Cant., VI, II
La grâce, Comme un divin instrument, Aux sons égaux (Tune lyre Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement.
L'amante est dégagée des entraves corporelles : c'est une vision légère qui passe dans le ciel des rêveries, insinuante et fugitive :
Souviens-toi de l'heure bénie Où les dieux, d'une tendre main, Te répandirent sur ma vie Comme l'ombre sur le chemin.
Aussi, pour être digne de son amour, l'ftme du poète voudrait-elle avoir le frémissement des ailes du zéphyr, le roucoulement des colombes, l'harmonie de la lyre, ou le langage des anges, pour faire entendre à celle qu'il aime les soupirs, les accords d'une musique divine.
Ainsi est évoquée devant nous, dans une lumière mystérieuse, une femme au visage de songe : c'est le fantôme de nos amours brisés. A elle ne conviennent que les images adoucies, les comparaisons avec ce qui flotte et passe, les aveux soupires dans le vague des nuits, comme « les sons que nous apporte un songe des bords ineffables, » car elle est la « lumière, » elle est 1' « étoile ; » elle renferme tous les symboles où s'ex-
prime le culte de la nature devant Dieu. Le gémissement de son sein, c'est le bruit de Tonde qui soupire a flots harmonieux ; les larmes de sa paupière sont semblables aux nuages errants qui cachent à nos yeux la lumière du jour. Son front rayonne comme la nuit sans nuages, ou comme le jour qui inonde l'univers de sa lumière. Ses yeux brillent comme les sources où le ciel vient se mirer. Le sourire de sa bouche, c'est le plissement de l'onde qui s'anime au souille du vent. Les sons qu'elle exhale chantent comme les accords du zéphyr.
Quand celle apparition trop fugitive, qui symbolise à la fois la beauté divine et la beauté de la nature, se penche sur la créature et répand sur elle un peu de ses parfums et de ses chants, alors l'émotion ressentie est profonde et religieuse :
Quand ta voix meurt dans mon oreille Mon âme résonne et s'éveille Comme un temple à la voix de Dieu.
La joie est trop forte pour une créature humaine ; la pensée de la mort vient la ravir dans l'extase du bonheur céleste :
Il sent sur son front qui frissonne Passer les ailes de la mort.
Que nous sommes loin des images énergiques du Cantique des Cantiques ! Nous saisissons ici l'originalité de l'imagination Sémitique et de l'imagination Lamartinienne : l'une, vigoureuse et plastique, aimant les contours nets, les couleurs chaudes de la vie, portée spontanément au tableau épique par l'éclat et l'ampleur des métaphores qu'elle invente ; l'autre, indifférente aux spectacles quotidiens, aux attitudes de la nature, aimant les images légères, les formes adoucies vues en songe, toujours soulevée par un irrésistible besoin d'idéaliser, fondant ce qu'elle voit et ce qu'elle sent, mêlant enfin à ses sensations pittoresques tout un monde de parfums, de sons et de reflets qui symbolisent la vie de l'ûme.