‹ Lamartine: poète lyriqueChapitre 45 sur 218 · Prem. Méd., Le Vallon · texte numérisé non relu

Prem. Méd., Le Vallon

2. Génie, p. 217, 218. — On pourrait aisément multiplier les rapprochements : mais s'agît-il de dresser un inventaire ?

j.-j. rousseàu, n

sibilité.humaine ; en faisant servir à l'expression de ses émotions et de ses désirs les habiletés de sa rhétorique et les ressources de son invention verbale, il avait assoupli et renouvelé notre langue. Son influence se fait sentir sur tous les écrivains de notre siècle. On peut dire que Lamartine accepta spontanément la leçon du prosateur. C'est que, dans la formation des génies les plus libres, se marquent les exemples donnés par les maîtres ; les souvenirs des œuvres antérieures se mêlent aux créations de l'esprit; les imitations inconscientes s'insinuent dans la trame des idées originales ; puis la critique survient, et prend plaisir à noter les analogies, à saisir les réminiscences.

L'influence de Rousseau moins profonde et moins continue se manifeste par des marques analogues. Nous pouvons donc nous borner à indiquer les sentiments de Rousseau dont la peinture a aidé à l'éclosion du génie de Lamartine f : ainsi sera complétée

1. Voir sur ce tujet les observations développées par M. Brunetière dans son Evolution de la poésie lyrique (t. I, p. 50-66). Consulter Lamartine. 7

l'étude que nous venons de faire de Chateaubriand. Il serait vain en effet de suivre dans notre analyse l'ordre chronologique des œuvres lues et méditées, ordre extérieur et décevant, nécessaire sans doute à l'historien de la littérature, mais dénué d'enseignement pour celui qui recherche les éléments de la pensée et de l'expression dans la formation de l'œuvre d'art.

La sensibilité de Rousseau, si avide et frémissante,

agita le cœur de Lamartine dès la sortie du collège, [ dans l'ennui de son existence à Mâcon, et dans la

solitude de Milly et Saint-Point. Comme elle se dé- ; ploie toute chaude et extravagante dans la Nouvelle

i Héloïsc, c'est là surtout qu'il trompa son besoin d'é-

> motions sentimentales \

t Comment Rousseau n'eût-il pas séduit ce jeune

, homme sensible et inquiet, épris de solitude, sentant

aussi la brillante élude de M. Texte sur /.-/. Rousseau et les Origines du Cosmopolitisme Littéraire. Paris, Hachette, 1895.

1. Lcltro & Viricu: « Quel livre! Comme c est écrit!... La critique fait pitié quand on lit une ou deux pages do feu... Je voudrais être amoureux comme Saint-Preux, mais surtout je voudrais écrire comme Rousseau. » (Septembre 1810.)

sourdre en lui la source de mélancolie et d'amour, attendri par les affections de famille, mais n'y trouvant pas le remède à ses chagrins imaginaires? Qu'on se le figure, à cet âge des sentiments rapides et contradictoires, souvent taciturne, un peu hautain, avec des élans de sensibilité caressante, puis soudainement farouche et mélancolique, cherchant l'isolement et les joies du silence, voyant alors se lever devant lui les créations légères de ses songes, enfin se reprenant, revenant tout apaisé, avec un fonds de gaieté et uue réserve d'images qu'il répandait, comme un décor, sur tout ce qui l'entourait.

Les complications même de Rousseau devaient attirer un esprit en qui s'élaboraient confusément les éléments dé la pensée créatrice. Génie tumultueux, tour à tour violent et subtil, amer et enthousiaste, haïssant les hommes et avide de sympathie, esprit corrompu, âme candide, prompt aux illusions et terrible dans ses jalousies, se livrant avec allégresse à son besoin de naïveté charmante, puis s'exaltant sans raison en des colères subites, Rousseau, malgré tous ces contrastes; à cause de tous ces contrastes, devait déconcerter et séduire la jeune âme de Lamartine.

