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CHAPITRE II

LES PARADOXES DE LAMBERT. — LA DISPUTE DE HOM- BERG. — NICOLAS FERBER, GARDIEN DES FRANCIS— CAINS DE MARBOURG. — DAVID ET GOLIATH. — JEAN SPERBER. — LE SYNODE DE MARBOURG. — LE PAPISME EST VAINCU.

Le landgrave de Hesse accueillit avec la plus grande bienveillance le théologien français que Jacques Sturm lui avait dépeint comme un homme d’un extérieur agréable, d’un caractère

.décidé, joignant au feu du midi la persévé-

rance des hommes du nord. Il lui demanda aussitôt de rédiger un certain nombre de thèses sur la doctrine des Écritures et la réforme de l’église, pour servir de base à une discussion publique qu’il désirait voir s'engager dans la petite ville de: Homberg, entre le réformer et les prêtres de son pays. 4

Lambert formula, avec une mr promptitude, cent cinquante-huit propositions, nettes, précises, audacieuses, sous le nôm de Parle doxes, dont voici quelques-unes :

« Tout ce qui est déformé doit être réformé.

La Parole de Dieu seule enseigne ce qui doit l'être, et toute réforme qui se fait autrement est vaine.

LE

« C’est à l’église qu'il appartient de juger les choses de la foi, d’après la Parole de Dieu.

« L'Église est la congrégation de ceux qu’unissent le même esprit, la même foi, le même Dieu, le même médiateur, la même Parole par laquelle seule ils sont gouvernés, et en laquelle seule ils ont la vie.

« La clef de Christ signifie le pouvoir par lequel Christ admet dans son église ou en exclut.

« La clef de l’église signifie le pouvoir de l'église de juger et de décider, d’après la Parole de Dieu. *

« La Parole de Die est donc la véritable clef. À celui qui croit à la Parole, le royaume des cieux est ouvert, et à celui qui n’y croit pas, il est fermé. Quiconque donc possède vraiment la Parole de Dieu a la puissance des clefs. Toutes les autres clefs, tous les décrets des conciles et des papes, et toutes les règles des moines n’ont aucune valeur.

» Diet n'a institué aucun autre sacerdoce que celui de Melchisédec et d’Aaron et le sa— cerdile chrétie

» Depuis que le sacerdoce de la loi est aboli, Christ est le seul, immortel et éternel sacrif cateur, et il n’a pas besoin de successeurs humains. Ni l’évêque de Rome, ni qui que ce soit

au monde, n’est son représentant ici-bas. Mais tous les chrétiens sont et ont été, depuis le commencement de l’église, participants de son sacerdoce.

» Le sacerdoce des prêtres et de tous ceux qui sont tonsurés n’est rien moins qu’un sacerdoce, car il ne peut être établi par la Parole de Dieu.

» Tous les croyants, hommes et femmes, mie prêtres.

» Les seuls serviteurs de l’église sont les évéques ou anciens et les diacres. Leur charge “consiste principalement dans l’enseignement de la Parole de Dieu.

» Le maintien de la discipline et l’administration de l’église, aussi bien que le choix des évêques, appartiennent à la Communauté.

» La vocation des serviteurs de Héglise est de deux natures : une vocation intérieure par l'Esprit de Dieu, et une vocation extérieure d’après les AA prescrites par les ordonyia ances. Tous les hommes peuvent E osséder cette vocation extérieure; la vocati n. de er n'appartient qu’à ceux auxquels Dieu l'à ac!

cordée.

» Le mariage est permis et honorable pour tous, même pour les nonnes et les moines.

