‹ Lambert DaneauChapitre 22 sur 136 · Voy. lettre · texte numérisé non relu

Voy. lettre

2. De Thou, Histoire nniversclle, liv. XXXI, tome IV. p. 275 de l'éd. française de Londres, 1734.

En arrivant, le roi rétablit la messe qui avait cessé, comme nous l'avons vu, d'être célébréeà Gien (Vallet, p. 155).

Si nous ne craignions d'allonger indéfiniment cette notice sur l'Église dont nous nous occupons, nous raconterions en détail ce qui arriva, par leur faute, à l'avocat Antoine Hasté, et à quatre « personnages », tous' les cinq de Gien, qui passant près d'une église en se rendant d'Orléans à Châtillon-sur-Loire, entendirent un prêtre chanter la messe, et, se précipitant, saisirent le missel et le mirent en pièces. Ils furent victimes de ce zèle coupable « comme aussi, dit Th. de Bèze, leur faict n'estoit louable ». Ant. Hasté survécut seul, mais avec une main de moins. On l'avait laissé pour mort. Gela se passait le 7 novembre 1562.

Le 9 janvier 1563, Augustin Frêle^ , prévôt et juge ordinaire de Gien, fut aussi pris, et « tellement géhenne qu'il demeura longtemps sans se pouvoir ayder de bras ni de jambes». Les mauvais traitements qu'il essuya, fait remarquer l'abbé Vallet (p. 156), furent inutiles pour son salut. Il persista dans son endurcissement. JMous comprenons fort bien pour notre part que cette manière de présenter la vérité ait peu séduit et peu convaincu le malheureux prévôt.

Le roi avait établi le seigneur de Prie gouverneur de la ville; il le resta jusqu'après l'édit de pacification du 19 mars 1563.

« Le 2 avril (1563) les protestants de Gien qui s'estoient réfugiés à Orléans reprirent la route de Gien avec tout le consistoire et Lambert Daneau leur ministre, ayant pour leur conducteur le lieutenant-général de ladite ville qui avoit esté avec eux avec un singulier exemple de constance, l'espace de sept mois qu' avoit duré leur exil ». Le 3 avril, ils arrivèrent aux fau-

1. L'abbé Vallet, à l'année 1528 (p. 90), mentionne : Jean Frêle, licentiè es lois, conseiller du Roy, garde de la prévôté de Gien. Peut-être était-ce le père d'Augustin.

bourgs et ils y rencontrèrent l'autre troupe des leurs, arrivée dès le i" avril, de Châtillon-sur-Loire et de Montargis sous la conduite du ministre La Vallée. Les portes ne leur furent ouvertes par le sieur de Briare (qui commandait en l'absence du sieur de Prie) que le 4 avril, mais alors « ceux de la religion rentrèrent, et suivant l'Édict du Roy qui avoit nommé la ville Gyenpour le lieu de l'exercice de la religion au bailliage d'icelle,

recommencèrent leur exercice dès le lendemain combien

que la garnison n'en partit que le quinziesme dudit mois » K

Telles furent les péripéties par lesquelles passèrent, durant la première guerre de religion, et l'Église réformée de Gien et L. Daneau. Il nous reste cependant à mentionner un dernier fait sur lequel nous n'avons pu nous former une conviction bien arrêtée.

Dans une lettre que Daneau et son collègue écrivent à Calvin (V. lettre n" 2) il est question d'un investissement ou d'une occupation de Gien par plus de quatre mille hommes, sans que pour cela le culte cesse d'être célébré. Nous n'avons pu nous rendre un compte exact ni de l'événement auquel les ministres de Gien font allusion, ni du moment précis où cet événement a dû se passer. M. le professeur Ed. Reuss, de Strabourg, en nous communiquant, avec sa bienveillance bien connue, la lettre en question, ajoutait : «Nous " l'avons placée en août 1562 ». Cette date paraît en effet la plus probable si l'on admet qu'il s'agit des troupes des capitaines La Fayette et autres qui s'emparèrent de Nevers, La Charité et d'autres villes du pays, et qui peuvent bien s'être approchées de Gien. D'Aubigné, le seul des historiens qui,ànotreconnaissance, parle . de cette occupation de Gien, dit positivement que La Fayette

1. L'édit de pacification du 19 mars 1563 se trouve dans les Mémoires de Condé, t. IV, 311 ; l'article de l'édit ici visé est à la p. 313. — Édition de 1743.

