LES HARMONIES
Lamartine avait tiré de Tétat de sa sensibilité la matière de ses deux premiers recueils lyriques. Il est entré dans une phase nouvelle de sa vie, oîi les passions de Faraour ne sont plus qu'à l'arrière-plan, à Tétat de souvenirs. Il possède tous les éléments du bonheur : les joies du loyer, les occupations d'une carrière qui lui agrée, les satisfactions de la gloire et presque de la fortune. Dans cet équilibre des facultés de son être, dans cet apaisement et cette sérénité de son âme, il retrouve une source de poésie qui était au fond de lui, la plus intime, la plus ancienne, celle qu'il devait à sa première éducation. Sa mère lui avait enseigné le christianisme, et un christianisme tout prêt pour la traduction poétique, étant lui-même une poésie. Ce christianisme était fait moins de logique et de raisonnement que d'émotion et d'amour; il alliait au sentiment de la nature le sentiment divin; il invitait à la rêverie, à la méditation devant l'infini. Dans les précédents recueils, il apparaissait déjà, mais seulement à intervalles :
il demeurait à la cantonade, tandis que le devant de la scène était occupé par le jeu changeant des passions et par les images mouvantes de la vie et du monde ; il va maintenant surgir au premier plan et reculer dans le lointain les émotions profanes.
A travers Bernardin de Saint-Pierre et Fénelon, le cri du Psalmiste : Cœli enarrant gloriam Dei est le thème essentiel des Harmonies. De là un inépuisable jaillissement de poésie descriptive. La nature nous révèle Dieu de deux façons : par sa beauté actuellement réalisée et par la loi de développement des êtres. Ce sont là, si Ton peut dire, deux catégories de « preuves » sentimentales et esthétiques.
A la première appartiennent l'Hymne de la nuit, VHymne du matin, VAbbaye de Vallombreuse, mais surtout ces deux rêveries admirables par la largeur de la composition, par l'immensité des perspectives : Y Infini dans les Cieux, et le Paysage dans le Golfe de Gênes. Dans la sérénité d'une nuit d'été, le poète contemple les astres; il songe que chacun de ces astres est un monde et que la puissance divine a semé l'azur de ces milliers de mondes que nul œil ne peut apercevoir, que nulle intelligence ne peut même concevoir. (L'Infini dans les Cieux.) A la clarté pensive de la lune, « ce flambeau du monde moral », il porte tour à tour ses regards sur les diverses parties du paysage. Ce sont les nuages que pousse le vent; ils imitent tantôt des océans bordés de rochers, tantôt des montagnes ou des murs de cités :
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Mais sous l'Aquilon qui les roule
En mille plis capricieux,
Tours, palais, temple, tout s'écroule
Tout fond dans le vide des cieux.
Ce n'est plus qu'un troupeau candide
Qu'un pasteur invisible guide
Dans les plaines de l'horizon ;
Sous ses pas, l'azur se dévoile.
Et le vent d'étoile en étoile
Disperse leur blanche toison.
C'est le torrent qui roule au flanc des montagnes, le golfe où se réfléchit tout le paysage d'alentour. Et cette paix n'est troublée que par le bruit qui vient de la ville voisine, et qui atteste l'agitation de riionmie — si vaine! Bientôt
Ces pas, ces voix, ces cris, cette rumeur immense Seront déjà rentrés dans l'éternel silence, Les générations rouleront d'autres Ilots, Et ce bruit insensé que Ihomme croit sublime, Se sera pour jamais étouffé dans l'abîme, L'abime qui n'a plus d'échos !
Mais, tandis qiie tout ce qui est humain doit rentrer dans le néant.
Il est une langue inconnue
Que parlent les vents dans les airs,
La foudre et l'éclair dans la nue,
La vague aux bords grondants des mers....
Et dans tous ces accents sauvages, Cette langue parle de toi !
De toi. Seigneur, être de l'être, Vérité, vie, espoir, amour, De toi que la nuit veut connaître, De toi que demande le jour....
Et qui n'as qu'un nom : l'Infini.
{Paysage dans le golfe de Gènes.)
La seconde catégorie est représentée surtout par l'ensemble des pièces comprises sous le titre général de Jéhovah. Le gland germe, grandit, pour devenir le chêne puissant et superbe où s'abritent toutes sortes d'êtres : le miracle de sa croissance atteste l'intelligence de Dieu et la volonté consciente de la fin où elle tend. (Ze Chêne.) Voici la jeune fille, pâle, délicate, aérienne. Elle deviendra femme et un fils naîtra d'elle, débile lui aussi au regard des forces de la nature; mais cette débilité, l'homme en a conscience,
L'iifstinct de sa faiblesse est sa toute-puissance,
et son génie, en se développant à travers les temps fera de lui, peu à peu, le maître de la nature. [VHiimanité.) Heureux celui qui dans la nature retrouve Dieu partout; il n'est, sans cette idée directrice, que souffrances dans les ténèbres. {Vidée de Dieu.)
