‹ Lambert d'AvignonChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

k L'UNIVERSITÉ DE MARBOURG. — LAMBERT EST NOMMÉ PROFESSEUR. — DIFFICULTÉS DE SA POSITION. —

FRANCE ET ALLEMAGNE. — LE COLLOQUE DE MARBOURGAh — OPINIONS DE PONT SUR LA SAINTE CENE. —

PATRICK HAMILTON, LE, ARTYR ÉCOSSAIS. — LETTRE DE LAMBERT A BUCER. + A & SUEUR ANGLAISE.) — MORT DE LAMBERT.

Il ne suffit pas au landgrave de Hesse d’avoir décidé dans ses conseils la réforme de ses états ; il comprit qu’une église nouvelle avait besoin, pour prospérer, d'hommes nouveaux, nourris de son esprit et formés, sous une discipline spéciale, à l’œuvre délicate du ministère évangélique. Créer des écoles et, en particulier, jeter les bases d’une université protestante fut l’un de ses premiers soins.

La Réforme du xvi° siècle a couvert l’Allemagne d'écoles savantes. A l'encontre de l’épiscopale Angleterre, les princes d’outre-Rhin, dirigés par de sages conseillers, sentirent l’importance de facultés théologiques fortement organisées, où les futurs serviteurs de l’église apprissent à connaître, avec les vérités qui sauvent, les erreurs du catholicisme qu’ils étaient appelés à combattre, C’est pour avoir méconnu

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cette nécessité que l'Angleterre se voit aujourd’hui en proie au puséysme, tandis que l'Allemagne offre Le spectacle d’une nation debout en face des prétentions ultramontaines. DM

L'électeur de Saxe avait fondé l'université de Wittemberg; Philippe le Magnanime créa celle de Marbourg, qui s'ouvrit le 30 mai 1527, avec cent-quatre étudiants. Il fut décidé qu’on en bannirait tout ce qui pourrait faire obstacle à l’avancement du règne de Dieu, et que les saintes Écritures ÿ seraient puremetit et clairemetit expliquées. La science du dfoit devait y êtré éhseignée, à l'exclusion du droit canon (cautelæ impiæ) ainsi que la médecine, les arts libéraux et les langues. Le chancelier Féige et Balthasar Schfautenbach concoururent activement à l’organisation de cette nou vellé institution.

Lambert, qui résidait depuis quelque temps à Cassel, où il habitait l’ancien couveñt des cartélites, fut nommé professeur de théolovie exégétique. Intérpréter Ies saints Livres avait été dès longtemps son occupation favorite ; aussi accepta-t-il Avec émpressement l’appel que lui adressait lé landgrave. Jusque-là il n'avait enseigné qu’en qualité de professeur privé ; aujourd'hui il entrait dans la carrière

pouf laquelle le désignaiens ses dons et sa

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foi (1). Philippe pourvut généreusement à ses

besoins matériels et à ceux de sa famille.

Tout semblait donc sourire à Lambert, et un avenir de paix et d’études sérieuses s'ouvrir devant ses pas; mais à Marbour£, pas plus qu’à Wittemberg ét à Strasbourg, il ne trouva le repos. *

Au xvr° siècle comme aujourd’hui, une sorte d’incompatibilité d'humeur régnait entre les allemands et les français. Le caractère de Lambert, sa bouillante ardeur, sa volubilité, déplaisaient à ses collègues dans le professorat; sa vanité lui attirait aussi de dures moqueries, et son hostilité apparente pour la science appelait sur sa tête des haïnes vivaces (2).

Aussi les épigramtmes pleuvaient-elles sur l’infortuné francais. Hermann Buschius, le célëbre humaniste, qui était son collègue, l’appelait les trois M. « Manducet, mendicet et mentiaur » disait-il. Il mange, il mént et il mendie. On prétendait qu’il ne sé rendait si souvent à Francfort que pour bien manger, pour récla-

(1) I semble cependañt résulter d’une épigrätnme du poëte hessois Euricius Cordus, que ses lecons étaient peu Déquet tées. IL dit de Lambert :

« Nil si quidem minus es, quam gallicus ogmius ille. Cujus tam vaéuam cerñimuüs essé scholam, »

.(@) « Non reor exosum linguas contemnere Gallum.

