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CHAPITRE II

MOUVEMENT ÉVANGÉLIQUE A METZ. — CORNÉLIUS AGRIPPA DE NETTESHEIM. — JEAN CHASTELLAIN. — ORDONNANCE CONTRE LA RÉFORME. -— ARRIVÉE DE LAMBERT Æ METZ. — IL EN REPART AU BOUT DE HUIT JOURS. — STRASBOURG, VILLE DE REFUGE ET BOULE- VARD DE LA RÉFORME. — LAMBERT S'Y REND. — SON

TRAITÉ SUR LE MARIAGE. — LETTRES ET ÉCRITS DI- VERS. — JACQUES STURM ET LE LANDGRAVE DE HESSE.

La ville de Metz, en Lorraine, était, au commencement de 1524, le théâtre d'un mouvement évangélique très-prononcé. L'un des premiers représentants des opinions nouvelles avait été, dans la cité messine, le savant Cornelius Agrippa de Nettesheim, qui y avait séjourné environ deux ans, comme conseiller et avocat. Après lui était venu le pieux et courageux moine augustin, Jean Chastellain, « homme assez révérend et de belles manières,

dit la chronique de Metz, grand prédicateur et

très-éloquent. » Il reconfortait merveilleusement les pauvres gens et les avait pour fort recommandés. Aussi était-il particulièrement agréable au peuple, mais fort déteste de la plupart des « prestres et gros rabis, » contre lesquels il tonnait dans la chaire, découvrant hardiment

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ais

leurs vices et leurs péchés, et les accusant de. tromper les ignorants.

Vers la fin de l’an 1523, l’élan de la réforme était devenu tel, qu'elle avait pénétré jusque dans la salle des conseils, où l’on se divisait en partisans et en ennemis de Luther. « Même plusieurs grands clercs, scientifiques personnes, en estaient journellement en question et débats à disputer de cette affaire, et tenaient les plusieurs sa partie, et preschaient desja, et annonçaient celle secte mauldicte, avec ses livres et enseignemens, en en suivant sa doctrine. »

Un matin on trouva affichée contre l'angle du palais épiscopal de Metz, une « grand'lettre, laquelle parlaït des faicts du devant de Luther, héréticque. »

Dans l'espoir d'arrêter le mouvement commencé, le duc Antoine de Nancy, allié par sa femme Renée de Bourbon à la cour de France et au clergé français, fit défendre à son de trompe, de posséder un écrit quelconque de Luther, et ordonna de saisir, incarcérer et livrer au tribunal de l’inquisition tout prédicateur qui prêcherait ouvertement ou en secret les doctrines luthériennes.

Ce fut à ce moment critique (fin mars 1524), que Lambert arriva de Strasbourg à Metz.

Le bruit de la venue de ce « se disant doc-

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More 0 à teur, qui premier avait esté religieux et à présent estait marié, » se répandit promptement dans la ville, On sut qu'il s'était aussitôt lié avec Jean Chastellain. « Nous étions liés, dit quelque part Lambert, comme David et Jona:

than. » Comme la bourgeoisie et l'autorité de la ville n'étaient pas encore décidément hos: tiles à la nouvelle doctrine, Lambert sollicita l'autorisation de prêcher publiquement, et de soutenir envers et contre tous cent seize thèses, pourvu toutefois qu'on prît la saints Écriture comme seul juge du débat. Lambertse montra:

t-il trop passionné dans sa requête, ou se trouva-t-il dans le Conseil des Treize quelques hommes trop timorés, qui redoutaient de voir encore grandir l'agitation ‘produite par les prédications de Je in Chastellain ? « Son faict, dit la chronique de Metz, ne pleut pas à chascun, » et il dut renoncer à son projet d’une discussion publique. Moines, chanoines, inquisiteurs, official de l'évêque ét toute la cohorte de l'Antichrist se déchaînèrent si bien contre lui, que n'eut été l'intervention du conseil, on lui eut fait un mauvais parti. (1) Après un

(1) « Sed mox insanavit tota Antichristi cohors, nempé canonico, monachi, inquisitor, id est, defensor hæreticæ pravitatis, officialis et reliqui qui suht éx parte eorum, et me capere Volüerunt, nisi genérosus Venérandusque senatus obstitisset. » Lambert : Lettre à François Ier, en tête de son Commentaire sur le Cantique des cantiqués.

séjour d’un peu plus d'une semaine, Lambert.

fut obligé « de reprendre le chemin de Strasbourg, pour né pas devenir fort inutilement leur victime. » (1).