» Dieu ne peut être honoré et adsré que danS

la foi et par les œuvres qui découlent de la foi. Toutautre service d'invention humaine est l’œuvre de l’Antichrist. Celui-là seul sert Dieu véritablement qui l’honore d’après sa Parole. »

Ces thèses, qui revendiquaient si énergiquement pour la Parole de Dieu la place d’honneur dans le culte des fidèles, furent affichées aux portes des églises, et ainsi portées à la connaissance des amis et des ennemis de la Réforme. Des attroupements de bourgeois se formèrent autour de ces affiches. Un véritable synode populaire se tint sur les places publiques, chacun discutant en toute liberté les propositions de Lambert. La colère des papistes amusait fort les bourgeois enclins à la Réforme; ils jouaient même d'assez mauvais tours aux défenseurs de Rome. |

Un jetlhe prêtre, entre autres, nouvellement consacré, que l’évêque, le jour de son ordination, avait € élevé pour la science au-dessus de saint Paul et égalé à la Vierge pour la chasteté, Bonifage Dornemann, se trouvant de trop petite taille pour laser au placard de Lambert, avait emprunté un escabeau et, entouré d'un nombreux auditoire, s'était mis à lire les thèses à haute voix. Comme il ajoutait après chacune : « Je n’attaquerai pas cela, » un bourgreois, romain fanatique, ou tout aussi fanatique

réformé, on l’ignore, fatigué, irrité de ces répétitions continuelles, s’écria : « Ote-toi de là, mauvais drôle, qui ne sais pas trouver un mot à répondre ! » Puis, donnant brutalement un coup de pied à l’escabeau, il fit tomber le malheureux clerc tout à plat dans la boue. (1)

Le dimanche 26 octobre 1526 avait été fixé par le landgrave pour la discussion publique des thèses de Lambert.

Le matin de ce jour là, à sept heures, prélats et abbés, prêtres et comtes, chevaliers et députés des villes, invités et non invités, citadins et paysans, se pressèrent, dans la nef de l’église principale de Homberg. Bientôt le - prince lui-même parut entouré de ses conseillers. On remarquait à leur tête, Jean Feige,

(1) Cæterum cum statura hominis hujusmodi esset ut inter Pygmœos internosci difficulter posset, scabellum sibi dari postulat, eoque conscenso cœpit propositiones templi valvis affixas legere. Itaque cum primam, secundam, tertiam, quartam ac denique plures ordine legisset, lectaque una aliqua perpetuo adderet : « Hanc equidem haud impugnaverims : et idem : «illam ne quidem attigerim , » ac sic deinceps, quidam civis qui propter illum stabat atque hæc audiebat, ira stomachoque cœpit exardescere atque adeo hanc in rationem Bonifacium nostrum affari : « Apagesis nebulo ! qui quod impugnes infirmesque invenire haud possis ! » hisque dictis, scabellum ei mox subtrahit ut miser ille præceps in lutum ageretur. (Othonis Melandri Jocorum atque seriorum centuriæ aliquot, cité par J. W. Baum, op. cit. p. 117.— Merle d’'Aubigné, Histoire de la Réformation, tome IV., p. 28.

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homme habile et sage, le bras droit du landœrave dans les affaires de l’État, et dont le cœur était ouvert à l'Évangile. Lambert le suivait.

Lorsque chacun eut pris place et que le silence se fut rétabli dans cette foule émue, Jean Feige ouvrit la discussion au nom du prince, et déclara que sa volonté était d'établir dans son pays l’enseignement du pur Évangile, de manière à pouvoir en rendre compte à Dieu et à l’empereur; qu’il lui avait paru que le moyen le plus direct pour atteindre ce but était d’appeler tous les prêtres de ses états, à discuter, d’après les Écritures, les thèses que l'honorable François Lambert avait affichées aux portes des églises ; que liberté était donnée à chacun de présenter ses objections, soit en latin, soit en allemand, afin d'éviter toute plainte dans l’avenir, que toute sécurité était accordée aux opposants pourvu qu’ils se servissent de paroles modestes, exemptes d'injures et d’amertume.

Après cet exposé Lambert se leva, et dans un discours qui dura jusqu’à midi, il établit par la Parole de Dieu, les thèses qu’il avait affichées.