Quas idem plures ore habet ipse suo. »

mer de l'argent de ses libraires et pour se laisser conter par des étrangers, surtout par des français, des histoires qu'il allait ensuite colporter ailleurs. ( |

A ces causes secondaires de tristesse s’en ajoutaient de plus graves. Après s'être mis avec zèle à la rédaction des Ordonnances de Homberg, Lambert aurait désiré qu’elles fussent promptement éxécutées ; or, l’œuvre de rénovation n’avançait qu'avec lenteur, et l’établissement d’une discipline sérieuse dans l’église rencontrait d’insurmontables obstacles. Il voyait, en outre, avec douleur, le repas d'amour établi par le Christ devenir l’occasion de luttes amères et déchirer l’église en fractions hostiles.

« Quand, s’écriait-il dans une lettre circulaire sur la sainte Cène, quand aurons-nous le bonheur de voir nos églises réellement org'anisées selon le commandement du Christ? Nous avons beaucoup renversé, qu’avons-nous rebâti? Le pape de Rome et ses cardinaux gisent presque à terre, les cloîtres ont été fermés, les Cérémonies contraires à la Parole de Dieu ont été abolies, c’est bien, mais ce n’est pas assez ! Où la sainte Cène est-elle chrétiennement célébrée ? Dans quelle église trouve-t-on respectée cette discipline si indispensable que quelques-uns repoussent, malgré les déclarations les plus formelles des Écritures, comme une insuppor-

sable tyrannie? Au lieu d'une communauté volontaire des biens, qui apporterait au pauvre le superilu du riche, il faut instituer des caisses de secours, preuve, hélas ! manifeste, que l’amour s’est refroidi ! Qui donc préside à la direction des églises ? Combien dont on peut dire qu’ils cherchent leur propre intérêt et non celui de Jésus-Christ et de ses troupeaux ! Le prince {le landgrave de Hesse) a publié de bonnes ordonnances, mais qui les exécute ? Comme nous sommes loin encore des préceptes de Jésus- Christ et de ses apôtres ! Combien qui se disent enfants de Dieu et qui sont des enfants du monde par leurs mauvaises mœurs, leurs tromperies, leurs convoitises, leur insatiable avarice, leur gourmandise, leur luxure, leur ivrognerie !... C’est pourquoi, levons-nous ! Soyons fermes, combattons, semblables à une muraille d’airain, pour la sainte maison du Dieu Très- Haut et pour sa sainte Cité ! Relevons ses décombres à force de prières et de veilles ; édifions ce qui est encore à édifer, afin que nous ne soyons pas un objet de risée pour ceux du dehors. Rien n'est fait, si nous ne progressons. Maudit soit celui cui agit lâchement dans l’œuvre du Seigneur ! »

Lambert salua avec joie le projet du landgrave, de réunir à Marbourg les représentants des diverses églises en un colloque fraternel.

Le 2 octobre 1529, on vit successivement arriver dans la ville universitaire, Luther, Zwingle, Mélanchton, Œcolampade. On discuta pendant trois jours la question de la Cène. L’entrevué, on le sait, n’aboutit à aucun résultat positif. Mais on s'était rencontré, les diverses tendances avaient fait valoir leurs arguments; plusieurs, jusque-là indécis, furent éclairés ou fortifiés dans leur foi. Lambert en particulier, qui était derneuré partagé entre la doctrine de Luther ét celle de Zwingle, tout én penchant plutôt du côté de Luther, (1) se rangea depuis lors du côté du réformateur zuricois (2). « Légéreté gauloise ! » s’écria-t-on, à Wittemberg. Il y avait plus que cela. C’était une conscience

(4) Gérhard Noviomagus, professeur de théologie, racontait dans une lettre latine inédite, à un ami de Lambert, l’anecdocte suivante, sur le changement d’opinion de ce dernier :

« Tü connais aussi François Lambert d'Avignon, cet homme d’une piété si élevée, cet interprète si habile des saintes Écritures, Comme il assistait à la diète des princes, réunie à Spire, sur l’ordre du puissant roi Ferdinand, il reçut la visite d’un savant jeune homme. Avant que celui=ci lui eût dit le motif de sa visite, il s’écria : Si tu ès venu pour parler avec moi sur la question de la Cène, va-t-en, je te prie, et ne me donne pas de la peine, car j'ai dés vues arrêtées, trés-arrêtées sur ce point, Mais il résulte de ses rétractations, clair comme le jour, pour tout le monde, que ce cygne chanta avec une grande douceur un air bien différent sur son lit de mort. »