L'œuvre dela Réforme était déjà commencée dans la cité impériale, lorsque Lambert y arriva (avril 1524). Symphorien Pollion, le carmélite Tilman de Lyon, et surtout Matthias Zell (2) de Kaisersberg, homme d’une vie ét d’une doctriné vraiment apostoliques, én avaient été les initiateurs. Zell était prédicateur à la cathédrale. Le peuple et le magistrat le maintinrent à cette place élevée, malgré l’opposition violente des chanoines, et lorsque ceux-ci parvinrent à lui fermer la chaire qu'avait illustrée son compatriote Geiler, les bourgeois lui en construisirent une mobile, autour de laquelle ils continuèrent à se ranger. Bientôt deux hommes d’une haute distinction et d’une grande science lui apportèrent le concours de leur. Sagesse ét de leur, érudition. C'étaient Gaspard Hédion, docteur en théologie, ancien chapelain de l'électeur de Mayence, homme

(1) C'était au mois d'avril,

(2) Matthias Zell naGuit à Kaisersberg, en Alsace (1477), Après avoir enseigné pendant plusieurs années dans l’université de Fribourg, il devint pasteur à Strasbourg en 1518. Il y épousa (153) Catherine Schütz, femme d’un esprit très cultivé et qui mérita, par son dévouement envers les réfugiés, le surnom de « mère des Réformateurs. » (HERMINIARD, I. 455).

doux et réfléchi, et Wolfgang Fabricius Capiton (1) qui avait rempli longtemps les fonctions de chancelier électoral. Martin Bucer de Schlettstadt, l'esprit pratique le plus remarquable que la réforme ait produit au xvr° siècle en Allemagne, ne tarda pas à se joindre à eux et à devenir la tête du parti réformé.

: On se représente aisément le bonheur qu’éprouva Lambert à être admis dans l'intimité d’un cercle aussi distingué. On en trouve l’écho joyeux dans sept psaumes qu’il composa peu après son arrivée à Strasbourg (2). Traité sur le

(4) Wolfgang Fabricius Capiton, en allemand Wolf Kopflein, était né à Haguenau, en Alsace, en 1478. Il fit ses premieres études à Bâle; il les continua à Fribourg, en Brisgau, et ohtint successivement le grade de docteur dans les trois facultés de médecine, de théologie et de droit. Après avoir exercé pendant trois ans la charge de prédicateur à Bruchsal, il fut appelé à "Bâle, en 1515, par Christophe de Uttenheim. Il y prècha sur l’épître aux Romains. À mesure qu’il la méditait pour l'expliquer à son auditoire, il ouvrit les yeux sur les principales erreurs de l’église romaine, et bien longtemps avant qu’on parlât de Luther, il avait pris avec Zwingle, à Einsiedeln, la résolution de travailler au renversement du papisme. Le pape Léon X en faisait un si grand cas, qu’il lui donna une prévôté sans qu’il la demandät ; mais Capiton, après avoir gardé quelque temps ce bénéfice, le céda entièrement, « afin, dit Hottinger, que personne ne pût se scandaliser de le voir tout à la fois un gros prélat et un simple curé. » (HERMINJIARD, I. 29. — RucaT, Hisf. de la Réformation de la Suisse, I. p. 76).

(2) Instruseras me in sepulchrum eorum; et eduxeris me ut annunciarem populis tuis gloriam tuam. — Canticus pro liberatione suä.

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pied d'égalité par ses nouveaux amis, il se sentit encouragé dans son activité.

Toutefois, quelque bonne que fût sa situation morale, sa position matérielle ne s'améliora pas. En Alsace, comme à Wittemberg, il eut à lutter contre le besoin, car sur les bords du Rhin, comme auprès de Luther, sa connaïissance insuffisante de la langue allemande l'empêcha d'occuper un emploi de prédicateur. 11 dut donc demander à sa plume et à un enseignement théologique donné en latin, le pain de sa subsistance. Ensuite d’une supplique qu'il adressa au magistrat, en novembre 1524, il recut un secours hebdomadaire. Peu de temps après, on lui décerna la bourgeoisie d'honneur. Il trouva aussi dans Sigismond de Hohenlohe, chanoine de la cathédrale, un ami et un protecteur.