2. Nous désigne les savants éditeurs des Œuvres de Calvin, actuellementen cours de publication.

prit cette ville, et cela avant le siège de Bourges '. De Bèze n'en parle point; même cette affirmation de d'Aubigné est en désaccord avec certaines affirmations de Vllistoire ecclésiastique" . De toutes manières, il paraît quelque peu difficile que La Fayette et les autres capitaines disposassent de quatre mille hommes; et encore plus que s'il entra à Gien en vainqueur, La Fayette ait montré cette modération dont parlent les ministres, et qu'il n'avait montrée nulle part ailleurs. Quoi qu'il en soit, l'événement en question, dont les détails nous sont inconnus, n'a pu se passer qu'entre avril et septembre 1562. Plus exactement, il n'a pu avoir lieu qu'entre juin et août ; très probablement Gien fut pris en juillet, occupé jusqu'au commencement d'août, et c'est entre la fin de cette occupation et le moment où l'on apprit à Gien que Bourges avait été rendue par composition, que les ministres écrivirent leur lettre à Calvin. Ajoutons qu'il est encore plus difficile de transporter cette lettre au mois d'avril ou de mai 1563, car on ne pourrait absolument pas s'expliquer, dans ce cas, la présence autour de Gien de toute une armée.

1. Voici ce que dit d'Aubigné (Histoire universelle, tome I, liv. III, chap. x, col. 217, éd. de 1626) : « Orléans ne nous amusera guères, pourceque La Fayette ayant pris Gien sans peine, et quelques autres bicocques, estoit déjà mandé pour le siège de Courges, où ceux d'Orléans envoyoyent ce qui leur estoit possible, sans oublier aucunes des parties de leurs affaires, comme de fournir instruments à Dandelot, auquel il fallut faire tenir une confession de foi des Eglises françoises, pource qu'on avoit abreuvé les Allemans d'une autre confession contrefaicte.... » etc. — En admettant que La Fayette ait été appelé à Bourges vers le 15 août 1562, et qu'il ait occupé Gien quelques semaines, cela nous reporte, pour la prise de cette ville, au mois de juillet.

2. Histoire ecclésiastique, II, 415, Bèze dit que La Fayette resta à Nevers jusqu'au 8 septembre, et qu'il ne fut rappelé à la cour, sur la sollicitation des catholiques eux-mêmes, « qu'environ lareddition de Bourges.» Cf. Hist. ceci., II, 408 et suiv.; de Thou, op. cit., liv. XXXI, t. IV, p. 273-275, éd. franc, de

^111. l'église de giex depuis l'édit de pacification jusqu'a la saint-barthélemy l x cl u si v e jl e xt. (1563-1572.)

Nous sommes malheureusement dépourvus de renseignements sur la vie intérieure de l'Église de Gien pendant les années qui séparent les deux premières guerres de religion. Quant à ce qui concerne l'activité pastorale, théologique et littéraire de Daneau lui-même, telle que ses lettres à Pierre Daniel permettent de la concevoir, nous en renvoyons l'examen à la seconde partie de cette étude. Nous nous voyons donc obligés de passer sans transition à Tannée 1567.

Après avoir dit que les réformés de Gien commencèrent leur « exercice » tandis que la garnison catholique était encore là, et qu'ils continuèrent ainsi durant quatre ans, l'abbé Vallet (p. 159 et suiv.) raconte les faits suivants, que nous citerons d'après lui, et dont nous examinerons ensuite sommairement la crédibilité. Voici ce qu'il dit : « Alors (1567) ils formèrent le dessein de se rendre les maîtres absolus de la ville, et d'achever de détruire les églises, parce que leur ministre L. Daneau, qui a été ministre à Genève, ne cessait de leur dire que pour chasser les pigeons il fallait abattre les colombiers. Pour en venir à bout, le sieur de la Bordinière y amena un grand nombre de ceux qu'on appelait les pieds-nuds de Bourges, et les fit entrer par la porte du pont aidé de quelques habitants qui étaient du complot. Ces sortes de gens n'épargnèrent ni le sacré, ni le profane, se jetèrent sur l'église collégiale de Saint-Étienne, en emportèrent les ornements et l'argenterie, et dissipèrent les

reliques de sainte Félicule, patronne delà ville Ce fut ainsi

que ce beau monument de la pieté d'Anne de France, comtesse de Gien, fille de Louis XI, fut presque entièrement renversé. Le couvent des minimes et le monastère de Sainte-Glaire, qui n'é-

talent guère plus anciens l'un que l'aulre, souffrirent le même traitement, et l'église paroissiale de Saint-Laurent ne fut point exempte de ravage. Les huguenots y trouvèrent leur compte comme à Auxerre; ils employèrent les démolitions des églises pour bâtir leurs maisons, et se mirent à leur aise sans qu'il leur en coûtât rien.

