‹ LamartineChapitre 8 sur 10 · LX CHUTE V UN ANGE · texte numérisé non relu

LX CHUTE V UN ANGE

S'admirant sans repos dans tout ce qu il a fait, Renouvelant toujours un ouvrage parfait; Où le tout est partie et la partie entière, Où la vie et la mort, le temps et la matière. Ne sont rien en effet que formes de l'esprit ; Cercles mystérieux que tout en lui décrit, Où Jéhovah s'admire et se diversifie Dans l'ceuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.

Pour un tel Dieu, pas de temples et pas de prêtres :

Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres, Où son image habite et trompe vos paupières. De peur que vos enfants, en écartant leurs pas, Disent : il est ici, mais ailleurs il n'est pas.

L'homme est un composé de deux natures; son âme est immortelle. Tout meurtre est impie; il faut donc adopter le système végétarien, abolir la peine de mort et supprimer la guerre. La fraternité universelle se concilie avec l'idée de famille, non avec celle de patrie :

Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations;

Et quand on vous dira : Cette race est barbare,

Ce lleuve nous limite ou ce mont nous sépare.

Dites ; Le même Dieu nous voit et nous bénit,

Le firmament nous couvre et le ciel nous unit.

Pas de villes : tout le monde habitera à la campagne. Vous serez doux pour les animaux. Pas de gouvernements, ni de tribunaux! Et tout sera pour le mieux dans un monde devenu le meilleur....

Nous n'avons pas à discuter cette philosophie

qui d'ailleurs esl suffisamment connue et sur laquelle chacun a son opinion faite. 11 nous suffit de constater que les idées exprimées dans le Livre Primitif sont fortement liées. C'est, au résumé, un système de philosophie en vers où le christianisme (apparaît déformé par les idées du xviii'' siècle. Et les vers sont magnifiques.

La versification, dans la Chute cVun Ange, est très différente, non seulement de celle des Méditations et des Harmonies, mais de celle même de Jocelyn. C'est pourquoi Lamartine a pu être loué pour cette partie de son œuvre i)ar des poètes de tendances exactement opposées aux siennes, tels que Leconte de Lisle, et servir de modèle à Victor Hugo pour la Légende des siècles.

Et le génie du poète n'avait pas dit son dernier mot. Les Recueillements sont une des plus belles parties de l'œuvre de Lamartine, et une des plus méconnues. Ils passèrent inaperçus. Pourquoi? Cela est facile à expliquer. Plus Lamartine grandissait comme orateur et comme homme politique, moins on était disposé à le compter encore au nombre des faiseurs de vers. Aussi bien, on était au lendemain du complet échec subi par la Chute d'un Ange. On n'imaginait pas qu'il pût s'en relever. On ne fut pas injuste pour les Recueillements; on ne pensa pas à y faille attention.

Ce sont des vers écrits à l'automne de la vie, comme à l'automne de l'année : ils en reflètent les émotions, ils en expriment les pensées. Parvenu à cet endroit de la route, si le voyageur se retourne, il la voit bordée de tombeaux. Quelques-uns ont succombé de ceux qui étaient partis en même temps que nous, d'autres tellement plus jeunes I et qui auraient dû nous survivre :

A ce chœur joyeux de la route Qui commençait à tant de voix Chaque fois que l'oreille écoute, Une voix manque chaque fois !

Morte cette duchesse de Broglie, une sainte apparue sur la terre ; le poète la voit au séjour des bienheureux et la célèbre en un Cantique, une des plus belles choses et des plus religieuses qu'il y ait dans notre poésie. Mort ce Louis de Vignet, un ami des premières années, âme toujours en deuil, embuée d'une mélancolie native. Morte Julia, cette fille du poète, dont l'enfance était parée de tant de grâces et qui laisse deux cœurs dévastés 1 C'est là celte tristesse de l'âge mûr si différente de la mélancolie dont la jeunesse croit souffrir et qui n'est que l'impatience de l'avenir. Automne, hiver, combien de leurs journées pensives et froides se ressemblent à s'y méprendre !

La rêverie du jeune homme est égoïste; combien elle paraît mesquine et frivole à l'homme instruit par la vie ! Maintenant détaché du point de vue personnel, c'est sur la misère universelle qu'il promène un regard de large pitié : c'est la plainte humaine dont il écoule et dont il renforce l'écho. Les vers A F. Guillemardet sur sa maladie, expriment avec force ce changement, ou plutôt cette opposition des deux manières du poète :

Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon àme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit, Où par des chants de deuil ma lyre intérieure

Allait multipliant comme un écho qui pleure, Les angoisses d'un seul esprit....

Ma personnalité remplissait la nature; On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi; Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère, Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi!