Lambert ouvrit ses cours par l'explication du prophète Ezéchiel, qu'il fit suivre de l’étude des trois premières épîtres de Paul. Il ex-

pliqua aussi la Révélation de saint Jean et le livre de Daniel. r

Peu de jours après son arrivée à Strasbourg, Lambert avait livré à l’imprimeur l’un de ses meilleurs traités. « Le livre du saint mariage, » de Sacro Conjugio, dont nous avons déjà parlé, parut en mai. L'auteur l’écrivit pour se justi-

fier lui et les autres ecclésiastiques str'asbourgeois qui, peu de mois auparavant, avaient répondu au désir du peuple, en entrant dans l’état du mariage. Ils ne croyaient pas avec le cardinal Campeggo, « que ce fût pour un prêtre un moindre péché de vivre dans le concubinage que de contracter une union légitime. »

Lambert fit précéder son livre d'une épître dédicatoirée au roi de France, François Ier. Il est peu probable que cet écrit ait jamais passé sous les yeux du monarque, mais il est inté— ressant Comme Caractéristique des idées du ré: formateur sur lés rapports qui devaient exister

entre l’église et l’état.

€ Il faut, dit-il au roi, et c’est un ordre de Christ, que les évêques ne dominent point temporellement, comme le veut le pape. Si on le laissait faire, il réduirait tous les princes à l’état de mendiants. Il vaudrait mieux que votre majesté possédât seule les pouvoirs qu'ils ont usurpés. Comment un évêque serait-il à la fois pasteur et prince, lui dont la tâche unique consiste à annoncer aux autres la parole de Dieu en toute humilité, à être le serviteur des croyants? Puissent toutes les provinces, toutes les villes secouer le pouvoir de leurs seigneurs spirituels, à la condition toutefois que les prin ces donnent un libre couts à l’évangile!

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« En effet, les croyants ne refusent point de

se soumettre aux autorités constituées ; l'Écriture les engage à obéir à la loi. Incline ton oreille à la vérité, Ô très-noble roi, autorise la libre proclamation de l'Evangile, et tu auras le peuple le plus soumis, le plus fidèle.

« Pourquoi les princes gardent-ils à leur cour tant de traîtres et de faux prophètes ? Crois-moi, la Parole de Christ ne pourra être purement annoncée dans ton palais que lorsqu'on en aura chassé tous les serviteurs de l’Antichrist, les évêques et les moines, car ils se sont tous conjurés contre le Christ et sa vérité. Malheur à toi, Rome, malheur à tous les pays dont le pape

est le seigneur !

« Et toi, mon Avignon, ville où je suis né, n'est-il pas évident à tous les yeux, que tu es la malheureuse fille de Babylone ! Tu as sur toi un vice-tyran, un légat d’impiété; à quoi sert sa présence dans tes muxs, sinon à y multiplier la haîne de la vérité, les adultères, les danses infâmes, les jeux-impurs, les chasses quotidiennes qui dévastent les champs et amènent après elles tout un cortége de pauvreté et d'oppression ! Pourquoi, au milieu de toi, tant d’autres voleurs : le vice-légat, l'archevêque et son vicaire, les auditeurs du palais et tous les autres juges ecclésiastiques? Un magistrat unique ne sufhrait-il pas? »

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Avignon et le Comtat- Venaissin , qui sont en France, continue Lambert, « doivent se choisir un autre prince, une autre autorité, et se placer sous la protection du roi. Et si, par extraordinaire, ils refusaient de se séparer du pape, il exhorte le roi à les y contraindre, dût-il, pour cela, interdire aux peuples du Languedoc, du Dauphiné et de la Provence, toute relation avec eux. Z7 faut savoir les affliger pour un peu de temps, afin qu'ils soient sauvés, et personne n’en est plus capable que le roi. (1)

Étranges paroles que la passion avait dictées à Lambert, et qui pourraient servir à justifier les dragonnades, mais dons la portée lui échappait.

Le livre du saint mariage exposait, dans soixante-neuf thèses, les droits et les devoirs de cet état. C’est une brillante apologie de la légitimité du mariage des prêtres; il revendique en prticulier avec éclat le droit du pauvre à contracter ce lien. « Ce livre, dit Hassencamp, mérite d'être‘lu encore aujourd’hui. »

L'activité littéraire de oo fut considérable pendant son séjour à Strasbourg. Grâce à un style clair et précis, à une exposition nette et chaleureuse, ses livres trouvaient un écoulement facile. Dans la même année

(4) 3. W. Baux. op. cit. D. 68-71.

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