(2) « Lambertus in Hessis et multi alii palam nobiscum sentiunt, Landgravius quoque ipse, cum Cancellario. » (Lettre d'Œtolampaie à Zwingle, 142 février 1530).

droite qui avait été éclairée (1}, On en jugera par la lettre suivante qu'il adressa de son lit de mort à l’un de ses amis de Strasbourg (2) :

« Je veux, lui écrit-il, que le monde entier sache que je suis arrivé à une opinion tout-àfait opposée (à celle de Luther) sur le repas de la Cène.

« Lorsque je parus au colloque de Marbour£, j'y vins avec la ferme résolution de ne pas me préoccuper de la personne de celui qui parlerait, mais des raisons qui seraient données ; de ne pas me décider d’après mes sympathies, mais de frapper dans la main de celui dont les opinions seraient le plus d'accord avec les en-

(4) En 1595, Lambert s’exprimait en ces termes dans son commentaire sur saint Luc, imprimé à Strasbourg : « Observa, quod Dominus accipiens panem et calicem aït : Hoc est, etc, ut scias, quod quisquis hæc ex fide mandueat et bibit, et corporis et sanguinis Christi particeps fit. Nam carnem ejus verum animæ cibum manducat, et verum potum sanguinis ejus bibit. Sicut Joh. V. Dominus vult. Tametsi non dico eum externam manducationem et potationem de quibus hic agitur eodem. Cap. vi. Jah. a Domino juberi. Ergo non est transsubtantiatio, ut sophistæ volunt, sed verus panis et verum vinum manent, quæ fidelibus sunt manducationis corporis Christi et potationis sanguinis ejus signa certissima. »

(2) Cette lettre fut sans doute adressée à Nicolas Gerbel et parut sous le titre de : « De symbolo fœderis nunquam rumpendi quam communionem vocant Fr. L. Aven. Confessio. — Videbis, lector, utra partium in marpurgico Colloquio verijatis præsidio potentior fuerit, » Strasbourg, MDXXX.

seignements de la sainte Écriture. e voulai être comme une feuille blanche, sur laquelle rien n’a encore été écrit, laissant au doigt de Dieu le soin d’y tracer des caractères de vérité. Puisses-tu agir de même ! Arrière tous les hommes, arrière Luther lui-même, afin que nul obstacle ne s'oppose à ce que tu sois enseigné par Dieu seul! |

« Mais pour en venir à la question, représente-toi, comme j'ai cherché à le faire pour moi-même, que tu eusses vécu au temps du Seigneur Jésus, que tes propres oreilles l’eussent entendu, que tu eusses recueilli de sa bouche ces paroles ineffables du chapitre VI de saint Jean, où il parle de manger sa chair et de boire son sang; n’aurais-tu pas compris ces paroles dans un sens spirituel? Ne dit-il pas lui-même : l’esprit, c’est-à-dire la jouissance spirituelle, procure la vie, mais la chair, la manducation matérielle, ne sert de rien ? Les paroles que je vous dis sont esprit et vie, c’està-dire spirituelles, et apportant la vie! II voulait par là, en entendant ses disciples se récrier, leur donner une intelligence plus claire de ses paroles, leur montrer que ce qu’il y avait d’excessif, de cruel dans son enseignement, (car quoi de plus horrible, quoi de plus repoussant que de manger de la chair humaine, que de boire du sang!) devait être

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compris dans un sens spirituel. Tu n'auras, je pense, rien à objecter à cette interprétation.