)) Les prêtres du pays, au nombre de quinze ou environ, s'étaient retirés avec quelques bourgeois au château de La Bussière, situé à deux lieues de là dans le diocèse de Sens,*croyanL y être en sûreté. Ils y furent bientôt assiégés, et le défaut de provisions les obligea de se rendre. On ne peut sans horreur rapporter ce qui se passa à la prise de ce château ; il est cependant utile de le faire, continue M. Lebeuf (c'est toujours l'abbé Vallet'qui parle), et je donnerai moi-même ensuite de plus grands détails à cet égard. Il est donc utile de le faire pour la confusion des hérétiques, et pour apprendre aux catholiques jusqu'à quel excès peut conduire l'esprit de l'hérésie. On voit alors ces gens qui reprochent sans cesse aux conciles catholiques de manquer à leur parole, violer sans scrupule le droit des gens et inventer des tourments inconnus aux tyrans les plus cruels. Ils avaient promis aux assiégés de leur sauver la vie, mais cette promesse n'arrêta pas la rage dont ils étaient transportés. Leur fureur alla jusqu'à leur couper les oreilles et les parties honteuses. Quelques-uns n'eurent pas honte de s'en faire une infâme parade, et d'étaler ces marques de leur barbarie sur des chasubles ou autres ornements d'église dont ils s'étaient revêtus, criant de toutes leurs forces : chapelets des papistes; à cinq sols la messe de la Bussière,il cinq sols! On croit qu'ils jetèrent ensuite les corps de ces quinze prêtres dans les fossés du château de La Bussière. Il y avait, entre autres, un religieux de l'ordre de Saint-François, nommé Jean Parisot, du couvent deMâcon, qui était pour lors confesseur des Chxrisses.Ce saint homme souffrit la mort avec une patience admi-

rable. Il encouragea même les autres prêlres à endurer le martyre, ayant été réservé pour le dernier. Tout ceci arriva le 18 octobre.

» On ignore encore aujourd'hui le lieu où les corps de ces illustres martyrs de La Bussière ont été mis. La plus commune opinion, sans néanmoins aucune certitude, est qu'ils furent jetés dans les fossés dudit château de La Bussière. Il est cependant surprenant que les catholiques de ces temps-là, et surtout les ecclésiastiques qui leur ont succédé, aient si fort négligé de s'informer au vrai de l'endroit où ces corps religieux (sic) ont été mis, afin de faire passer à la postérité leur nom dont la mémoire aurait dû être immortelle, et ferait également honneur à la ville de Gien et à leurs familles.

y> Mais j'ai entendu dire depuis à M. Billard' propriétaire du château de Chenevière, qu'étant dans le temps régisseur de la terre de La Bussière, qui appartenait alors à MM. du Tillet, étant chargé de faire mettre à sec les fossés du château pour les curer, on y trouva beaucoup d'ossements humains; et que, d'après l'opinion publique, étant bien persuadé que c'étaient les restes des glorieux martyrs de Gien, on les enterra honorablement dans l'église paroissiale des Augustins, qui étaient curés de La Bussière. »

Les réformés se seraient donc emparés de Gien au début de la seconde guerre civile, et y auraient commis d'horribles excès. Le fait en lui-même est possible, mais les circonstances doivent avoir été quelque peu différentes. Ainsi, par exemple, les pieds-nus étaient bien des brigands ; mais ils étaient catholiqucsK II est donc peu probable qu'ils se soient emparés de Gien au profit des protestants. Que les protestants aient

1. Cf. Recueil des choses mémorables, etc., p. ili deTéd. de Heden, 1603. Ue Bèze, op. cit., II, 392.— hespicds-mis étaient des paysans que la misère ou le désir de piller avait fait se révolter, et qui faisaient main basse sur les propriétés des huguenots. Peut-être ne respectaient-ils pas toujours absolument celles des catholiques.

détruit des églises, ce n'est malheureusement pas impossible; mais qu'ils aient eu le temps en moins de six mois (octobre 1567 à mars 1568) de bâtir leurs maisons avec les débris et de se mettre à leur aise, paraît plus difficile, en temps de guerre surtout. Et ainsi de suite.

