‹ LamartineChapitre 4 sur 10 · JOCELYN · texte numérisé non relu

JOCELYN

dresse de l'ombre mystique. Ce trouble du cœur à l'approche de l'amour, il l'avait éprouvé :

Qu'esl-ce donc que l'amour, si son rêve est si doux?

Ce rêve avait été le sien, à seize ans. Jocelyn, c'est lui avec le souvenir de ses lectures : les poèmes d'Ossian, Paul et Virginie. C'est lui avec son goût pour la nature, son culte pour la maison de famille, sa tendresse filiale. Douterait-on que le poète ait fait son œuvre avec l'étoffe même de sa vie, il suffirait de se reporter à la septième époque du poème, remplie par la dernière maladie et la mort d'une mère et surtout, dans la neuvième époque, aux funéi'ailles de Laurence. C'est au mois de novembre, la nuit; des montagnards viennent chercher le cercueil et le portent sur leurs épaules, à travers les sentiers abrupts et glissants, jusqu'au cimetière :

Quatre hommes des chalets, sur des branches de saules,

Étaient venus chercher le corps sur leurs épaules;

Nous partîmes la nuit, eux, un vieux guide et moi.

Je marchais le dernier, un peu loin du convoi.

De peur que le sanglot que j'étouffais à peine,

Ne trahit dans le prêtre une douleur humaine,

Et que sur mon visage en pleurs on ne pût voir

Lutter la foi divine avec le désespoir.

C'était une des nuits sauvages de novembre....

Les vents lourds de l'hiver qui soufflaient par rafales,

Echappés du ravin, hurlaient par intervalles,

Secouaient le cercueil dans les bras des porteurs,

Et, détachant du drap la couronne de fleurs

Qu'avaient mise au linceul les femmes du village,

M'en jetaient en sifflant les feuilles au visage....

Or par la correspondance de Lamartine et par les dernières pages jointes au Manuscrit de ma mère, nous savons quelles obsèques Lamartine fit à sa mère. Ce fut en plein hiver, la nuit, qu'il accompagna de Màcon à Saint-Point, par les routes couvertes de neige, le cercueil porté par les paysans.

Un autre mérite de Jocelyn, c'est que nous y vo3^ons s'épanouir cette poésie vers laquelle s'acheminait toute son œuvre précédente : la poésie de Ijdjile. Lamartine a eu le génie de l'idylle. Il a vécu en imagination ce rêve d'innocence, de paix, de bonheur sans mélange, dû à une double bonté, celle du cœur humain et celle de la nature inanimée. Comme Bernardin de Saint-Pierre, qui avait isolé Paul et Virginie dans les paysages neufs et parmi les habitants primitifs de l'Ile-de-France, il créei'a pour Jocelyn et pour Laurence la solitude de la grotte des Aigles. 11 prendra pour personnages deux enfants, et il faudra la chasteté de son pinceau pour dessiner cette figure de Laurence, charmante sans être inquiétante. Avec un juste sentiment des contrastes, il donnera comme fond à son idylle la sombre horreur de la Révolution : autour de la félicité candide de la Grotte des Aigles, on devine toute proche la société méchante et meurtrière. Enfin pour rendre plus délicieux le rêve de bonheur, une double angoisse en avive la volupté : celle de l'abandon, puis de la mort.

Si Jocelyn dans sa première partie est une idylle, la seconde partie, à laquelle il faut joindre le pro-

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