‹ Lambert DaneauChapitre 58 sur 136 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Tel fut Lambert Daneau. S'il ne doit pas être placé h côté d'un Calvin et d'un Th. de Bèze, dont il s'honorait d'avoir été l'élève, il vient immédiatement après eux. Il est des premiers du second rani-. Ainsi l'ont jugé ses, contemporains. Il ne méritait donc pas l'injuste oubli où il était tombé.

Porter un jugement d'ensemble sur lui, c'est le porter en même temps sur la plupart des théologiens éminents du xvr siècle. Il a eu leurs qualités et leurs défauts. Gomme eux, et toute notre seconde partie en servira de preuve, il eut une capacité de travail extraordinaire et une incroyable érudition ; comme eux, une foi, une piété vivantes, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, énergiques. Mais comme eux aussi, il eut un zèle parfois amer, l'amour de la discussioji, l'absence de support pour toutes les opinions dissidentes et une érudition trop imprégnée encore de scolastique. Ces défauts se comprennent aisément. Les théologiens réformés avaient reçu une éducation scolastique ; ils étaient aussi, à bien des égards, restés catholiques. Daneau ne sut s'aiïranchir ni de l'une ni de l'autre de ces influences. Nous le verrons, par exemple, subdiviser à l'infini, faire des distinctions subtiles, et donner à la dialectique une place qui semblera excessive : ainsi il fera toute une apologie du christianisme par syllogismes. Hâtonsnous de dire qu'il n'a pas seulement certains défauts, mais en même temps certains mérites de la scolastique. Si l'on trouve chez lui des raisonnements subtils, il faut convenir qu'il

raisonne fort bien, sait parfaitement discerner le côté faible des objections, le montrer, et fournir les meillem^s arguments à l'appui de la thèse qu'il soutient. S'il divise et subdivise parfois avec trop de complaisance, et si par cela même l'esprit du lecteur a besoin, pour le suivre, de faire un plus grand elfort, cet effort est rémunérateur, car les questions sont élucidées jusque dans leurs moindres détails, et une foule d'aperçus ingénieux, de réflexions nouvelles viennent faire oublier les labeurs de la lecture. - — Daneau, avons-nous dit, resta catholique à bien des égards : il fut autoritaire, absolu, intolérant. Il ne le fut pas plus que ne l'étaient presque tous ses contemporains et que ne l'avaient été ses maîtres ; mais, à coup sûr, il ne le fut pas moins. Ne lui en faisons donc pas un crime, et surtout pas un crime personnel. Il était de son temps, comme nous sommes du nôtre, et Dieu seul sait ce que nos arrière-neveux penseront de nou^. — On ne trouve point chez lui ce qu'on appelle aujourd'hui la largeur d'idées ; sa polémique est acerbe et parfois virulente ; et si dans quelquesuns de ses écrits, il s'attache à ne pas imiter l'extrême insolence de ses adversaires, on sent que cette modération est plutôt une arme d'un genre particulier que le résultat d'une douceur naturelle. Ce qui le prouve, c'est que, vis-à-vis des hérétiques et en général vis-à-vis de tous les dissidents, il n'hésite pas àreconnaître aux magistrats le droit de sévir, si la rigueur devient nécessaire. Le magistrat, dira-t-il quelque part, doit établir, si elle n'existe pas ; maintenir, si elle existe ; rétablir, si elle tombe ou est tombée, la vraie foi et la vraie Eglise, et combattre l'idolâtrie elles hérésies.— Qui ne sait que c'était alors l'opinion commune? et qui donc, s'il est quelque peu initié au XTi' siècle, ignore toutes les circonstances atténuantes que nous pourrions invoquer ici en faveur des Pères de la réforme ? N'oublions pas, d'ailleurs, que c'est à eux que nous devons d'avoir aujourd'hui des idées plus larges, de mieux

comprendre et de respecter davantage les droitsetles exigences de la conscience.

Mais si Daneau a eu les défauts des hommes supérieurs de son temps, il a eu aussi leurs qualités.