« Si donc tu avais entendu le Seigneur continuer sur ce ton ses enseignements, t'en seraistu offusqu$? Certainement non. Tu te serais souvenu, au contraire, d’autres discours sortis de sa bouche, rappelé qu’il se plaisait à parler en figures, et tu n'aurais pas eu besoin qu’on t’expliquât qu'il fallait entendre spirituellement ses paroles, pas plus que cela n’était nécessaire pour ses disciples. Aussi, quand vint ce repas de la Pâque, à la fin duquel il institua la sainte Cène, lorsqu'il nomma le pain son corps, et le vin son sang, ses disciples se souvinrent aussitôt qu’il aimait à user de figures, et ils comprirent que le repas qu’il instituait pour les croyants de tous les âges était un symbole. C’est parce qu'aucun doute n’entra dans leur esprit qu'ils ne lui firent aucune question sur sa signification, car ils savaient par son discours aux habitants de Capernaüm, que rien n’était plus loin de sa pensée que de vouloir leur faire manger de la chair humaine ou boire du sang. Le Juif le plus ignorant n’ignorait pas que l’agneau typique nommé Pascha, n'était qu'un mémorial et un symbole de la Pâque. Aussi n’y avait-il pour eux rien de surprenant qu’il appelât les signes de son corps et de son sang, son corps et son

‘" > 199 — sang. Ils rue du reste, qu’il les invitait à célébrer ce repas en mémoire de lui, comme ils avaient mangé jusque-là l’agneau pascal en souvenir du passage de l’ange de la mort qui avait épargné leurs demeures.

« Toi donc, mon ami, si tu avais été l’un des disciples immédiats du Sauveur, aurais-tu compris autrement cette cérémonie? Loin de moi la pensée que tu eusses pu l’entendre autrement. Tu es trop intelligent et trop perspicace pour que je puisse le supposer un instant. Tu aurais aussi cru qu'il s'agissait ici d’un mystère en esprit, et, avec les saints apôtres et tous les plus anciens docteurs dans les écrits desquels on ne saurait trouver un seul passage qui établisse leur foi à la présence matérielle de Christ, tu aurais vu, sous ce painet sous ce vin, un signe et un type du Christ glorifié. Autrefois je croyais à toutes ces erreurs, mais mes yeux étaient alors fermés, en sorte qu'ils ne pouvaient voir la vérité.

Rss. S'il arrivait toutefois, que malgré ces raisons convaincantes, tu crusses à la présence réelle de Christ dans la Cène, je ne te haïrais pas pour cela, mais je te considérerais comme un frère, parce que je crois que si tu penses ainsi, tu obéis à ta conscience ; nous voulons donc nous aimer l’un l’autre. Pour moi,

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je ne saurais enseigner autrement, car la .

Parole de Dieu m'y contraint. »

Plus loin, répondant au reproche de légéreté dont nous avons parlé, Lambert s’écrie avec une grande noblesse et un extrême bon sens :

« Je ne me sens coupable d'aucune faute, aussi puis-je mépriser ces attaques. Quoi donc ! Paul serait un homme léger, pour avoir passé du pharisaïsme à Jésus-Christ! Nous, protestants, nous serions des gens légers, pour avoir abandonné ces sectes erronées que l’on appelle les églises du pape! Certes, si je n'avais écouté que mes'infirmités corporelles, ma pauvreté et les dangers de la fuite, je fusse resté dans mon ancienne foi, mais ma conscience ne me l’a pas permis. Mieux vaut tout souffrir que de ne pas rendre à la Parole de Dieu l'honneur qui lui est dû. Que me serviraient toutes les commodités de l’existence, si j'étais dévoré par la maladie pestilentielle d'une conscience angoissée? C’est pourquoi, je préférerai toujours la paix de l'âme à tous les agréments de la vie terrestre. Ceux qui condamnent ma con- Version, ne savent pas ce qu’ils condamnent.

Peut-être qu'un jour leurs yeux s’ouvriront... Amen ! »

Quelque jugement qu'on puisse porter sur les opinions de Lambeït, on doit néanmoins respecter sa franchise. Vrai type du huügueno

, français, il ne connaît d'autre politique que la soumission à la Parole de Dieu et à sa conscience. En rompant avec Rome, il n’a voulu devenir le disciple ni de Luther, ni de Zwingle, ni de Strasbourg. Pourquoi changer de maître? Lambert s’est incliné devant les Écritures, illes à interrogées avec soin, et quand l'Esprit qui parle en elles lui a révélé la pensée du seul maître qu’il voulût servir, il l’a acceptée avec adoration. Le réformateur de la Hesse se montre ici vraiment protestant; il indique la voie qui seule conduit sûrement à Celui qui est le chemin, la vérilé et la vie. Puisse son exemple rencontrer beaucoup d’imitateurs !

