‹ LamartineChapitre 5 sur 10 · JOCELYN · texte numérisé non relu

JOCELYN

logue et Tépilogue, appartient à la poésie domestique et familière. Sainte-Beuve n'avait guère voulu voir autre chose dans tout le poème. I/arlicle qu'il écrivit, au lendemain de l'apparition de Jocclyn. était pour féliciter le poète d'avoir fait entrer dans la littérature française le curé de campagne, alors, que depuis longtemps il figurait dans la littérature allemande avec la Louise de Voss et dans la littérature anglaise avec le Vicaire de Waheficld de Goldsmith. El, insistant sur ce sujet qui lui était cher, il essayait de définir d'après Wodsworth un genre de poésie qu'il croyait à sa mesure.

Mais on fait tort à Jocelyn quand on n'y voit qu'une idylle un peu puérile et une histoire larmoyante de curé de campagne. Il y a plus et mieux dans cet épisode du grand poème dont rêvait Lamartine. C'est un fragment d'épopée intime. Le drame, tout intérieur, qui s'}' joue, est le plus poignant et le plus noble qu'on puisse imaginer, puisque nous y voyons l'âme s'élever de l'amour humain à l'amour divin. Notez que Lamartine n'a jamais cru que l'amour eût sa fin en lui-même et se limitât au bonheur qu'il apporte. Au contraire, il en a vu le signe distinctif dans cette aspiration à l'infini qui lui est essentielle. C'est la conception platonicienne, d'après laquelle l'amour met l'âme en liberté et lui rend possible l'ascension vers les hauteurs qu'illumine de sa splendeur le Beau inséparable du Bien. Le degré de cette échelle mystique, c'est le sacrifice. C'est parce qu'il s'est sacrifié que Jocelyn peut

répandre son amour sur tous les êtres, et non seulement sur les hommes, mais sur la nature tout entière, sur l'animal, sur le chien, sur tout ce qui vit et sur tout ce qui sent :

0 mon chien! Dieu seul sait la distance entre nous; Seul il sait quel degré de l'échelle de l'être Sépare ton instinct de l'âme de ton maître; Mais seul il sait aussi par quel secret rapport Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort, Et par quelle pitié pour nos cœurs il te donne Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne. Aussi, pauvre animal, quoique à terre couché. Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touché, Jamais d'un mot brutal contristant ta tendresse, Mon cœur n'a repoussé ta touchante caresse. Mais toujours, ah! toujours en toi j'ai respecté De ton maître et du mien l'ineffable bonté, Gomme on doit respecter la moindre créature, Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature.

A côté de cette loi d'amour, le poète en aperçoit une autre, celle du travail qui lui a inspiré le magnifique épisode des Laboureurs, dans le neuvième chant. Nulle part, dans aucune littérature, on ne trouvera une image du travail des champs tracée avec plus de vigueur et plus d'heureux réalisme, faite de détails plus simples, plus vrais, et où les gestes du paysan, si augustes dans leur simplicité millénaire, soient reproduits avec plus de fidélité.

Remarquez d'ailleurs, et une fois de plus, que cette peinture n'est pas à proprement parler une description. L'auteur a eu soin d'en dégager à mesure la signification morale; chacun des traits en a été choisi pour illustrer cette loi du travail, sainte

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loi du monde. Cette description est une prière. Et admirez comme on peut s'abuser soi-même! Une note de Téditeur, c'est-à-dire de Lamartine lui-même, nous dit que cet épisode est inspiré de « Tinimitable tableau des Moissonneurs par Tinfortuné Robert ». Ce Robert, c'est Léopold Robert. Nous songeons, nous, au portail de nos cathédrales où l'artiste du Moyen Age, qui sait voir la nature et qui sait prier, a sculpté de son ciseau précis, pour en faire hommage à Dieu, l'image des travaux de la campagne. Si l'art de Lamartine est ici comparable à un autre, c'est à celui de cet artiste d'autrefois, naïf et religieux.

Aussi n'est-ce pas trop de dire que Lamartine dans Jocelyn a fait œuvre de poète épique. L'épopée vit de l'expression des sentiments simples et de la peinture des réalités quotidiennes. Le bon Homère peint ce qu'il voit et ne croit pas qu'il y ait rien dans la nature qui ne puisse entrer dans la poésie. Comme il nous parle d'Achille et d'Ulysse, il nous entretient du porcher Eumée. Seulement pour lui le porcher est divin, comme le héros. Car le poète épique est optimiste : à ses yeux, encore émerveillés, les êtres et les choses apparaissent avec leur visage de beauté. Jocelyn est un poème épique, le seul qu'il y ait dans notre langue.

LA CHUTE D'U.y ANGE

Après avoir, dans Jocelyn, réalisé le type de la grande idylle épique, il restait à Lamartine un effort plus considérable à tenter, une œuvre plus audacieuse, et que peut-être il ne pouvait pas ne pas entreprendre. Car il y a pour l'écrivain, s'il n'est pas un simple joueur de flûte, tout un ordre de problèmes qu'il lui est difficile de ne pas aborder, au moins une fois dans sa vie : ceux-là mêmes d'où dépend Texplication, quelle qu'elle soit, du monde et de la vie. Le poète commence par se prêter à ce jeu des illusions préparées dès l'origine des temps par un artiste divin pour séduire le cœur de l'homme; il s'absorbe dans la nature et dans l'amour; mais un moment vient où, lassé de se jouer à la surface et déçu par les apparences, il veut soulever le voile pour apercevoir dans son horreur saci'ée l'éternelle Isis.

La poésie philosophique a tenté presque tous les poètes du xix" siècle. Est-il besoin de dire qu'ils y ont presque tous et toujours échoué? Telle est là

difficullé du genre dans une époque de pensée analytique! Il s'agit de rétablir entre la philosophie et la poésie cette union qui a existé jadis, mais que tout le travail de la pensée moderne a contribué à défaire. A l'origine, la philosophie était religion et la religion s'exprimait par symboles; l'idée et la sensation, l'émotion et l'image étaient contenues à la fois dans le mot. L'analyse les a séparées. L'idée, désormais abstraite, est devenue la propriété du philosophe ; le mot, qui peint, est devenu l'instrument du poète. Est-il possible de les fondre de nouveau?

Lamartine l'a toujours cru. Dans la Mort de Socrate, en 1823, il disait : « La métaphysique et la poésie sont deux sœurs ». Dans les Destinées de la poésie il assignait pour destinée à la poésie d'être « la raison chantée ». Et plus tard, dans le Cours de littérature, en 1856, il affirmera : « Toute poésie qui ne résume pas une philosophie n'est qu'un hochet ». Parmi ses premières poésies, on en trouve de philosophiques ou tout au moins de morales. Qu'on se rappelle, dans les Premières Méditations, la belle pièce à Lord Byron, l'Homme :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

La Mort de Socrate est un poème suivi qui encadre un résumé de la philosophie platonicienne.

Remarquons d autre part que Lamartine a été, de tout temps, curieux de philosophie. Les problèmes les plus ardus ont souvent fait le sujet de ses eau-

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