‹ Lambert d'AvignonChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

LAMBERT QUITTE SON COUVENT. — JL ARRIVE A GENÈVE ET LE PREMIER Y PRÈCHE L'ÉVANGILE. — LAUSANNE, — SÉBASTIEN DE MONTFAUCON. — HARDIESSE DU MOINE. — LAMBERT A FRIBOURG ET À BERNE. — PBER— THOLD HALLER. — LAMBERT A ZURICH. — IL À UNE DISPUTE AVEC ZWINGLE SUR L’INVOCATION DES SAINTS, — CONVAINCU ET VAINCU. — DÉPART POUR L'ALLE-— MAGNE.

La résolution d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes s’affermitlentement dansl’âmede Lambert, et les murs de sa cellule pourraient seuls

raconter les douloureux combats dont ils furent

les témoins, avant qu'il prîtla décision suprême qui, d’un moine franciscain, fit un nouveau Réformateur.

Dieu vint en aide à Lambert pour la réalisa tion de son projet.

Le supérieur de son couvent le considérant comme un homme habile et expert dans l’art de la parole, bien capable d'accomplir une mission importante pour les intérêts de son ordre, lui remit des lettres destinées probabiement au général des Franciscaïins, Pierre de Milan, ou à quelque autre personnage marquant d'Allemagne. Lambeït revêtit son froc, et après vingt années d'épreuves, il quitta, au prin=

temps de 1522, le couvent d'Avignon, pôur n'y rentrer jamais.

La tête remplie de projets encore indéterminés, mais le cœur joyeux, l’âme sereine, Francois remonta le Rhône jusqu’à Lyon où il put discerner quelques traces du mouvement suscité dans les esprits par les écrits de Luther.

De Lyon, il franchit, protégé par l’habit de son ordre, les défilés sauvages du Bugey et du Jura et entra, en remontant le cours du fleuve, sur le territoire du prince évêque de Genève.

Le catholicisme régnait encore en maître, lorsqu'il arriva dans la ville turbulente que les voix d’un Froment, d'un Viret, d'un. Farel et bientôt d’un Calvin allaient remuer dans ses profondeurs et arracher au joug détesté du représentant de Rome.

Muni d’une lettre de recommandation que lui avaitremiseuninconnu, Lambert déscendit chez un home d’un haut mérite, Henri Cornelius Agrippa de Nettesheim (1), qui pratiquait la

(4) Henri Cornelius Agrippa de Nettesheim, né à Cologne en 1486, d’une famille noble et ancienne, servit de bonne heure l’empereur Maximilien Ler, à la cour, puis à l'armée, où sa bravoure lui v valut le titre de ‘chevalier. La carrière qu’il parcourut ensuite, après être devenu docteur en droit et en médecine, fut mêlée pour lui d’un peu de gloire et de beaucoup de revers. Il y apportait, avec ses vastes, connais- ‘sances et son élocution facile dans plusieurs langues, un esprit curieux et excessivement. hardi, qui lui attira partout

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médecine à Genève depuis environ une année.

Visita-t-il l’évêque? On l’ignore, mais nous SaVOns par sa correspondance qu’il prêcha avec succès dans les églises de la ville du 8 au 15 juin 1522, entre la Pentecôte et la Trinité.

Lambert doit donc être considéré comme le premier prédicateur de la Réforme à Genève.

De Genève, Lambert se rendit à Lausanne, siége d’un autre évêché, où il fut recu de la facon la plus cordiale.

Sébastien de Montfaucon, issu de la vieille et noble race des Montfaucon, était depuis environ cinq ans, le chef religieux de la ville et du pays. C'était un maître fier, emporté et irritable. Il réalisait dans son caractère l’arrogante devise de sa maison : « Partout passe. »

des querelles, et une humeur inconstante qui ne lui permit de se fixer nulle part. Il serait long d’énumérer toutes les stations de sa vie aventureuse, en Italie, en France eten Espagne. La persécution des moines le força de quitter l’université de Dôle (1509), où il expliquait, devant un nombreux auditoire, le fameux livre de Reuchlin « de Verbo mirifico.» On le retrouve ensuite en Angleterre (1510), à Cologne, au Concile de Pise (1511), et dans les chaires de théologie à Pavie et à Turin (1515). En 1518, il vint d'Italie à Metz, où il séjourna environ deux ans comme conseiller et avocat de cette ville. (HER- MINJARD, Correspondance des Réformateurs, I, 46. —BAYLE Dict. historique, art. AGrippA.) Lambert se lia d'amitié avec cet homme extraordinaire. Agrippa le recommanda, à son départ de Genève, à Capiton et à Claude Chansonnette, natif de Metz, professeur de droit romain à l’université de Bâle, Il en parle comme d’un zélé ministre de la Parole de Dieu, et l'appelle son « singularis amicus.»