Puis mon cœur insensible à ses propres misères S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères; Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs Et comme un grand linceul que la pitié déroule. L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.

Le christianisme élargi et vague dont le poète fait encore profession se confond avec la religion de riiumanité. Celte humanité, il en suit le développement à travers les temps ; il la voit s'efforcer douloureusement vers le mieux. Elle est divisée en nations et en confessions. C'a été son malheur. Mais les temps sont venus de la réconciliation. Gomme ces Gallois et ces Bretons qui retrouvent leur commune origine, les peuples se souviennent qu'ils sont frères :

L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare, Il est concitoyen de l'empire de Dieu !

Et le poète, dans Utopie, se plaît à contempler l'image de l'humanité telle qu'elle sera quelque jour, parvenue enfin au terme de son évolution. En cet âge d'or, placé non plus en arrière, mais devant nous, les hommes ne vivront plus dans des villes, ces « étables des nations », mais en pleine nature. Vainqueurs de la matière, ils n'auront plus qu'une occupation qui

ilO LAMARTINE. 4,

sera de penser. Plus de religions; mais une religion i;

assez vaste et assez simple pour les contenir toutes. •;

Plus de dogmes ni de mystères, mais la clarté de Tévi- ^

dence et l'évidence du sentiment. Ce sera la félicité ^

universelle. Nous en sommes loin sans doute; mais j

nous avons devant nous les siècles. Nous pouvons ;

attendre, et dans le calme que donne la certitude ; car )

ce qu'on appelle chimère, utopie, c'est Tinstinct mys- |

térieux de l'humanité collective : il ne se trompe pas. l

Elargissez, mortels, tos âmes rétrécies! |

0 siècles, vos besoins ce sont vos prophéties ! -n

Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix. J

Quel mouvement sans but agite la nature? 'i

Le possible est un mot qui grandit à mesure [i

Et le temps qui s'enfuit vers la race future ^

A déjà fait ce que je vois. i!

A cet ordre d'inspiration il faut rapporter la Marseillaise de la paix^ qui est de 1841 : c'en est le der- « nier mot et l'expression la plus complète. Ce qu'il \ y a de généreux et d'illusoire dans ce vain opti- ^ misme, n'avait jamais été mis dans une aussi éblouis- i santé lumière. Dans le même temps qu'il en était le 1 héraut à la tribune, Lamartine a été le poète de ^ l'humanitarisme. Redisons-le donc : quand on tien- •: drait cette doctrine pour la plus dangereuse et la | plus coupable des folies, il reste que Lamartine * lui a prêté un langage incomparable. Il a été le ', créateur de cette poésie avisées sociales qui ne s'est jamais exprimée avec plus d'éloquence, plus d'éléva- ,; tion et d'éclat. l

Ne quittons pas les Recueillements sans signaler, ;

parmi les pièces qu'y ajouta Fauteur, celle qui est intitulée : Un nom. Il y évoque Tiniage d'une enfant qu'il a aimée, et, pour la peindre, il trouve des couleurs, et dans ces couleurs, des nuances dont aucune palette n'avait encore atteint la finesse et la subtile précision :

Son teint calme et veiné des taches de l'opale Comme s'il frissonnait, avant la passion, Nuance sa fraîcheur des moires d'un lys pâle Où la bouche a laissé sa moite impression!

Comme au sein de ces nuits sans brumes et sans voiles Où dans leur profondeur l'œil surprend les cieux nus, Dans ses beaux yeux d'enfant, firmament plein d'étoiles, Je vois poindre et nager des astres inconnus.

La versification, comme le style, est ici tout à fait neuve. Par sa plénitude et par sa sonorité elle annonce celle des parnassiens : il n'est pas jusqu'à cette recherche un peu maladive de la nuance qui n'y soit un signe d'extrême raffinement dans l'art.

L'ORATEU]

Pour le lecteur d'aujourd'hui toute la gloire de Lamartine est dans son œuvre poétique. Il ne faut cependant pas oublier qu'il écrivit énormément en prose, et qu'il n'eut jamais pour sa prose le dédain qu'il affectait pour ses vers.

Au moment où il arrive à la Chambre des députés, il n'est encore et exclusivement qu'un poète. Il n'a rien écrit en prose, sauf un discours de réception à l'Académie, une préface pour les Méditations, la brochure sur la Politique rationnelle, et les notes qui deviendront le Voyage en Orient. Ce sont les nécessités de la tribune qui forceront Lamartine à se dégager de la forme poétique et à couler sa pensée dans un moule nouveau pour lui. On peut donc dire que c'est l'orateur qui a éveillé chez Lamartine le prosateur.