Jamais la description chez Lamartine n'avait été aussi riche, abondante et variée; mais, hâtons-nous de le dire, le poète ici ne décrit pas pour décrire. La description n'est pour lui qu'un moyen. Elle sert à rendre sensible l'idée de Celui qui se manifeste à nous à travers tous les êtres et dont la nature entière n'est que l'image. Ce grand travail n'est quAi^n effort pour jiommer l'innommable. De toutes les parties de la création qu'il contemple, le croyant tente de s'élever à Dieu. Il aspire à lui, il envie tout ce qui parvient jusqu'à lui ;
Je voudrais être la poussière Que le vent dérobe au sillon,
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La feuille que l'automne enlève en tourbillon,
L'atome flottant de lumière, Qui remonte le soir au bord de l'horizon:
Le premier reflet de l'aurore,
Le son lointain qui s'évapore,
L'éclair, le regard, le rayon, L'étoile qui se perd dans ce ciel diaphane
Ou l'aigle qui va le braver, Tout ce qui monte enfin, ou vole, ou flotte, ou plane, Pour me perdre Seigneur, me perdre, ou te trouver!
Cette continuelle ascension de rame est ce qui donne à ce genre de description son mouvement et qui imprime aux Harmonies le caractère lyrique.
On a contesté la sincérité, ou, tout au moins, la solidité du christianisme des Harmonies ; on a prétendu n'y trouver qu'une religiosité, une émotion en face de la nature adorée pour elle-même et divinisée ! 11 est vrai que l'expression prête quelquefois à l'équivoque, comme dans ces vers qui terminent Y Occident :
0 lumière, où vas-tu? Globe épuisé de flammes. Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous? Poussière, écume, nuit, vous mes yeux, toi mon iimc. Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous? A toi, grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle, En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir, Flux et reflux divin de vie universelle. Vaste océan de l'être où tout va s'engloutir.
Mais ce ne sont là que de passagères défaillances. Le poète n'en est pas encore à ce point de développement philosophique où il est vrai que nous surprendrons plus tard sa pensée. L'Hymne au Christ, une des pièces les plus importantes du recueil, en précise bien le caractère. On dit que les temps du
Christ sont finis; n'en croyons rien; c'est de Jésus que sont venues toute vérité et toute vertu ; aucun autre enseignement n"a remplacé le sien ; aucun autre ne saurait en tenir lieu :
Règne à jamais, ô Christ, sur la raison humaine. Et de l'homme à son Dieu sois la divine chaîne! Illumine sans fin de tes feux éclatants Les siècles endormis dans le berceau des temps, Et que ton nom légué pour unique héritage, De la mère à l'entant descende d'âge en âge.... Pour moi, soit que ton nom ressuscite ou succombe, O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
Cette déclaration donne aux Harmonies leur véritable sens. Cette poésie est religieuse, au sens chrétien du mot, et comme Tentendait l'auteur du Génie du Christianisme. Disons plus : c'est la seule expression qu'il y ait au xix'' siècle de la ■poésie chrétienne.
Très différentes des Méditations, les Harmonies leur sont à peine inférieures. Il faut avouer pourtant qu'elles nous touchent moins. Est-ce que nous sommes peu disposés à goûter la poésie chrétienne ? Non. Mais ce christianisme de Lamartine, si vraiment que le poète en ait senti la douceur, n'est pas celui qui aujourd'hui trouve le chemin de nos cœurs. C'est la sérénité qu'il exprime : notre âme tourmentée ne sait que chercher Dieu avec souffrance et non jouir de l'avoir trouvé. Il est tout imprégné d'optimisme;/ et c'est le spectacle du mal physique, comme celui dé la souffrance morale, qui a le plus de chances aujourd'hui de nous mener à Dieu. L'argument de
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la beauté de FUnivers, sil offre au peintre d'infinies ressources, ne contente guère le penseur. Pour tout dire, ce qui manque ici, c'est un peu de ce tourment intérieur dont il nous semble que la pensée de l'Infini ne saurait manquer de s'accompagner. Ajoutez que la forme n'est pas toujours assez serrée; le développement n'est plus contenu dans de justes limites ; l'abondance se fait débordement; la proportion est rompue entre l'idée et l'expression. Il y a trop de mots pour peu de matière. A force de se subtiliser, la poésie de Lamartine s'évanouit, se dissipe et se dissout dans les airs. Elle aura besoin de retrouver le support qui lui manque, de reprendre ce minimum de substance dont elle a fait la vaine gageure de se passer.
