Même lettre à Gaultier que ci-dessus
3. Voy. Bi.bliofjraphie, n° 49. — Le récit lui-même se trouve à la p. 1460 du Recueil des Opuscales de Daneau.
nouveau professeur de Leyde devait passer par cette ville et s'y arrêter pendant deux jours. Daneau voulut profiter de cette halte pour aller saluer quelques amis, et notamment le fameux pédagogue strasbourgeois Sturm, de SIeida, alors îigéde soixantequatorze ans environ ^
Les théologiens ubiquitaires, ayant eu vent de son arrivée et de son intention, obtinrent, soit par leur influence personnelle sur les hôteliers, soit avec l'aide, et en tous cas avec la connivence des magistrats, que les hôtels de la ville fussent fermés à leur adversaire.
Effectivement, lorsque Daneau se présenta, avec sa femme et ses enfants, dont l'aîné, dit-il, n'avait encore atteint sa septième année, à l'auberge du Bœuf, habituellement fréquentée par les voyageurs suisses, il s'en vit, malgré ses offres et ses instances, refuser l'entrée. On était en hiver, et le temps, ce jourTlà, était particulièrement froid et pluvieux; en outre la nuit venait. Daneau et quelques amis allèrent aussitôt frapper à la porte de différents hôtels ; partout même refus. A la fm pourtant, grâce à ses amis et à quelques écoliers allemands nobles, il put trouver une auberge et s'y installer.
Le lendemain matin, de fort bonne heure {hene mane), il reçut d'un ami le conseil de sortir de la ville le plus promptement que faire se pouvait. Néanmoins il ne voulut pas partir avant d'avoir salué Sturm et remercié ses obligeants amis de la veille. Il sortit donc de l'hôtel, se rendit chez Sturm, et même y déjeuna. A son retour, il trouva un soldat du guet {?lictor consulis) qui l'attendait pour le conduire chez le bourguemestre. Daneau le suivit, et après trois heures d'attente, il fut enfin introduit devant cet honorable magistrat.
1. Jean Sturm (1507-1589), que Daneau voulait visiter, un des hommes les plus distingués du XVP siècle, partageait dans une grande mesure les idées dogmatiques de Daneau. De plus, et c'était un grand titre aux yeuv de son visiteur, il s'était toujours montré l'infatigable ami des huguenots. Voy. Herzog, Real-Encykiop., XV, i92.
Le bourguemestre, nous raconte Daneaii, avait déjà sacrifié outre mesure à Gérés et à Bacchus. Aussi le retint-il plus de deux heures, et lui posa-t-il plus de soixante fois (sexagies) les mêmes questions, à savoir : s'il ne se nommait pasDaneau? et d'où il venait ? et où il allait? Enfin, il lui demanda s'il n'avait rien écrit contre la Formule de Concorde ' . Sur l'assurance de Daneau que ce document n'ayant encore paru qu'en allemand, il n'avait même pas pu le lire, et à plus forte raison l'attaquer^ le bourguemestre le laissa enfin aller.
Daneau ressentit vivement cet affront non moins dogmatique que personnel. Il y revint souvent dans ses lettres, et en fit le récit en quelque sorte officiel dans l'ouvrage auquel nous l'avons emprunté.
Au contraire, les ubiquitaires furent enchantés. Rabus, l'un d'entre eux, écrivant à Pappus le 28 mars 1581, lui dit qu'il a lu avec le plus grand plaisir le récit de la mésaventure de Daneau ^.
Enfin celui-ci arriva à Leyde, et la réception aussi honorable que cordiale qui lui fut faite le consola certainement des ennuis de la route.
L'Université de Leyde, où il venait enseigner, était de création récente. Elle avait été fondée, le 8 février 1575, par le prince Guillaume d'Orange, qui avait voulu, par là, récompenser la ville de Leyde de la résistance héroïque qu'à deux reprises différentes elle avait opposée aux troupes espagnoles.
Certes, si les détails de ces sièges mémorables, des causes qui les amenèrent et des conséquences qui en résultèrent, tant pour la ville elle-même, que pour le pays tout entier, ne
1. La Formule de Concorde, qui était le confession de foi de l'Église luthérienne, avait été publiée le 5 juin 1580. Voy. Herzog, R. E., III, 87 et suiv. et Bibliog., n» 27.
2. Rabus Papi)0. « KaTaarpotpyi cum Daiiaco lectu mihi fuit jucundissima. Ctipio a. scire an sub consulc Argentinensi Leichensteigero, qui jamin officia
devaient nous entraîner trop loin, nous aimerions à nous y arrêter longuement. Nous aimerions à raconter la lutte héroïque soutenue par un petit peuple, dirigé par un patriote de génie, contre la puissance la plus formidable et la moins scrupuleuse (en ce siè(;le où pourtant elles l'étaient si peu) des puissances du monde au xvf siècle ; nous aimerions à montrer cette poignée de Néerlandais, conquérant, au prix de sacrifices etd'efTorts inouïs, leur liberté religieuse et civile sur le gouvernement espagnol, ses agents et ses soldats, c'est-à-dire sur tous les genres de despotisme secondés par tous les genres de cruauté.
Mais comme nous n'avons pas à faire cette histoire, que chacun peut lire dans l'historien Motley, par exemple, nous n'en dirons que ce qui paraîtra nécessaire à l'intelligence du sujet qui nous occupe.