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À Lausanne pas plus qu’à Genève, le mouvement de la Réforme ne se faisait encore sentir, lorsque Lambert y arriva. De Berne, de $Soleure, de Fribourg, de l’Oberland, et de toutes les villes du pays de Vaud, on venait encore s’agenouiller sur les parvis de Notre-Dame et y déposer les dons de la foi. Cette dévotion, ce concours des peuples avait imptimé à Lausanne le caractère qui la distinguait. C'était la ville sacerdotale, la ville de la Vierge et des Saints Apôtres, la ville fréquentée et enrichie par les pèlerins. Il s’y tenait en effet grand’foire d’indulgences. Lausanne devait son influence à l'évêché, aussi les bourgeois étaient par intérêt hostiles à toute innovation religieuse (1). Grâce à la proximité de Berne et à l’état des esprits dans cette cité, on entendait bien murmurer parfois les noms de Zwingle et de Luther ; mais nul n’avait osé jusqu'ici prononcer le mot de réforme.

Larnbert était certainement le premier moine qui arrivât à Lausanne cachant sous la défroque du franciscain, un cœur évangélique. En sa qualité de « prédicateur apostolique, » il prêcha à plusieurs reprises devant l’évêque, avec un grand succès, et ne craignit point de

(1) Le Chroniqueur, recueil historique et journal de l’Helvétie romande, en l'an 1535, par L. VurLIEMIN, première année, p. 10.

su VOL

dé | latssenparattiétsn foi nouvelle, au grand scan dale des chanoïnes qui l'accusèrent d'hérésie auprès de leur maître. Montfaucon qui aimait le cordelier, à cause de sa vivacité méridionale, de sa parole facile et de sa gaîté, ne se laissa point émouvoir et se borna à raconter à Lambert les tentatives que l’on faisait auprès de lui pour l'éloigner. Il prenait un plaisir singulier à l'entendre discuter sur l'autorité des papes, de l'église et des conciles, sujet qui était alors, comme aujourd’hui, fort controversé. On parlait aussi, au château épiscopal, quoique avec plus de retenue, du mouvement religieux qui avait éclaté à Berne. Lambert ne faisait point mystère de ses sympathies et des opinions plus libres qu’il avait acquises à l’école de Luther.

Le jeune et mondaïn évêque, moins perspicace que ses chanoines, ne sut pas discerner dans Lambert l'adversaire de Rome. Il lui remit à son départ des lettres de recommandation pour Fribourg, Berne, Zurich et Bâle, et le pressa fort de lui écrire, ce que celui-ci fit plus tard (janvier 1525). François quitta donc Lausanne, comblé des marques de la faveur épiscopale, et, franchissant le Jorat, arriva à Fribourg, où il fit quelques prédications. Il rencontra dans la cité de la Sarine un petit nombre d'hommes qui avaient du penchant pour les nouvelles doctrines, entr'autres Jean Kotther, organiste

de la collégiale, Thomas Gate at Jean Venner, chantre de Saint-Nicolas (1). |

A la fin de juin 1522, Lambert arrivait à Berne.

L'aristocratique capitale de l'État de Berne présenta au moine fugitif un spectacle qui le surprit.

Jusque-là ce n’était que par de vagues rumeurs qu'il avait eu connaissance de la révolution accomplie dans les esprits par la parole puissante de Luther et par la savante dialectique de Zwingle. Mais à Berne, il voit, il touche ce mouvement réformateur. La ville, le pays, nobles et paysans, savants et :Ilettrés, discutent les doctrines nouvelles.

Berthold Haller, né à Aldingen en Souabe (1492), nommé.en 1521, prédicateur de l’église collégiale de Berne, poursuivait courageusement depuis quelques mois l’œuvre réformatrice entreprise quatre ans auparavant par le savant çcordelier alsacien Sébastien Meyer.

Encouragé, enflammé par les lettres énergiques de Zwingle, ce jeune homme de vingt-trois ans, quittant sa timidité naturelle, mettait sa grande activité et sa belle éloquence au service du pur Évangile. Violemment attaqué par les

(1) Correspondance des Réformateurs, tome I, p. 329, note 6.

à e BUT 30 AT partisans a Mkcienne église, il était soutenu

par des conseillers, des bourgeois, des chanoines même.

La vue de ces luttes vigoureuses réjouit le cœur de Lambert.

Combien de fois il avait désiré y prendre part, lorsqu'il lisait dans sa cellule les énergiques appels de Luther au peuple allemand.

Il pourra donc parler ouvertement désormais

de ces choses que ses yeux ont vues, que ses

oreilles ont entendues, parce que le Saint-Esprit les a révélées à son cœur! A peine descendu de sa monture, il se rendit auprès de Berthold Haller. Il ne se lassait point de l’entendre parler des signes du temps, du courage apostolique de Luther, de la puissance et de la spiritualité évangéliques de Zwingle, de la réforme de l’église partout commencée, de l’opposition ardente du clergé et des moines, et de l’entrain du peuple à soutenir les novateurs.