Au nombre des élèves qui suivirent à Marbourg l’enseignement de Lambert, se trouvait un jeune homme de vingt trois ans, loyal, intelligent, pieux, de noble et haute famille.

C'était un écossais, neveu du comte d’Arrau, et parent rapproché du roi Jacques III, Patrick Hamilton. (1) Né en 1504 et destiné à entrer dans les ordres, il avait été fait, dès son enfance, abbé de Ferne. Mais déjà, en 1526, avant la ruption d'Henri VIII avec Rome, il avait recu

(1) Son père, sir Patrick Hamilton de Kincavil, était fils de lord Hamilton qui avait épousé une sœur du roi Jacques IIT. Sa mère était fille de Jean, duc d’Albany, frère du même monarque.

d'une source inconnue quelque étincelle de la lumière évangélique. La franchise de son langage, la manière hardie dont il parlait de la corruption de l’église, avaient déjà éveillé les soupcons du clergé, lorsqu'il résolut de quitter l’Ecosse pour voyager sur le continent. Accompagné de trois amis, et attiré par la réputation de Luther, il se rendit à Wittemberg, où il suivit avec enthousiasme les lecons du réformateur et celles de Mélanchton. Ce fut sur leur recommandation qu'il se rendit à Marbourg, où il s’attacha étroitement à Lambert, qui lui-même trouvait un singulier plaisir dans ses relations avec le jeune étudiant. Patrick soutint avec éclat des thèses devant la faculté. C’est peut-être ce qui a fait dire à Théodore de Bèze, « qu’estant venu en Allemagne pour s’avancer en l’estude des bonnes lettres, profita tellement que, l'espace de quelques années, il fut professeur des langues et sciences libérales à Marpurg (1). » Affermi dans sa foi, et désireux de devenir, pour sa patrie, ce qu'était Luther pour l’Allemagne, Zwingle pour la Suisse, Hamilton résolut de retourner en Ecosse. En vain Lambert lui représenta les dangers auxquels il serait exposé; sa détermination était prise, et accompagné d’un seul

(1) Théodore de Bèze les vrais Pourtraits des hommes illustres, p. 209. Crespin, (p. 97) a commis la même erreur.

« ami, il quitta Marbourg et rentra dans son

pays (1) où, fort de ses convictions et des priviléges de sa haute naissance, il combattit le mérite des saints, nia le pufg'atoire, précha la justification gratuite par la foi, et montra en Jésus-Christ le seul « patron et avocat » du fidèle (2). Mandé devant le cardinal de Saint- André, David Beatouxñ, dont l'autorité était sans limites, par le faitde la minorité du roi, le rejeton du sang royal fut condamné à mort et livré aux flammes le 28 février 1528. Patrick se comporta devant ses juges avec fermeté et modestie ; sa douceur, sa patience, son courag'e en face du bûcher, firent de lui l’égal des premiers martyrs, | | Avant dé monter sur l’échafaud, il "seu “pouilla d'une partie de ses habits et dit à son serviteur qui né l'avait jamais quitté : « Prends, ces vêtements ne me serviraient dé rien dans les flammes, et ils te seront encore utiles. Je n'ai pas autre chose à te laisser, si ce n’est

(1) Lamberti Avenionensis Comment. In Apocalypsin, præfat. Anno 1528.

(2) Verum si quis"vere pictatis addictus studio, Christus unicum patronum et advocatum confiteatur, exclusis divorum meritis : si quis gratuitam fidei per Christum justificationem agnoscat, si purgatorium nesciat (ob hos enim articulos eæustus est Hameltonus) hic neque aetas tuta est, nec generi parcit, (Fox. Rerum in ecclesia gestarum commentarii, pars

prima, p. 422, Bûle 1529, — Crespin, martyrologe, p. 97.)

ré l’exérnple de m4 mort. Gaïrdes-en, jé té prie, le souvénir ; car si elle est pleine d’amertume

quant à la chair, elle est l'entrée dans la vie :

éternelle, = cette vie que nul ne peut posséder, s’il renie Jésus-Christ, en présence de cette génération perverse. » Puis, Patrick s’éciia : &« Combien de temps éntore, Seigneur ! l'obscurité couvrira-t-elle cé royaume? Combien de temps encore supportéras-tu ces hommes tyranniques ? Seigneur, reçois mon esprit! » (1) et il expira.