Que de sujets d'étude n'a-t-il pas abordés ! Juriste, il a composé plusieurs traités de droit ; philologue, il a écrit des scholies sur d'anciens auteurs classiques, tels que Juvénal,par* exemple, son auteur favori ; théologien, aucun domaine de la science théologique ne lui est resté étranger. Tantôt, il étudie les Pères, et surtout le Père par excellence, saint Augustin ; tantôt il s'attache avec ardeur à la scolas tique et fait précéder son Commentaire sur le premier livre des Sentences de P. Lombard de Prolégomènes sur la scolastique en général qui restent classiques ; théologien dogmatique, il expose sa pensée théologique dans une Isatjoge en 5 volumes, dont le résumé, publié par lui à la fin de sa vie, servira de thème aux leçons d'un ' Gigord, par exemple. Historien ecclésiastique, les hérésies avec leurs complications et leurs ramifications infinies n'ont plus de mystères pour lui, et saint Paul, pour la première fois, trouve un digne biographe; polémiste, il est jusqu'à sa dernière heure (car il est mort, on peut le dire, la plume à la main, sans pouvoir achever une réfutation de Bellarmin à laquelle il travaillait) le défenseur de sa foi contre les Luthériens ou les Papistes ; moraliste enfin, et surtout, il n'attaque pas seulement lejeu, la danse, le luxe, mais il est encore, parmi les Réformés, le premier auteur d'un système de morale distinct de la dogmatique. Il écrit sur les Sorciers, sur la Physique, sur la Géographie... en un mot, il est universel, en un temps où il est encore possible de l'être. Soixante-sept de ses ouvrages sont imprimés, imprimés le plus souvent à plusieurs reprises, et quelques-uns sont traduits en anglais, en hollandais ou en allemand. Enfin un assez grand nombre restent inédits.

Soixante-cinq années .traversées par des difficultés de tout

genre et de fréquenls changemeiUs de résidence, telle a été la durée de sa vie; et si l'on songe maintenant que son premier ouvrage date peut-être de 1559, et qu'à partir de 1561 il eut toujours à remplir des fonctions pastorales, auxquelles, depuis 1573, se joignirent celles de professeur en théologie, on trouvera que Th. de Bèze avait raison d'appeler Daneau, dans sa Préface de VIsagoge : homo incredibilis laboris cl diligentiae ; et Meursius, de dire : « qu'il étoit une encyclopédie, et que ses connoissances surpassoient celles qu'on pouvoit croire possibles à un homme. » Il est vrai que Sénebier, à qui nous empruntons ce jugement de Meursius, ajoute: « 11 composa un très grand nombre d'ouvrages ; il eut la malheureuse facilité de la plupart des savans de son siècle, sans avoir leur génie et leur discernement : aussi la postérité a jugé ses travaux inutiles à l'instruction de ceux qui existent ; elle a rélégué ses nombreux volumes dans les coins poudreux des bibliothèques... )) ( Ilist. lut. de G., I, 313.) Evidemment, Sénebier n'a jamais été les y chercher. Sans cela son appréciation serait à la fois moins sévère et plus juste. Au reste, nous en convenons, beaucoup des ouvrages de Daneau ont vieilli, et sont lombes dans un oubli mérité. Mais sont-ils donc si nombreux les écrivains du xvi" siècle dont on n'en puisse dire autant? et ne faut-il pas tenir grand compte, si l'on veut expliquer ce délaissement de la plupart de leurs ouvrages, du fait qu'ils sont écrits en latin? Et qui sait, d'ailleurs, ce que l'avenir leur réserve? Plus d'un dormait jadis, qui est aujourd'hui en honneur, et ils sont de plus en plus nombreux ceux qu'attire ce grand xvf siècle. Eniîn, tous les ouvrages de Daneau ne sont pas, tant s'en faut, indignes de revivre. Nous aurons lieu d'en signaler, au contraire, de fort dignes d'être lus, et peut-être môme d'obtenir les honneurs d'une réimpression.