D'ailleurs, qui raconte ces faits? Ce n'est point l'abbé Yallet lui-même, il les a copiés de l'abbé Lebeuf. Mais celui-ci à son tour ne fait que reproduire un mémoire écrit en 1636 par un certain chanoine nommé Boizon. C'est lui qui attribue à Daneau le propos que nous avons rapporté ; aux protestants de Gien la pensée d'avoir appelé les catholiques pieds-nus; à ceux-ci enfin toutes les horreurs de Gien et de La Bussière. Il est fâcheux que son mémoire ait disparu, pour autant du moins que nous pouvons le savoir. En effet aucun des historiens que nous avons consultés ne parle de cet événement tragique. S'il est question h une ou deux reprises, dans de Thou, par exemple, du château de La Bussière, c'est comme d'une place catholique. Qu'elle ait pu être prise par les huguenots, puis rendue à la paix du 23 mars 1568, comme le fut la ville de Gien elle-même, c'est fort possible. Ce que nous savons, c'est que dans la seconde moitié de 1568, en tous cas, la garnison en était catholique K Or c'est justement en octobre 1568 que le chanoine Boizon place la prise du château de La Bussière. Et qu'on admire ici la manière ingénieuse dont un historien comme l'abbé Lebeuf, si sérieux lorsque ses convic-

I. Le château de La Bussière a-t-il jamais été pris par les huguenots? Il n'en existe, à notre connaissance aucune autre preuve que celle ci-dessus, qui est bien faible. De Thou mentionne ce château comme ayant une garnison catholique avant mai 1569. Or il est évident que si ce château, qui appartenait aux du Tillet, avait été pris, c'eût été avant que Gien ne fût sous le gouvernement du comte de Martinengues. A partir de l'arrivée de ce gouverneur, qui suivit la proclamation de l'édit de pacification de mars 1568, tout le pays retomba sous l'autorité des catholiques. Si donc il y avait une garnison catholique au commencement de l'année 1569, elle devait y être au moins depuis le mois de mars 1568. — De Thou, op. cit., liv. XLV, t. V, p. 602.

tions ou ses préjugés religieux ne sont point en cause, se tire de là. Après avoir constaté que ces faits sont rapportés à Tannée '1568, il ajoute : « Il y a cependant plus d'apparence qu'ils arrivèrent en J567, puisque c'est au mois d'octobre qu'on place ces meurtres et ces ravages. Il faut donc supposer ici une de ces particularités qui nous sont restées inconnues, et nous contenter de dire qu'il est certain que pendant l'été 1568, la ville de Gien n'était plus sous l'oppression des hérétiques. 3> Voilà tout ce qu'il ose affirmer; et c'est cependant lui, qui « pour la confusion des hérétiques, d a raconté en style emphatique toutes les horreurs de La Bussière *.

Quant au meurtre de ces quinze prêtres, et bien qu'il lut de notre droit d'invoquer ici le tcstis (oius, testis mdla.s, surtout quand ce témoin écrit (5% ans après l'événement, et qu'il est impossible de contrôler non seulement la valeur du témoignage, mais celle du témoin lui-même, que sa position de prêtre exposait, en pareille matière, à n'être pas absolument impartial, nous préférons faire remarquer combien il est peu probable que les « martyrs s de La Bussière, s'ils avaient réellement existé, eussent été oubliés six mois après (nous supposons, pour un instant, que le fait se soit passé en 1567; et même moins de six mois, alors que la réaction catholique triomphante à Gien et aux environs, l'était aussi à La Bussière. Evidemment les ecclésiastiques catholiques n'auraient point négligé — et c'eût été leur droit et leur devoir — de recueillir pieusement des restes mortels si précieux, et de leur élever un tombeau. Mais point : ni leurs noms, ni la place où ils furent jetés, ni le sort de leurs restes, rien de tout cela n'a été l'objet du moindre souci d'aucun contemporain laïque ou ecclésiastique. Quant aux ossements trouvés dans les fossés du château, on avouera qu'ils ne signifiaient pas grand'chose,

Page 1