C'est ce qui arriva. La lecture de la Nouvelle liéloïse lui fut d'un charme auquel il n'essaya pas de se

soustraire : il s'abandonna sans réserve aux imaginations passionnées de Saint-Preux. Son caractèïe et son génie en reçurent un ébranlement qui se fait sentir dès ses premiers vers.

Ce qui le frappa surtout, ce fut le ton mélancolique * et glorieux que prennent les deux amants dans la peinture de leur passion. L'amour que Lamartine verra divinisé dans les sonnets de Pétrarque est ici représenté comme une vertu généreuse et splcndide. Les élans de l'amour favorisent les meilleurs ins-

1. M. Dcschanol, dans son Hvro élégant et disert sur Lamartine, rapproche avec raison quelques vers du Lac et un passage d'une lettre de Saint-Preux ; il y retrouve « le lieu do la scène et la sceno ellemême, cette promenade des deux amants en silence sur le lac éclairé par la lune, et le bruit cadencé des rames, puis le mélancolique souvenir de ce bonheur & jamais perdu. » (Lamartine , 1. 1, p. 99, Calmann- Lévy.) Voici le texte de Rousseau: « Nous gardions un profond silenco. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait a rêver. Peu & peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, rien ne put débarrasser mon cœur de mille réflexions douloureuses. Je commençai par me rappeler une promenade semblable, faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours... C'en est fait! disais-jeen moi-mémo, ces temps, ces temps heureux no sont plus! ils ont disparu pour jamais... » Les vers correspondants de Lamartine chantent dans toutes les mémoires. — Cf. P. Janct, Lamartine, Journal des Savants, mars

tincts, en faisant jaillir les sources de bonté qui sont au fond de nos âmes. 11 se joue des préjugés sociaux; il détruit l'échafaudage de conventions qui masque la nature ; il montre, avec la vanité de nos sentiments factices, la vigueur des énergies naturelles ; il faut admirer son essor magnifique et indomptable. Il ne saurait nous tromper : c'est un libérateur — Ce n'est pas assez dire. L'amour révèle Dieu. C'est un « feu divin » dont les « torrents de flamme » emportent le cœur dans une région « céleste. » Ne nous défendons pas contre ses entraînements. L'amour, qui donne Je bonheur, atteint le bien par surcroît, car les chants de l'amour sont des hymnes à Dieu. Rousseau développe cette idée avec un enthousiasme candide qui nous empoche d'être trop choqués de ses tirades déclamatoires. Saint-Preux, même après la chute, nous parle de la pureté de sa flamme ; Julie, dans ses réponses aux lettres ardentes de son amant, vante la chasteté de sa passion.

De là une phraséologie sentimentale» très sincère malgré sa fadeur. C'est déjà cette abondance d'effusions, où s'attardera l'âme aimante de Lamartine; ce sont les mêmes élévations vers l'objet aimé, c'est presque l'accent exalté qui le ravira dans les sonnets de Pétrarque :

<( Dites, quelle est donc celte mortelle unique dont

le moindre empire est dans sa beauté, et qui, semblable aux puissances éternelles, se fait également adorer et par les biens et par les maux qu'elle fait 1 ? jf> « Gomment n'être pas éternellement à toi, puisque ton règne est céleste ? Et que servirait de cesser de t 'aimer, s'il faut toujours qu'on t'adore*? »

Lamartine goûta aussi la poésie des invocations de Rousseau à la beauté de l'univers. Ce qu'il remarqua dans les descriptions du prosateur, ce fut moins la nature du paysage qui reste trop souvent abstrait, Cquc l'expression des mouvements d'une urne rêveuse \ et lyrique devant la puissance de la nature. Rousseau compare la petitesse tourmentée de son être à la grandeur sereine et infinie de l'univers, mais il trouve dans son imagination l'apaisement, car il éprouve à « se perdre dans l'espace » une sorte de « ravissement » et de « volupté. » On peut lire dans ses lettres si touchantes à M. de Malcsherbes une page où l'émotion ressentie et l'expression ont les caractères que nous retrouverons dans la prose et dans les

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