La révolution de juillet qui remua si profondément l'àme de Lamartine en fit jaillir une inspiration nouvelle : la poésie politique. Le poète, jusque-là replié sur lui-même, prenait ses sujets dans les incidents de sa vie personnelle ou dans ses méditations sur les problèmes de la destinée. Ici il les reçoit des événements de la vie publique. Ecrivant sous la dictée de l'actualité, il s'adresse non plus à un lecteur idéal et placé en dehors des temps, mais aux hommes d'aujourd'hui sur qui il veut exercer une action. La poésie, telle qu'il la comprend alors, descend sur la terre, se mêle à la foule et aux disputes de l'heure présente. Comme d'ailleurs le privilège de convaincre les hommes appartient en pi'opre
à réloquence. cette poésie sera oratoire plus que lyrique.
Ainsi la pièce sur les Résolutions, que Lamartine ajoute aux Harmonies et qui en diffère si profondément, est l'expression poétique d'une idée qui hante son esprit au lendemain des journées de juillet. L'immobilité chère aux nations d'Occident est en contradiction avec la loi de la nature qui est le changement, avec la loi de l'histoire qui est la destruction pour la renaissance. Nous ne voulons pas voir qu'un même principe continue d'agir à l'intérieur des sociétés modernes, et que c'est le principe chrétien. Les siècles, page à page, épellent l'évangile. Les Révolutions sont cela même : le travail de Dieu dans l'humanité.
Les révolutions ont été trop souvent souillées par 1 esprit de vengeance et de haine. Qu'il n'en soit plus ainsi! Le peuple a été grand en revendiquant sa liberté : qu'il n'ensanglante pas sa victoire en réclamant la mort des minisires! Qu'il soit clément! Qu'il ouvre ainsi une ère nouvelle! C'est l'Ode au peuple du 19 octobre contre la peine de mort.
Aussi bien, dans ces temps troublés, chaque citoyen a le devoir de combattre à son rang. Il ne saurait sans trahison rester indifférent aux questions qui passionnent le pays et mettent peut-être son existence en péril. C'est la magnifique profession de foi de la Réponse à Némésis :
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle. S'il n'a l'âme et la Ivre et les veux de Néron,
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Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon ! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer. Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer!
Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards. Jettent les dieux proscrits aux rires populaires Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste, C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté. Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté!
Ces sentiments sont ceux-là mêmes qui vont mener Lamartine à la vie politique et dont il portera l'expression à la tribune. Sa poésie politique est ainsi la préface de ses discours et l'achemine vers l l'éloquence. Elle nous montre l'orateur perçant déjà \ dans le poète.
Lamartine savait de reste qu'elle exigeait des procédés de style très particuliers. Il a très nettement donné sa théorie du genre : « Toute poésie politique doit être poésie populaire et pour être poésie populaire elle doit se servir du mot propre et de grosses et fortes images saisies par toutes les rudes imaginations auxquelles elle s'adresse. Articulez fortement, voilà mon conseil en vers de ce genre. Une série d'Odes politiques suivant ou commentant nos mouvements peut être une belle chose (à A. de Latour. 19 nov. 1830). » Mais il n'a eu garde d'abaisser la poésie à la rhétorique ou à la brutalité voulue qu'affectera l'auteur des ïambes. On sait
de même avec quelle violence Tinvective et la j
calomnie se déchaîneront, un jour, dans les Cliâii- j
mcnts. Lamartine tient pour indigne de la lyre |
La corde injurieuse où la haine a Tibre! |
Il ignore la rancune, la jalousie, les ressentinienls ' de Tamour-propre blessé et de Tambition déçue ; il
dédaigne de relever l'outrage : i
Mais moi j'aurai vidé la coupe d'amertume |
Sans que ma lèvre même en garde un souvenir; J Car mon âme est un l'eu qui brûle et qui parfume
Ce qu'on jette pour la ternir! !