Les Pays-Bas, cette contrée si riche et si cultivée de toutes façons, placée entre l'Allemagne, la France et l'Angleterre, ne .pouvaient pas ne pas être envahis de bonne heure par les idées religieuses nouvelles, qui, au xvf siècle, transformèrent notre vieille Europe. On peut même affirmer, si l'on en juge par le nombre des placards^ ou édits contre l'hérésie (au moins dans l'espèce), qui se renouvelèrent constamment depuis 1551 % que la Réforme y trouva de bonne heure de nombreux adhérents.
Ces placards, de plus en plus cruels, n'atteignirent bientôt
esse dicitnr, omnia sint facta Cette lettre est du "25 mars 1581. (Msc. vol.
VIII, p. 48, Serin. Eecl. Anjcnt.) Elle se trouve à Zurich.
1. Ch. Paillard, Considérations sur les causes générales des troubles dans les Pays-Bas. Bruxelles, Campan; Paris, Sandoz et Fischbacher, 1874, p. 120. — M. Paillard ne mentionne pas moins de dix édits ou placards rendus contre l'hérésie avant celui du 25 septembre 1550. Ajoutons que depuis 1523, il y avait un inquisiteur général chargé de veiller sur la foi des populations. Il se nommait François Van der Huist, et avait été conseiller au conseil provincial de Brabant. .\u reste, cet inquisiteur avait, paraît-il, moins de bonne foi que de foi, car il fut révoqué, dès 1524, pour crime de faux. Ibid., p. 123.
plus seulement la liberté religieuse des Néerlandais; ils atteignirent aussi, surtout le fameux placard de 1550, leur liberté civile et politique; et cela d'autant plus que leurs fauteurs, pour en assurer l'observation, employaient des soldats espagnols. L'inquisition espagnole et les soldats espagnols! quelle indépendance aurait pu survivre contre de pareils ennemis ?
Aussi voyons-nous, dès le commencement de la seconde moitié du xvf siècle, les grands seigneurs des Pays-Bas? bien que pour la plupart catholiques, former des ligues, signer des compromis, afin d'obtenir de leur souverain l'abolition de l'inquisition d'Espagne, le rappel des troupes espagnoles, et le respect de leurs franchises nmnicipales ou nationales.
En i566, la duchesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas, est obligée de céder devant les explosions du mécontentement et de la foi populaires.
Mais bientôt l'horrible bourreau des Pays-Bas, digne instrument de son maître Philippe II, de ce roi lui-même meurtrier de son propre fils, — il est difficile d'en douter sérieusement, — inventeur d'un supplice nouveau et silencieux pour la punition des hérétiques, démon du Midi, comme on l'a si bien nommé, le duc d'Albe paraît dans la scène *.
i. Pour éviter le bruit, les spectacles, et surtout les émotions populaires qui auraient pu en résulter, les exécutions se firent en cachette et par un procédé nouveau. « Au lieu du feu ou de la corde, dit un ancien auteur, on avait, dans les prisons, de grandes cuves pleines d'eau, dans lesquelles on vous jetait le pauvre hérétique, pieds et poings liés, jusqu'à ce que suffocation totale s'ensuivit. Cette invention chrétienne était du Roi lui-même, qui, parmi les grandes occupations de sa politique, trouvait ainsi le tems de donner quelque exercice à sa piété. » Gérard Brandt, Histoire abrégée de la réformation des Pays- Bas, traduite du hollandais (La Haye, 1726), tome 1, p. 115). — Sur l'assassinat probable de Don Carlos, sur l'ordre de son père, voy. J. Lothrop Motley, Histoire de la fondation de la république des Provinces-Unies, trad. Guizot (Paris, Michel Lévy, 1859), tome II, p. 478-490. — Le duc d'Albe arriva à Bruxelles vers la fin d'août 1567.
De 1567 à 1573, le duc, — c'est lui même qui s'en vante, — livre au bourreau, avec l'aide du conseil des troubles, plus de dix-huit mille tètes. Hérétiques ou rebelles, protestants ou patriotes, tous y passaient, ou pouvaient y passer. « On eût eu quelque peine, dit M. Motley, à trouver une maison protestante ou catholique, qui n'eût pas été atteinte par la mort, le bannissement ou la confiscation*. »
Ajoutons qu'un aussi saint zèle ne manqua pas d'être récompensé. Environ une année après l'arrivée du duc d'Albe dans les Pays-Bas, « le pape lui fit présent du chapeau et de l'épée que les pontifes bénissent tous les ans aux fêtes de Noël- ».
Nedisonsrien des horreurs de la guerre; de ces villes rasées, détruites, brûlées; de ces populations passées tout entières au fd de l'épée! il faudrait entrer dans de trop horribles détails, et la plume nous tomberait des mains.
A la cruauté le duc joignait la cupidité. Partout il pillait, et les provinces devaient non seulement subir, mais encore payer leurs meurtriers. Des impôts exorbitants furent exigés, mais, comme ces impôts se répartissaient sur tous, le nombre des mécontents s'accrut en proportion, et des velléités de résistance se manifestèrent.
Grâce à ses soldats espagnols, non moins âpres-que lui à la curée, le duc allait cependant triompher de ces résistances et les noyer dans le sang, lorsqu'il apprit tout à coup que les Gueux </ewer^ sous la conduite de Guillaume de k Marck, coura-