À l’ouïe de ces discours le cœur de Lambert bondissait.

Comme un coursier généreux, il eut voulu s'élancer aussitôt dans la lice, mais... Ô douleur qu'il devait souvent ressentir plus tard! il ne savait point manier ce dialecte germanique qui lui eut permis de laisser déborder du haut des chaires le flot de pensées nouvelles dont la

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multitude l'oppressait. Ne pouvant parler allemand, il parla latin devant des ecclésiastiques et des personnes distinguées, qui ne pouvaient en croire leurs oreilles, « qu’un Francais, et surtout un franciscain, osât parler avec autant de force des maux de l'Église, de la corruption des prêtres, de la messe, des traditions et des ordonnances, et de la grossière superstition des moines. » {1} « Il me semblait inoui, écrivait Haller à Zwingle, quelques jours plus tard, d'entendre de pareilles choses d’un cordelier et d'un français, qualités qui supposent l’une et l’autre une mer de superstitions. » (2).

L'impression produite par les discours du

(4) « Pater ille Franciscanus, et nihil minus quam Monachus, concionator tamen apostolicus et generalis conventus avenionensis, ad quinquennium jam ferme docendae verilatis chrisiianæ oficio functus, Gebennis, Lausannæ coram Episcopo, Friburgi, et jam Bernæ, latino tamen sermone, concionatus est nostris sacrificulis, nondum ex omni parte in re christiana sanis, de Ecclesia, sacerdotio, sacrificio et missa; rursus de Romanorum Pontificum Episcoporum traditiuneulis, de ordinum et religiosorum fatuis et plene hypocriticis superstitionibus ceterisque multis, quibus omnibus nonnihil profuit. » (Berthold Haller à Zwingle, de Berne, 8 juillet 1522, Corresp, des Réf. Tome I, p. 103.

(2) « Non quod haec à nobis aliena sint, verum a tali homine Franciscano observante, Gallo (quæ omnia mare superstitionum confluere faciunt), inaudita videbantur, » (HALLER A ZWINGLE), tbidem p. 103.

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ROIS franciscain fut profonde. « Nos prédicateurs doiventavoir doublement raison, disait-on, puisqu’un tel homme trouve insupportable l’état actuel. » (1).

Au commencement de juillet, Lambert partit pour Zurich, muni d'une chaude recommandation de Haller pour Zwingle. L'heure était sérieuse pour le réformateur zuricois. Il était alors en lutte avec les moines, aussi salua-t-il avec bonheur ce renfort inattendu. (2) Il fit un cordial accueil au protégé de Haller et lui ouvrit l’église de Notre-Dame. Lamberty prononca quatre discours, où il attaqua avec force les erreurs de Rome. Comme, dans le quatrième, il défendait l’invocation des saints et de Marie, une voix animée lui cria : « Tu te trompes, frère. » (3) C'était la voix de Zwingle. Froissé de cette interruption intempestive, Lambert

(1) Baum. Lambert von Avignon, p. 26.

(2) Voici en quels termes l'arrivée de Lambert à Zurich est

Tacontée par un témoin occulaire : « Un samedi, le 42 juillet

4522, on vit entrer dans Zurich un cordelier, observantin, nommé Franciscus Lamberti. C'était un homme de grande taille, monté sur une änesse, F1 venait d'Avignon, où il avait été pendant quinze ans lecteur d'Écriture Sainte. Il ne savait pas un mot d'allemand, mais il parlait très bien le latin. » (J. C. Füsslin, Beytrage zur Erlauterung der Kirchen — Reformations — Geschichten des Schweitzerlandes. Tome IV,

(3) « Bruder, da irrest du » {Ibéd.)

demanda au réformateur, aux applaudissements des adversaires, une conférence sur le sujet contesté. Zwingle accepta, et le 15 juillet, à dix heures, les deux champions se rencontrèrent dans la chambre de conférences des chanoines. Zwingle ouvrit l’Ancien et le Nouveau Testament, en grec et en latin; il discuta, il enseigna jusqu’à deux heures; et alors le moine français, joignant les mains et les levant vers le ciel : « Je te rends grâces, à Dieu, dit-il, de ce que, par un organe aussi illustre, tu m'as donné une connaissance si claire de la vérité! Désormais, ajouta-t-il en se tournant vers l’assemblée, dans toutes mes détresses j’invoquerai Dieu seul, et je laisserai 1là tous les chapelets. » (1).

Le lendemain Lambert prenait le chemin de Bâle. |

(1) Füssuin , ibid. — MERLE D'AUBIGNÉ, Histoire de la Réformation, tome IT, p. 389.

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