Comme d'autres ont lancé Tanathème, Lamartine a lancé l'appel au dévouement, à la concorde, à la
clémence. 11 avait tout de suite, de son vigoureux ;
coup d'aile, porté la poésie politique à des hauteurs ' oîi tout autre serait incapable de la maintenir I
La poésie politique est encore de la poésie lyrique : ce qu'il fallait au poète, pour qu'il se renouvelât complètement, c'était qu'il abordât la poésie impei^sonnelle et narrative, idylle, roman ou épopée. Lui-même, avec cette clairvoyance et ce sens critique qu'ont le plus souvent les grands créateurs, s'en rendait compte. Juge peu indulgent des Harmonies, il n'en appréciait guèi'c qu'une quinzaine sur cinquante. «. Hélas, écrivait-il, en corrigeant les épreuves, cela fait peine à voir. N'en parlons pas! Je me vengerai par un poème auquel enfin je vais me donner tout
entier Un poème... un poème... mon royaume
pour un poème! » Ce poème, ce devait ètveJocelyn.
A vrai dire, il y avait déjà longtemps qu'il portait en lui l'idée d'une vaste composition. Il en avait eu la soudaine révélation à Naples en 1826 : « En sortant de Naples, écrit-il, le samedi 20 janvier, un rayon descendu d'en haut m'a illuminé. J'ai conçu, je me sens un grand poète. » Et, quelques jours plus tard, il écrit encore : « Je viens, il y a huit jours, d'être enfin
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inspiré tout de bon. J'ai conçu l'œuvre de ma vie. si j'ai une vie : poème immense comme la nature, intéressant comme le cœur humain, élevé comme le ciel. » Vraiment immense, en effet, ce poème devait embrasser Ihistoire tout entière de l'âme humaine, depuis les origines du monde, et retracer les étapes de sa marche ascensionnelle vers l'idéal de la perfection. Le sort de ces compositions démesurées est de n'être jamais achevées ; le poète n'en exécute que des parties et peut-être ne faut-il pas le regretter; ces nobles fragments sont comme les ruines, parfois plus imposantes que rédifice. Jocelyn est un épisode de ce grand poème : l'expression de l'idéal chrétien à notre époque.
Le curé de campagne était, depuis Chateaubriand, un type tout prêt pour la littérature. Or Lamartine avait à côté de lui et retrouvait mêlée à ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, la figure romanesque d'un prêtre, l'abbé Dumont, curé de Bussières, qui avait eu, à l'époque de la Révolution, une aventure. Dans ses Confidences, Lamartine en a fait un brillant portrait. Pendant la Terreur, à une époque où il n'avait pas reçu les ordres et où il était beaucoup plus chasseur et conspirateur royaliste qu'ecclésiastique, l'abbé Dumont sauvait des mains des Jacobins la fille d'un gentilhomme des environs, se réfugiait avec elle au fond de la forêt où une hutte de charbonnier leur servait d'asile, et après des mois de chaste intimité, ramenait la jeune fille à son père et revenait lui-même prendre sa
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place chez son oncle le curé, auquel par la suite il succédait...
Lamartine, jeune homme, avait beaucoup fréquenté Tabbé Dumont; dans les mois de solitude qu'il passait à Milly, son voisin, le curé de Bussières était parfois le seul être humain avec qui il eût des rapports. Il causait volontiers avec lui de questions philosophiques et religieuses sur lesquelles l'abbé professait des idées extrêmement larges. Plus tard, il ne revint jamais dans le pays sans aller demander au presbytère de Bussières une assiette de soupe aux raves, et il ne manqua pas non plus d'aider le brave homme qui, perdu dans ses rêves, ne mettait aucune espèce d'ordre dans ses finances et fut maintes fois à la veille d'être chassé de sa cure, faute d'avoir acquitté quelque grosse dette... d'une centaine de francs.