Daneau ne fut pas seulement un travailleur et un érudil, il fut encore, nous l'avons dit, un homme de foi et de piété. Psulle

part on ne voit surgir le moindre doute. Cette parfaite assurance a quelque cliose d'édifiant et de grand. On se sent en face d'un homme arrivé à la certitude, acceptant sans hésiter toutes les conséquences de sa conception de l'Evangile, et considérant comme une infidélité, comme un crime, tout compromis toute atténuation, tout effacement des angles. Il est tout d'une pièce. Ainsi étaient ces hommes du xvr siècle. Aussi transportaient-ils les montagnes. — Sa piété n'était pas moins réelle que sa foi. Nous en avons donné çà et là de nombreuses preuves. Mais ses lettres surtout viendront le prouver surabondamment 1.

De tout ce qui précède nous semblent ressortir les traits essentiels de son caractère, c'est-à-dire la fermeté, l'ardeur dans les convictions, poussée parfois à l'excès; la conséquence entre les principes et la condaite'; l'austérité rigoriste en matière de morale, et la haine pour tout ce qu'il croyait faux, usurpé ou compromettant pour la vérité. Juvénal était, après la Bible, son livre de chevet. Sa fermeté le rendit parfois trop absolu; l'ardeur de ses convictions, intolérant; son attachement à ce qu'il croyait vrai, étroit ou injuste; mais partout, toujours et par-dessus tout, il fut un homme de conscience. C'est là un bien bel éloge; tout ce que nous savons de lui nous autorise à l'en croire et à l'en dire digne.

De sa vie de famille nous ne savons rien. Presque jamais il ne parle des siens. Un mot de son testament nous a cependant frappé : il laisse sa femme, Claude de Péguy, tutrice de son fils, mais il spécifie qu'elle n'aura aucun compte de tutelle à rendre. On a remarqué aussi qu'il n'y oublie point sa servante.

Quant à sa personne, il était petit de taille, d'une santé fra-

J . De même que nous laissons aux lettres de Daneau le soin de prouver sa piété, de môme nous ne disons rien maintenant sur sa foi, ou, si l'on veut, sur sa dogmatique. On trouvera dans la IP partie ( n" 63) une exposition de son système théologique.

gile et souvent compromise par son ardeur au travail et par les fatigues des fonctions de pasteur et de professeur qu'il remplit presque toujours conjointement. Si le portrait que nous a laissé Ver Heiden (Praestantium allq. Thcolofjorum effîfj., p. 178, édit. 1602, fol.) est fidèle, ses traits n'étaient point beaux. Il étaitmaigreetavaitles pommettes saillantes; sa barbe était taillée à la huguenotte ; enfin son dos était voûté comme l'est souvent celui des hommes adonnés à l'étude. Mais ces légères imperfections sont vite oubliées quand on voit son front haut et large, son regard profond et méditatif. On ne pense alors qu'à cette force, cette droiture, cettebeauté intérieures, qu'il a toujours aimées et désirées, et que Dieu lui avait départies dans une si grande mesure.

Il nous eût été facile de dire ici tous les éloges que nous avons lus de lui en différents endroits, et dont la France Protestante a réuni un certain nombre; facile, également, de répondre aux critiques que ses adversaires dogmatiques lui ont adressées dans des écrits polémiques. Nous préférons nous borner à citer la délibération suivante du Synode national des Églises Réformées de France réuni à Castres en 16*26 : Ce Synode honorant la mémoiredeM.Daneau, ci-devant ministre de l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, très fameux pasteur et professeur en théologie dans l'Église et l'Université de Béarn, et afin que ses savants ouvrages ne restassent pas dans l'oubli, il pria son digne fils de les ramasser en un volume, et de les publier, et ce présent Synode se chargea de paicr les h'aix de l'impression (Aymon, II, 389).

Ce seul témoignage, émané de l'Église Réformée de France elle-même, ne comprend-il pas tous les éloges, et ne fait-il pas oublier toutes les critiques?

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