A l'ouverture de la seconde séance, Adam Kraft, le chapelain du landgrave, lut et expliqua les thèses en langue allemande. « Que celui qui à quelque chose à leur opposer se lève, »

j — 106 — ajouta-t-il. Il se fit un long: silente, pendant : lequel les yeux des assistants demeurèrent attachés sur les champions du pape. Seul, le frère gardien des franciscains de Marbourg, Nicolas Ferber, se leva pour répondre aux affirmations de Lambert. Mais comme l’heure était avancée, la discussion fut renvoyée au lendemain,

Le lundi de grand matin, l'assemblée s'étant reformée, Lambert invita son adversaire à le réfuter par la Parole de Dieu et à Le faire librement et sans crainte. Le gardien des franciscains répondit à cette invitation en contestant au landgrave le droit de réunir un synode; puis, ouvrant un manuscrit, il discourut, pendant plus de deux héures, avec tant d’incohérence que l’assemblée éclata en moqueries. Le chancelier rappéla alors à Ferber que les saints canons invitaient les autorités à veiller sur les abus et les superstitions qui pouvaient se glisser dans l’église, et que si le landgrave avait réuni cette assemblée, c'était afin d'empêcher toute violence. Le gardien ne sut opposer que des injures à ces paroles pleines de sagesse. Il déclara que Lambert était un moine fugitif et que les intérêts de la religion ne pouvaient être débattus devant des hérétiques ; puis, s’en prenant à la personne même du landgrave, il l'accusa de pousser à la réforme pour pouvoir s'emparer des biens des couvents. Philippe re-

leva avec calme ces attaques passionnées de

” Ferber et l’invita de nouveau à combattre les thèses de Lambert par des arguments tirés de la Parole de Dieu.

Contraint de répondre enfin à son adversaire, Nicolas Ferber demanda l'autorisation de lire quelques thèses, « ajoutant qu’il.était prêt à se laisser hâcher en morceaux s’il ne pouvait les soutenir. » Ces thèses étaient la glorification du papisme, de la doctrine de la messe, et de l’enseignement des saints canons, accompagnée d'insultes à l’adresse des luthériens menteurs. Quoique cette réfutation violente ne procédât point des Écritures, le landgrave maintint la parole à Ferber, afin qu'on ne pût point dire que le moine n’avait pas eu une pleine liberté de se défendre,

Lorsque le gardien des franciscains se fut assis, Lambert reprit la parole, et donna essor à toute son impétuosité. « Je prétends, dit-il à Ferber, que tu t'es appuyé, pour me répondre, uniquement sur les opinions des hommes. Tu m'accuses d’avoir rejeté le capuchon du moine. Je ne nie pas l’avoir fait, bien persuadé qu’en agissant ainsi, j'ai obéi à Dieu. C’est lui qui m'a arraché à l'esclavage d'hommes qui voulaient me forcer de vivre contrairement à sa Parole; c’est Lui qui m'a tiré du milieu des Minorites qui n’observent pas un iota de la rè-

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sle de leur ordre. Je suis certain, et je veux, mourir si quelqu'un meprouve le contraire par la Parole de Dieu, que vivre de la vie du cloître c'est renier la foi chrétienne. Quiconque veut revenir à la véritable église et à la communion des saints doit renoncer au cloître. Je me glorifie donc et je rends grâce à Dieu de ce qu’il m'a tiré de "HARAS des méchants, au milieu de laquelle je vivais d’une manière irréprochable selon le monde, mais en agissant souvent en opposition aux ordres de Dieu et de la conscience: Combien ma tristesse était grande avant que je connusse la vérité !

