‹ LamartineChapitre 7 sur 10 · LX CHUTE D-UX ANGE · texte numérisé non relu

LX CHUTE D-UX ANGE

tine, avait écrit les Amours des Anges. Ces anges, d'ailleurs, grâce à Findécision de leur sexe, pouvaient être les uns des hommes, les autres des femmes. Dans le beau poème de Vigny, Eloa, la sœur des anges, se perd pour avoir eu pitié de Satan, comme, vers le même temps, plus d'une sœur des hommes se perdit pour avoir été dupe des beaux ténébi'eux dont le genre était alors à la mode.

Et Cédar parcourra des existences successives. Cette idée des existences successives est un des lieux communs qu'on retrouve un peu partout, dans les écrits de Fourrier, de Pierre Leroux, de Jean Reynaud; c'est elle encore qui inspire à Edgar Quinet Aliasverus, la légende de l'homme qui ne meurt pas, et à Eugène Sue son fameux roman le Juif Errant. Le dogme chrétien de la chute s'y concilie, tant bien que mal, avec la théorie philosophique du progrès. Cédar, c'est le dieu tombé; il expie par la souffrance, sort meilleur de chaque épreuve, et personnifie ainsi l'humanité tout entière qui s'avance sur la route d'un progrès continu. ^

La Chute d'un Ange contient deux parties. La première se passe dans la tribu pastorale des bords de l'Oronte ; la seconde chez les Titans de la fantastique cité de Babel. La première est une sorte d'idylle énorme ; la seconde est une soz'te de mélodrame effrayant, ou qui veut l'être.

Avec une fantaisie un peu bien libre, mais cent fois préférable à l'étalage d'une vaine et assommante érudition, le poète imagine un tableau de la vie pas-

torale. Gédar, enfenné dans la Tour de la faim avec Daïdha, démolit cette tour monstrueuse comme un enfant démolit un château de cartes, emporte Daïdha et les deux fils qu'elle lui a donnés, et se sauve avec sa famille sur le sommet du Liban. C'est alors une idylle qui n'est pas trop indigne du génie de Lamartine :

Nous nous arrêterons, se disaient-ils entre eux, Aux lieux où le bonheur sera plus savoureux, Aux bords où l'oiseau bleu va reposer ses ailes; Nous apprivoiserons les petits des gazelles. Pour jouer sur la feuille avec nos deux jumeaux; Nous irons dérober des œufs sous les rameaux, Nous aurons pour demeure une grotte de marbre. Fermée aux eaux du ciel, ou le tronc creux de l'arbre. Dont les vastes rameaux vers le ciel repliés Des cheveux de sa tète enveloppent ses pies. Nous serons bons à tous, et, pour que l'on nous aime, Nous ferons alliance avec les lions même, Avec l'oiseau du ciel et l'insecte des champs.

C'est la première partie; voici la seconde. Tandis que Cédar et Daïdha, sur la cime du Liban, écoutent sans défiance le langage inspiré du vieillard Adonaï, un navire aérien — un ballon dirigeable — descend, les enlève, et les transporte à Babel dans la cité des Titans :

Tantôt la nue en eau semblait les enfermer;

Comme un vaisseau qui sombre aux gouffres de la mer.

Ils fendaient, engloutis, ces ténèbres palpables;

L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles....

Tantôt sortant soudain de la mer des nuages.

Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages;

Puis au branle orageux des ondulations.

De constellations en constellations,

LA CHUTE DUi\ ANGE. 163

Los étoiles fuyant au-dessus de leurs têtes,

Couraient comme le sable au souffle des tempêtes....

A mesure qu'au but la voile s'avançait.

Des teintes du matin le ciel se nuançait.

Déjà comme un lait pur qu'un vase sombre épanche

La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche,

Les étoiles mouraient là-haut comme des yeux

Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux....

Ils virent à leurs pieds, perçant l'obscurité.

Ce globe pâlissant surgir des ombres vagues :

Comme une île au matin qu'on voit monter des vagues.

C'était la terre avec les taches de ses flancs,

Les veines des flots bleus, ses monts aux cheveux blancs.

Et sa mer qui, du jour se teignant la première,

Eclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.

Les Titans sont des sortes de dieux très méchants qui ont réussi à asservir la multitude et qui, régnant par la terreur, se vautrent dans toutes les voluptés. Ces tyrans sont néroniens et sadiques. Au banquet où ils sont attablés éternellement, Tivresse des sens est multipliée par un système de décoration très particulier; car les colonnes du palais sont vivantes; les tapis sont des chevelures, les lits et les oreillers sont des corps de femmes. Four récréation, ils s'offrent le spectacle de la souffrance physique et morale, en faisant jouer devant eux, au naturel et réellement, de sinistres pantomimes. Daïdha deviendra le jouet de ces tyrans et ce sera pour Gédar une forme nouvelle de la souffrance.

Lamartine avait une espèce d'incapacité à peindre le mal, ce qui fait l'éloge de la beauté de son âme : cette dernière partie de son poème est de beaucoup la moins réussie ou la plus complètement manquée. Car il est de mode aujourd'hui de

considérer la Chute cCun Ange comme le chefd'œuvre de celui qui a écrit les Méditations, les Harmonies et Jocclyn. Cette manie Teùt fort étonné et, j'en suis sûr, irrité. N'ayons pas d'autre avis que le sien, qui fut également celui de tous les contemporains. Ce poème énorme et baroque, interminable et fastidieux, est une erreur — colossale, si l'on veut — mais une erreur.

Seulement Lamartine ne peut s'empêcher d'avoir du génie.

Entre les deux parties de la Chute d'un Ange, il a placé un chant intermédiaire, la Huitième i'ision, qui est à lui seul tout un poème et un véritable chefd'œuvre, absolument comme l'épisode des Zaèowrei//'*dans Jocelyn. Sur le sommet du Liban où ils s'étaient réfugiés, Cédar et Daïdha ont rencontré le vieillard Adonaï, et celui-ci leur a lu les fi-agments du Livre Primitif. Lamartine y expose toute sa philosophie. Peut-être n'y a-t-il jamais eu dans notre langue un effort plus considérable et plus heureux pour exprimer en vers un système. Le poète commence par donner de Dieu une définition qui, avouons-le cette fois, n'a guère de rapport avec celle du christianisme. Ce Dieu n'est pas distinct de la création; il s'identifie avec elle et se fond dans la nature :

C"est un flux et reflux d'inefl'able puissance, Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence, Où tout rayon remonte à son foyer commun. Où Tœuvre et l'ouvrier sont deux et ne font qu'un ! Où la force d'en haut, vivante en toute chose, Crée, enfante, détruit, compose et décompose;

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