CHAPITRE III
La Correspondance nous apprend que Lamartine se plaisait dans sa jeunesse à traduire en vers les poèmes d'Ossian 1 . C'était une mode littéraire qui paraissait alors très distinguée: les jeunes gens étaient si facilement séduits par le caractère mystérieux des personnages et l'élrangeté du décor où ils apparaissent! L'essai de traduction de Baour-Lor-
1. Lettre à Virieu: « J'ai lu Ossîan ces jours-ci, et, ne sachant que faire, j'avais commencé & mettre en vers un épisode qui m'avait touché. C'est celui d'un vieillard qui pleure son chien mort. » (Janv. 1808.) — « Plonge tous les jours dans les idées les plus sombres, ou me récréant avec quelques auteurs anglais, comme Ossîan, Younge Shakspeare... »(2'imars 1811). — Cf. la Préface des Méditations: « Ossian fut l'Homère de mes premières années; je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. Je n'essayai que très rarement do 1 imiter ; mais je m'en assimilai involontairement le vague, la rêverie, 1 anéantissement dans la contemplation, le regard fixé sur des apparitions confuses dans le lointain.... » — Cf. encore les Confidences: « C'était le moment où Ossian régnait sur l'imagination de la France. Baour-Lormian le traduisait en vers sonores pour les camps de l'empereur... J'étais devenu un des fils du barde... Ossian est certainement une des palettes où mon imagination a broyé le plus de couleurs, et qui a laissé le plus de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tracées depuis. » Liv. VI, paragraphe 6.
mian* avait d'ailleurs montré que le vers français pouvait acquérir de la grâce et de l'harmonie à suivre les mouvements de cette imagination romanesque. Il n'est pas inutile de voir, par un examen rapide de cette adaptation, ce qu'avait déjà produit, avant les essais de Lamartine, l'imitation directe d'Ossian. Nous aurons ainsi la première esquisse des tableaux Ossianiques dans lesquels le jeune poète aimait à encadrer ses mélancolies.
En exposant les raisons de son goût pour cetie poésie du Nord, Baour-Lormian nous aide à comprendre ce qui attira Lamartine vers celle forme nouvelle des conceptions poétiques. 11 montre que l'imagination française fatiguée par les redites de l'art classique, réclamait des images moins défraîchies et moins livresques. « Les Dieux de la Grèce ont vieilli*. » Leurs légendes ne peuvent plus nous intéresser, car le travail de vingt siècles a tari leur
1. Ossian. Barde du m* siècle. Poésies galliques en vers français par Baour-Lormian, 3 e édit. corrigée et augmentée Paris, Giguct et Micïiaud, 1809.