«Je reconnais que Jésus est Dieu et homme, j'afirme que le Christ est le fils unique de Dieu, comme je l’ai enseigné dans mes écrits; mais toi, tu ne crois ni au Christ, ni à ses paroles, tu es son ennemi. Contrairement à la règle à laquelle tu appartiens, tu foules aux pieds le Seigneur et son Évangile, Paul et les prophètes, et tout ce que tu as dit ici est en contradiction absolue avec les saints enseignements. Te voilà donc abattu, malheureux ! que Dieu aie pitié de toi, qu’il t’éclaire, car toi et les tiens vous êtes des aveugles qui avez renié le Christ. »

« Mais qu'ai-je besoin de réfuter encore tes erreurs? mieux vaut enseigner la Parole de

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Dieu. Pour toi, fais ce que bon te semble, écris,

publie tout ce que tu voudra, rassemble tous les moines des quatre vents, avancez-vous montés qui sur des chariots, qui sur des chevaux; et moi, un pauvre pécheur, moi un enfant de Christ, moi la brebis de sa pâture, plein de confiance dans mon Sauveur, ÿje combattrai contre vous tous, seul ayec la nde de David!»

Les discussions de la matinée furent closes sur Ces paroles, dont Lambert se reprocha plus tard la vivacité.

Pendant le repas du milieu du jour, Lambert reçut une lettre, probablement du landgrave, qui l’invitait, au nom de l’assemblée, à mettre le gardien en demeure de rétracter son discours. À la reprise de la séance, il invita donc Ferber à retirer ses paroles, « afin d’édifier l’église qu’il avait offensée. Celui-ci refusa, et se tournant vers le landgrave, il le conjura, par le sang et la mort du Christ, de ne pas le contraindre à répondre et à agir contre sa conscience. Pressé de plus en plus par Lambert, puis par le chancelier, puis par le prince luimême de développer ses thèses, il s’assit déclarant qu'il ne voulait pas discuter, et répétant sans cesse : « Ce n’est pas ici le lieu de répondre. » Une scène tragi-comique menaca

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de mettre fin à laydispute. Lambert s'étant écrié, dans son impatience : « Qu'on chasse cette bête du pays!» le gardien comprit : « Qu'on ée cette bête, » et se jeta épouvanté aux pieds du landgrave. Le prince lui expliqua sa méprise et le rassura.

Après avoit encore par trois fois conjuré ses adversaires de prendre la parole, le Réformateur joignit les mains et s’écria avec Zacharie : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple! »

Le troisième jour du synode on vit, contre toute attente, se lever un nouveau défenseur du papisme. C'était un vieillard, Jean Sperber, curé à Waldau, près de Cassel. Il chercha à prouver la doctrine de la médiation de la Vierge Marie, mais Lambert le réfuta avec tant de force, que sa défaite fut un nouveau triomphe pour la cause évangélique.

Ainsi se termina la dispute de Homberg, dont les conséquences furent grandes pour la Hesse. Le gardien des franciscains se retira à . Cologne, où il publia les thèses qu’il avait lues devant le synode (1). Lambert répondit à cet

(4) Voici le tableau qu’il retrace de l’éloquence de son impétueux adversaire :

« Homo insigniter impudens, audax, arrogans, potens non quidem insignis portentis et sana doctrina, sed ut bestia illa pardali in revelatione Johannis, os suum erigens, magna

écrit par la publication de ses propres thèses et d’un récit du débat. , Le 2 janvier 1527, le landgrave convoqua un

second synode à Marbourg, où le prieur du couvent des franciscains prit sans succès la place

abandonnée par Ferber. Le papisme était donc

vaincu dans la Hesse, et l’on pouvait désormais procéder légalement à la réforme de l'église et à l'introduction du culte évangélique.

loquens, impia et blasphema lingua Deum, tabernaculnm ejus, sanctosque universos invadens, tentans, aggrediens, uti ro— bustus quispiam gigas, Goliadus armatus, non Dei armaturâ sed Satanæ squamis, hasta, Clypeo, ut quamvis fide fragus semelque atque bis fuerit profugusque cum Cain, Chamque in terra, multi cœperint admirari, non quidem ut Christi præconem, sed ut lerneum quoddam monstrum quod non jam monachus neque cucullio, neque sacerdos Christi, sed larvatum prorsum ac prodigiosum quoddam animal sit facturum, ex cujus ore fulgura audies impietatum, coruscationes male— dictorum, tonitrua blasphemiarum, etc., etc. »

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