CHAPITRE IV
J'ai eu la joie de posséder pendant deux jours un exemplaire de Pétrarque qui appartenait à Lamartine et qui renferme quelques annotations marginales 1 . Ce sont deux petits livres in-32 intitulés : Rime di Petrarcada G.-B. Boschini, Londra, 13 Poland Street, 1809. C'est le texte, vénérable et touchant comme une relique précieuse, que le poète lisait dans ses promenades solitaires pour y trouver l'expression de son rêve intérieur. Parmi les observations, d'ailleurs assez rares, inscrites aux marges et sur les feuilles blanches, vers ébauchés, impressions notées, mots vagues qui fixaient une émotion fugitive, et dont le
1. Cet ouvrage m'a été communiqué avec une extrême obligeance . par M. Emile OUivier, qui lavait reçu de la nièce du poète, M m « Valcnline de Lamartine. J'ai pu copier les notes de l'exemplaire de Pétrarque J'ai été en outre autorisé à lire une trentaine de cahiers, contenant presquo tous les manuscrits du poète et un certain nombre do pages encore inédites. Le moment est venu de donner l'édition critiquo des poésies do Lamartine. J'ai l'agréable dovoir de remercier M. et M«"« Ollivier de leur accueil très bienveillant, et M. Ernest Lavisso dont lo patronago m'a été si précieux.
sens est pour nous à jamais perdu, je relève dans le second volume, sur le verso du premier feuillet, une très curieuse traduction ou adaptation d'un sonnet. Voici le texte italien :
Valle cho de* lamenti miei 8e* piena, Fi urne che spesso del mio pianger cresci, Fere silvestre, vaghi augelli e pesci Che l*una e Taltra verde riva alTrena;
Aria de* miei sospir calda e serena, Dolce sentier che si amaro riesci, Colle che mi piacesli, or mi rincresci, Ov* ancor per usanza Amor mi mena ;
Ben riconosco in voi Tusate forme, Non, lasso! in me; che da si liela vita Son fatto albergo d'infinila doglia.
Quinci vedea'l mio bene; e per quest* orme Torno a veder ond* al ciel nuda è gila, Lasciando in terra la sua bella spoglia 1 .
1. C'est lo sonnet CCLX de l'exemplaire de Lamartine, le sonnet XXXIII (3 e vol.) de l'édition dont je me sers et à laquelle je renverrai pour toutes les citations : Le Rime di Messer Francesco Petrarca da A. Ruitura, 3 vol. in-32, Paris, Lcfovre, 1820. — Ce sonnet est ainsi traduit dans Les Rimes de François Pétrarque* traduction nouvelle par Francisque Reynard, Paris, Charpentier, 1883 : « Vallco qui es pleine de mes lamonlations, fleuvo qui t'accrois souvent de mes pleurs, botes des bois, oiseaux vagabonds, et vous, poissons que retient l'une et l'autre rive verdoyante. — Air échauffé et rafraîchi par mes soupirs, doux sentier qui m'apportes un si amer souvenir, colline qui me plaisais et qui maintenant m'ennuies, et où, par habitude, amour me mène encore ; — je reconnais bien en vouf
Voici l'adaptation de Lamartine :
Vallons remplis de mes accords, Ruisseaux dont mes pleurs troublaient Tonde, Prés verdoyants, forêt profonde, Oiseaux qui chantiez sur ses bords,
Zéphyrs qu'embeaumait* son haleine, Sentiers où l'Amour autrefois Me guidait sous l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène*.
Ce temps n'est plus. Mon œil glacé Vous cherchant à travers ses larmes, Sur vos bords jadis pleins de charmes Ne retrouve plus le passé.
La colline est pourtant aussi belle, (sic) L'air aussi riant que jamais :
Ah ! je le vois, ce que j'aimais, Ce n'était pas vous, c'était elle'*
lés formes accoutumées, mats non, hélas! en moi, qui, loin d'un© vie si heureuse, suis devenu le réceptacle dune douleur infinie ; ^ — D'ici je voyais mon bien; et sur ses traces, je reviens voirie lieu d'où elle est allée nue au ciel, laissant à la terre sa belle dépouille. » (Pago 207.)
1. Sic. L'orthographe du poète était d'ailleurs asses bizarrement , incorrecte J'ai relevé dans les manuscrits les mots suivants : eahos —
iclorre — yvresse — verds — ozanna — razant — saâUs — . lasse — Josselin pour Jocefyn, etc.
2. Les doux premiers quatrains sont derrière la couverture intérieure du second volumo, sur le verso du premier feuillet. Les deux aulros quatrains sont écrits sur le verso du second feuillet.
3. Los deux derniers vers sont déjà sur le recto du deuxième feuillet. Us sont précédés do quelques vers raturés et illisibles.
. L'examen de cette traduction amène aux deux remarques suivantes : 1° Lamartine, évitant une imitation trop servile, sait, du moins, rendre le caractère du texte, le charme original de rémotion. 2° Nous devons ajouter foi & ses paroles, quand il nous dit son goût pour la langue italienne, son admiration pour Pétrarque, le plaisir qu'il avait à lire les Sonnets et les Chansons, Même si nous n'avions pas les déclarations très nettes de la Correspondance, la vue seule de ce petit livre suffirait h justifier l'étude que nous allons faire de l'influence de Pétrarque sur le génie du poète.
Dans une lettre h Aymon de Yiricu, Lamartine écrivait: « Je lis des sonnets de Pétrarque... je les entends maintenant comme du français, je ne sais pourquoi, et j'y trouve des choses ravissantes \ » Les vers du poète italien flottaient dans sa mémoire, évoquant les images gracieuses, faisant retentir les douces syllabes chantantes. Dans son premier voyage en Italie, ces vers impalpables où les senti-