Aussi ne peut-on douter que le portrait du curé de Bussières, tel que Lamartine l'a tracé à plusieurs reprises, ne soit fort arrangé. Pour ce qui est de son « roman » il se i^éduit à une aventure des plus banales . Le jeune Dumont n'était pas dans les ordres quand éclata la Révolution. Il séduisit la jeune fille dont les circonstances l'avaient rapproché. Pourquoi ne l'épousa-t-il pas, par la suite, on l'ignore. Quant au prêtre qu'il fut dans sa cure de Bussières, j'en croirais volontiers une note manuscrite de l'un des beaux-frères de Lamartine, M. de Montherot, qui remet les choses au point, et que voici : « Dans les Confidences, Lamartine a trop pai'lé
de labbé Duraont qui, je crois, n'était pas aussi libre penseur, c'est-à-dire mauvais prêtre qu'il le dit. Je l'ai beaucoup connu. Ce n'était pas un esprit supérieur, ni un homme de science ou d'étude. A sa mort, il constitua Lamartine son héritier, c'està-dire qu'il ne lui laissa que des dettes à payer.... Lamartine les paya. » Que Lamartine ait donc romancé l'épisode et embelli les ligures, il ne pouvait en être autrement. Ce qui nous importe, c'est d'abord de constater que Lamartine a connu le l'utur héros de son poème ; or c'est une loi de son imagination qu'il ennoblit, magnifie, idéalise toujours, mais qu'il n'invente pas de toutes pièces : il a besoin que la réalité lui fournisse un premier thème, un minimum de sujet. Ajoutez que Lamartine a admiré de ses yeux d'enfant le. beau vicaire, que son esprit de jeune homme a travaillé sur cette mystérieuse aventure qui, recueillie *et déformée par la renommée, était déjà entrée dans la légende, et enfin que, pour parler de la vie d'un cure do campagne, il n'a pas été obligé de l'imaginer ou de se documenter sur elle tout exprès, mais qu'il y avait été mêlé, et qu'il en avait vu se dérouler sous ses yeux les tableaux d'une si touchante humilité. La matière poétique était toute prête, ayant subi le lent ti^avail de l'élaboration inconsciente.
C'est en 1831 que Jocelyn fut commencé; Lamartine en parle au mois de décembre : « J'écris aussi quelques strophes des mémoires du curé de X.... C'est mon chef-d'œuvre.... «Pendant les cinq années
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que dura la corapositiou du poème, c'est toujours avec la même satisfaction qu'il en donne des nouvelles : Jocelyn fut écrit avec plaisir, avec l'avissement. En 1834, il fait allusion à « un joli petit poème du journal d'un vicaire qui n'est pas encore fini ». Un peu plus tard, il écrit à Virieu : a Je ne doute guère que cela ne t'aille aux dernières fibres du cœur, car c'est toi et moi peints à seize ans, dans le style que tu aimes, sans bruit, sans éclat, sans draperies, style de poésie dramatique et évangélique ». Enfin, en juillet 1836, quelques jours avant la publication : « Jocelyn, épisode de poésie intime, va paraître. Lis-le au soleil ou à Tombre, mais au repos et en plein air, un jour de jeunesse. C'est de la poésie de vingt ans. J'en suis confidentiellement ravi.... Je prophétise que cela sera trouvé bête pendant six ans et dans les poches des cordonniers ensuite — » Lamartine comptait donc, pour son livre, sur un succès populaire; il ne s'était pas trompé : il nous apprend qu'en vingt-sept jours, il partit vingt-quatre mille exemplaires. Cette fois la renommée du poète avait dépassé le cercle des lettrés et des délicats, oîi elle s'était toujours tenue jusque-là. Margot avait pleuré. Mais en même temps, Lamai'tine, pour la première fois, se heurtait à une résistance de la critique, à une mauvaise humeur même et à une opposition de quelques-uns, toute nouvelle pour lui. Les objections qu'on lui faisait étaient de deux sortes. On lui reprochait d'abord l'exécution hâtive de son poème. Et il est bien exact
que, durant ces années si remplies par le voyage en Orient et par les débuts dans la vie politique, il a été sans cesse détourné de son œuvre, et dans l'impossibilité de faire aucun travail suivi. L'autre objection porte sur les doctrijifis de Jocelyn, sur son christianisme. Ce christianisme a été tenu pour fort suspect, et. aux deux bouts du monde chrétien, jugé avec sévérité. D'un côté, Vinet se refuse à voir dans Jocelyn autre chose qu'une diatribe contre le célibat des prêtres, et d'autre part, l'abbé Gerbet y découvre, au nom de la Foi, des « choses sinistres ». Voilà des docteurs bien sévères. Non certes que le christianisme de Lamartine ne me paraisse, ici déjà, et déjà beaucoup plus que dans les Harmonies, incertain et flottant; mais il en est forcément ainsi depuis que le chrislia- .nisme est devenu thème littéraire. Les hommes du xvii^ siècle l'avaient bien prévu, et c'est pourquoi Boileau interdisait au poète épique l'emploi du « merveilleux chrétien ». Chateaubriand a changé tout cela. Ne nous étonnons pas beaucoup d'avoir à louer chez un poète sa poésie plutôt que sa théologie.
/ Dans Jocelyn il y a beaucoup de Lamartine : c'est un des attraits de ce poème, qu'il soit tout imprégné de la sensibilité de l'auteur, tout brillant de ses idées et tout peuplé de ses souvenirs. Les pieux élans et les extases de Jocelyn au séminaire, Lamartine les avait connus à Belley, dans cette petite chapelle où il aimait à prier, le soir, ému par la ten-