« Le meurtre d'Hamilton, a dit un historien moderne, fut vengé plus tard dans le sang

du neveu et successeur de $on bourreau ; et ke ». lammes dans lesquelles il expira, embra-

sse"et consumèrent avec une fureur vengeresse, la superstition catholique, le pouvoir papal, et le clergé lui-même » (2). Patrick ne fut pas le Luther de son pays; il eut la gloire d’en être le précurseur (3)

(1) Lambert, ué supra.

(2) Pinkerton, History of Scotland, IL, ; dans Mcrie, Life

of John Knox, p. 33. au AIT |

(3) Jean Johnston, qui à RP les martyrs écossais une série de courts poèmes, sous le titre de De corühis mar-

ae T4 2 x dans le cours d’une génération toutem :

tyrum in Scotia, à consacré à Pat. Hamilton les vers suivants:

. Patritius Hamiültonus.

E cœlo allüfit primäm Germania luceni,

Lambert apprit avec douleur le supplice de son disciple bien-aimé. Il sut pourtant se réjouir de ce que l’école de Marbourg avait eu l'honneur de fournir à l’église renouvelée, un courageux martyr. Il déposa l’expression de son deuil et de sa joie dans la préface d’un commentaire qu'il publiait à ce moment sur le livre de l’Apocalypse.

Deux années, remplies par diverses publications et par les soins de son enseignement, s’écoulèrent depuis la mort d'Hamilton, sans que Lambert pût s’habituer à la vie allemande.

Cependant le colloque de Marbourg avait porté ses fruits. Les principes de Zwingle et ceux de Strasbourg avaient été adoptés par le Land= grave et par un certain nombre de ses Con seillers et de ses théologiens, et Lambert récouvrait une influence que le luthéranisme ardent de quelques-uns de ses collègues lui avait ravie. Mais la Suisse, qu’il avait rapidement traversée huit ans auparavant, et où il

Qua Lanus, et vitreis qua fluit albis aquis.

Intulit hinc lucem nostræ Dux prævius oræ.

O felix terra ! hoc si foret usa duce !

Dira superstitio grassata tyrannide in omnes, Omnia que involvens Cimmeriis tenebris, Illa nequit lucem hanc sufferre. Ergo omnis in unam, Fraude, odiis, furiis, turba cruenta coit.

Igne cremant. Vivus lucis qui fulserat igne, Par erat, ut moriens lumina ab igne darets

avait connu les premières joies de la foi, lui apparaissait comme la terre bénie où il désirait finir ses jours. Le 14 mars 1530, Lambert s’en ouvre à Bucer :

« Laïisse-moi te parler aussi de moi, mon cher Bucer, lui écrit-il. Je me sens las et malade, lorsque je considère ma position. Je suis abondamment pourvu des biens que peut désirer la chair, mais je suis presque consumé par la douleur de ne pouvoir employer au bien de mes semblables les dons que Dieu m'a confiés. Comment, en effet, m'adresser au peuple, dans les quatre langues communément apprises par les savants? Oh! s’il se trouvait quelque petite ville de la Suisse où je pusse. enseigner les âmes, selon le don que j'ai reçu de Dieu pour cela! bis

« J’ai en horreur les mœurs de ce peuple, et j'ai le sentiment que je cherche vainement à agir sur lui. Je désire aussi qu'après ma mort, ma famille habite ailleurs, au milieu de gens craignant Dieu. Si je demeurais en Suisse, je pourrais m'adresser amicalement par écrit à l’évêque de Lausanne, qui me témoigna autrefois beaucoup de bienveillance, ainsi qu'aux Genevois auxquels je prêchai l'Évangile lorsque je passai dans leur ville.

« Tu n’as pas à rèdouter mon caractère impé:

— ]40 — 1 tueux, Car l’expérience m'a déjà beaucoup ap: pris. Rien né persuade mieux qu'un sage et modeste avertissement, quoique parfois une parole plus vive, une répréhension plus sévère, puissent être nécessaires.

