de Monsard, près de Milly,

■ et là, sur trois rochers « creusés en niches, ou

plutôt en chaires de cathédrale 3 , » il se livrait à la

i. contemplation du paysage, ou aux commentaires qu'amenait la lecture d'une haute pensée. Ce spec-

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