Souv. et Portr., t. I, p. £-'i
2. Prem. Mrd., L'Homme. Commentaire. — Relevons, en passant, une erreur commise par le poète. Lamartine entrevit Bvron sur
Cette image, réveillant les émotions qu'il avait éprouvées en entrevoyant « ce visage pâle et fantastique, » devint comme un symbole autour duquel s'enlacèrent ses pensées et ses souvenirs.
Dans un voyage à la Grande-Chartreuse avec la marquise de B***, le poète fut surpris par un orage. Les guides avaient abrité sa compagne <( sous la concavité d'une roche élevée de quelques pieds au-dessus de la route : » le poète s'était réfugié sous l'arche d'un pont de bois. Quand l'orage fut apaisé, « un immense arc-en-ciel se dessina comme une arche céleste au-dessus de la roche concave où Madame de B***, collée à la muraille de granit gris, déroulait ses cheveux au vent pour les sécher. » « Je n'ai jamais, dit Lamartine, si bien compris l'auréole que la piété fait rayonner autour de la ligure des Vierges, des anges ou des saintes. » Et il ajoute : « Celle image m'inspira ces strophes » improvisées II la Grande- Chartreuse \ Les souvenirs de la Bible se mêlent ici aux émolions de sa piélé, et il compose l'hymne à Jchovah. L'imagination n'est donc que la mise eiîN^ œuvre de la sensibilité, c'est-à-dire de la vie inté-
lc lac Léman, non pas en 1819, comme il l'affirme, mais en 1816. Bvron, en effet, ne passa à Genève que cinq mois (mai-octobre 1816.) Voir à ce sujet les Mémoires de Th. Moorc.
1. Nom. Méd., Improvisée à la Grande-Chartreuse. Commentaire.
rieure du poète. Dans le monde qu'il porte en lui, les différents plans peuvent être inégalement éclairés, mais dès que la lumière se porte sur une émotion qui semble endormie, elle la réveille et lui donne l'élan qui la fait sortir, aussi fraîche et retentissante qu'au jour de sa première apparition.
Ces images, qui vivent dans les profondeurs où elles se sont déposées, s'attirent les unes les autres par l'effet de combinaisons à la fois habiles et inconscientes. Il se produit des associations d'images amenées avec la souplesse des opérations spontanées. C'est ainsi que l'émotion se déploie à travers les images de plus en plus amples qu'elle sollicite, car elles semblent douées d'une puissance infinie d'élargissement. « Cette explosion de son âme ignorante et simple donna à sa voix un volume de son et une énergie de vibration qui faisaient frémir les feuilles des arbres comme un souille de tempête, tempête de sentiments et de joie dans un cœur d'adolescent, qui se communiquait par l'écho des rochers de la vallée à la nature inanimée, et qui semblait vouloir porter jusqu'à la cime des montagnes et jusqu'aux astres du
firmament, la nouvelle, le retentissement, l'enthousiasme de son bonheur 1 . » On entend comme une série d'appels qui font lever successivement les images qui se reposent. La progression des images suit l'ascension des sentiments lyriques. Certes, chez beaucoup d'écrivains, Chateaubriand par exemple, la métaphore a le même pouvoir d'enrichissement et se décompose en images de plus en plus élargies ; mais, dans les vers de Lamartine, l'image ne se détache pas de l'émotion qu'elle symbolise et prend rarement une valeur indépendante ; le sentiment garde presque toujours sa maîtrise, tant il est vrai que les images vivent parce qu'elles plongent sans cesse dans le paysage intérieur.
Cette puissance de retentissement que manifeste l'association des images explique l'apparition subite de souvenus lointains qui sont comme des épisodes de la vie passée du poète, groupés autour de son émotion présente. Pour la plupart des hommes, l'image est une sensation affaiblie. Pour Lamartine, la sensation est le prétexte qui amène le groupement des souvenirs et des émotions déjà éprouvées. Son âme est de celles pour qui le passé seul existe. Une sensation se produit, et des profondeurs du monde