A l'en croire, sa véritable vocation était pour l'éloquence. Il avait le « don » et, cette fois, il ne nie pas qu'il y ait ajouté le travail. Ses lettres sont pleines de confidences témoignant de l'effort

qu'il fait pour arriver à posséder entièrement ce talent de rimp^rovisation qui pour lui est tout l'art de la parole. On a nié que Lamartine improvisât. M. Emile Ollivier, au contraire, tient que c'était son talent principal et sa marque. Après avoir constaté que « Lamartine orateur était grave plus qu'ému, solennel plus que pathétique », il s'empresse d'ajouter : « Par-dessus tout, il possédait la qualité supérieure de l'éloquence, il était improvisateur ». Il n'est que de s'entendre. L'improvisation de Lamartine est une improvisation très préparée, très méditée. L'orateur étudie son sujet, ordonne dans sa tête ses arguments et se parle à lui-même ses développements. Il consigne sur une feuille de papier le plan, les phrases et les mots essentiels. Ce sont ces notes qu'il apporte à la tribune et à l'aide desquelles il parle, laissant aux trouvailles du moment à compléter ce qu'il a préparé. Le désir de se référer au texte rédigé dans sa tête explique cette contention qu'avait Lamartine dans sa parole, un certain air guindé que lui reprochaient ses adversaires, un peu de froideur. Mais il avait la haute distinction, l'élégance, l'ampleur. On l'écoutait avec déférence; on l'applaudissait. On était étonné ensuite du peu d'action qu'exerçait sa parole. D'autres en elfet ont agi plus fortement sur les assemblées et laissé un plus grand renom d'éloquence; seulement leurs discours sont devenus illisibles. On peut relire les discours de Lamartine, et on y trouve toujours à admirer. On a dit qu'un discours de Lamartine

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était un événement littéraire, mais que ce n'était pas un événement politique. La formule est excellente. Lamartine est du très petit nombre des orateurs politiques dont l'éloquence fait partie de la littérature.

C'est d'abord qu'il ne s'enferme pas dans le seul ^ exposé des faits. Il les vivifie par les idées. Ses discours foisonnent de ces lieux communs qui sont le fond de la pensée humaine : Sur le progrès. Sur la liberté. Sur la peine de mort. Sur les lettres et les sciences. Arago, dans la séance du 24 mars 1837, avait préconisé « la prédominance de l'enseignement scientifique ». Lamartine lui répond ; « Si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le monde industriel, le monde matériel subiraient sans doute un grand dommage, un immense détriment; mais si l'homme perdait une seule des vérités morales dont les études littéraires sont le véhicule, ce serait l'humanité tout entière qui périrait ». Ce discours, à la date où nous sommes, n'a rien perdu de sa justesse ni de son actualité.

D'autre part, la pensée de Lamartine ne se limite pas au présent. Elle évolue à travers l'histoire, évoque les souvenirs du passé, anticipe sur l'avenir. Ainsi dans les deux discours sur les fortifications, l'orateur rappelle les exemples de la Convention et la journée du 31 mai, et il s'écrie :

« Quoi? Paris fortifié ! Paris ville de guerre ! Paris dominé par vingt forts ! Paris cerné par 2 400 canons servis par dix ou douze mille canonniers d'une

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milice quelconque I Paris citadelle de la France! ^

Paris dans un tel état serait le dernier asile que la

liberté voudrait habiter! Mais vous fermez donc les -

yeux! Quoi! C'est une telle ville que vous offrez ,

pour sûreté aux représentants de quatre-vingt-cinq \

départements; dans les jours de crise! C'est là qu'ils \

délibéreront libres et inviolables sous la gueule de f

deux cents bouches à feu dont une population ■

affamée et ombrageuse tiendra la mèche ! . . . Comment ,

dans une ville entourée d'ennemis, sans commu- )

nications avec les départements, contiendrez-vous »

une masse de deux ou trois cent mille prolétaires

sans travail? Comment contiendrez-vous le moral '[

d'une population placée dans des conditions de ^

turbulence et d'émotion pareilles? Quel sera le ]

gouvernement, la force publique qui pourront y J

résister? » 3

Paroles qui semblaient annoncer le Paris de la j

Commune succédant au Paris du siège. \

Pareillement prophétique le discours à propos *

de la translation des cendres de Napoléon : ;

« Quoiqu'adrairateur de ce grand homme, je n'ai ;

pas un enthousiasme sans souvenir et sans pré- >

voyance. Je ne me prosterne pas devant cette }

mémoire: je ne suis pas de cette religion napoléo- •!

nienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis ,

quelque temps substituer, dans l'esprit de la nation, l

à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas ;

qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, i

de surexciter ces bouillonnements déjà trop impé- ]

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