« Cherche donc avec Capiton, Ô Bucer, à me procurer un lieu où je puisse parler au peuple, J'attendrai avec impatience ce que Dieu voudra faire par ton moyen. Salue affectueusement Capiton de ma part, et exprime-lui tout mon chagrin de ce qu’il à pu exister autrefois de la mésintelligence entre nous, » (1)

Toutefois Dieu préparait à son serviteur une

position meilléure que celle qu’il eût voulu obtenir. La peste connue sous le nom de « sueur anglaise, » ravag'eait la Hesse depuis plus de “cinq mois. Dans un post-sériptum demetiré longtemps inédit, Lambert écrivait à Bucer :

« J'avais achevé ma lettre, lorsqu'un messager est venu m’annoncer la mort de mon excellent frère Étienne. La peste l’a enlevé lui et ses fils. C’est pour nous et pour le prince une grande douleur... Priez pour nous. La contagion g'agne partout en intensité, dans les villages comme dans les villes. Que Dieu aie pitié de nous ! Que sa volonté trois fois sainte s’accomplisse ! »

(1) HerminsARD. Correspondance des Réformateurs, t, IT., p. 239-944.

Lambert dut fuir Marbour£', et se retirer avec ses collègues dé l’université à Frankenberg sur l'Eder, car la capitale était ravagéé par le fléau. Maïs là même la peste le saisit. Se sentant mortellement atteint, il confia à l’un de ses amis, Gérard Steuper, pasteur d’un petit village, près dé Giessen, le soin de transmettre à Bucer ses manuscrits Inachevés, avec la prière qu’il les publiât, après y avoir mis la derniere main (1). Le 18 avril 1530, il rendit le dernier soupir. Quelques mois après, sa femme et ses enfants le rejoignaient dans la patrie céleste.

La dépouillé mortelle de Lambert fut déposée, par les ordres du landgrave, dans la chapelle de Saint-Michel, à Marbourg, en face de l'église de Sainte-Élisabeth.

Ainsi mourut, loin de sa patrie, l’homme excellent, le docteur érudit, le témoin fidèle qui avait su quitter amis, famille, église, pour répondre à l'appel qu’il avait recu de Dieu.

Lambert n'appartient pas aux réformateurs de premier rang; son autorité ne saurait être comparée, ni à celle de Luther où de Zwingle, ni même à celle de Farel ou d'Œcolampade, car il n’a pas influé d’une manière décisive sur la marche de la Réforme. Cependant, quoique ses écrits ne se distinguent ni par l'étendue de

(1) F. W, HasseNcamr, Lambert von Avignon, p. 59.

la pensée, ni par la profondeur, il s’est acquis une place importante dans l’histoire du développement de l’église réformée. À une époque où, par le fait des circonstances, l’église, au lieu de conquérir son indépendance, accepta volontiers la tutelle de l'état et se fit trop souvent l’humble servante des princes, il sut revendiquer son autonomie et réclamer pour elle le droit de se gouverner elle-même. Les Ordonnances ecclésiastiques de Homberg marquent un moment important dans la conception de l’idée de l’église au xvi° siècle. Promptement abandonnées comme impraticables, elles ne moururent que pour revivre avec éclat sur‘ le sol de la France, dans la constitution de l’église réformée ; et, de nos jours, ce sont encore .les principes émis par Lambert qui sont à la base de nos constitutions ecclésiastiques. Français par le caractère et par le cœur, mais aussi par la pensée, le moine d'Avignon a imprimé à toute son œuvre la netteté qui caractérise sa nation.

Chose étrange, cet homme qui est l’une des gloires de notre protestantisme réformé, est demeuré jusqu'ici presque inconnu dans sa patrie. À part quelques courts articles dans des dictionnaires biographiques et la mention rapide qu’en a faite l'historien de la Réformation, on n’a rien écrit en langue française sur son acti-

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vité. L'Allemagne qui l’avait accueilli lorsque, fug'itif, il était venu s'asseoir aux pieds de Luther, n’a pas laissé tomber sa mémoire dans l'oubli, et récemment encore un savant historien hessois publiait sa biographie (1). Nous avons essayé de réparer, dans ces pages, cette

apparente ingratitude. Puissions-nous avoir réussi |

(1) HasseNcAMP. Franciscus Lambert von Avignon. — Nous n’oublions pas qu’un autre de ses biographes, M: le professeur Baum, est français, mais son livre est écrit en allemand.

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