PENSÉES SUR LA VIEILLESSES
Il est bon de se préparer à la vieillesse par les réllexions que peut suggérer sur ce triste et dernier âge de la vie l'observation des hommes et de la société ; il est bon de se dire à soi-même d'avance ce que personne ne nous dira, quand nous ne tiendrons plus à ce monde que par des débris d'organe et des débris de souvenirs
L'ouvrage de Cicéron (2) n'est que la poétique de la vieillesse. C'est un livre de rhéteur, beaucoup de phrases et peu de sens. Il n'est bon qu'à endormir de vieux enfants dans une sotte admiration d'euxmêmes, et dans une plus sotte persuasion du respect et de l'amour qui sont dus aux agréments de la caducité et aux perfeciions de la décrépitude.
(1) Ces pnges ont été écrites en 1817. (Note de Lamennais.)
(2) De Seneclule.
On ne saurait assigner exactement le terme où commence la vieillesse. Le terme varie selon les individus, mais il en est peu qui ne s'y trompent.
Un des plus communs et des pires défauts de cet âge est de se flatter. On s'imagine faire exception. Laissons les chimères à la jeunesse, elles lui appartiennent en propre; c'est le dédommagement de la vie qu'elle est condamnée à subir.
Je n'ai point vu de vieillard dont l'âge n'eût affaibli l'esprit, et j'en ai très peu vu qui en fussent convaincus sincèrement. Aveuglés sur ce point par les plus étranges illusions, c'est en partie ce qui les rend ridicules et ennuyeux, et le manque de mémoire augmente encore cet ennui et ce ridicule.
Je dis le manque de mémoire récente, car on ne conserve que trop la mémoire des vieux temps; ot voilà pourquoi, la faculté qui produit s'aflaiblissant, tous les vieillards aiment à conter.
Ils ne sentent leur esprit que dans le passé; outre que la faiblesse se plait à revivre dans le temps de la force, et la souflrance dans le temps des plaisirs, s'il y a toutefois un temps des plaisirs.
Se former des attachements, c'est se préparer des regrets. Malheur à qui tient à quelque chose ! Le temps, de son invisible main, nous dépouille sans relâche. Il reprend ce qu'il ne nous donna, ce semble, que pour nous en faire sentir la perte. Le corps, la pensée, la mémoire : tout va s'évanouissant. Nous couvrons de nos débris la route que nous parcourons.
L'homme fuit quarante ans, soixante ans devant la mort, comme ce roi qui, près d'être atteint par un ennemi avide, lui abandonnait de temps en temps, pour relarder sa poursuite, quelque portion de ses trésors, les emblèmes dérisoires de sa grandeur humiliée, et enfin jusqu'à ses vêlements.
Voyez le soleil terne et pâle se coucher au milieu des nuages : c'est l'image de la vie, mais elle n'a point de seconde aurore.
On court moins de risque d'ennuyer, lorsque l'on puise dans son esprit de préférence à sa mémoire. Mais, autant que possible, il faut s'assurer qu'on ne confond point l'un avec l'autre, car on s'y méprend aisément.
170 LAMENNAIS A LA CIIKNAIE
Tel croit cueillir une rose dans un parterre, qui ne fait que l'exhumer d'un herbier.
Toutes les préventions sont contre les vieillards. S'ils parlent, on s'attend qu'ils déraisonnent, ou à peu près.
Avant d'ouvrir la bouche, il est prudent de se demander si l'on ne justifiera pas cette prévention.
Un vieillard doit être extrêmement sobre de conseils et de blâmes et surtout ne jamais faire valoir son expérience. De toutes les choses auxquelles on ne croit pas, l'expérience est celle à laquelle on croit le moins.
Naturellement les hommes aiment à parler d'eux; et d(Hestent qu'on parle de soi. Les vieillards doivent être plus réservés que d'autres sur ce point. On pardonnera parfois à un jeune homme de parler de lui, à un vieillard jamais. On s'irrite contre ce squelette qui nous attire au fond de sa fosse.
Presque toujours on devient exigeant avec l'âge : pure sottise. Loin d'exiger des égards, il faut même prendre garde de se tromper sur ceux qu'on vous rend. C'est une des humiliations de la vieillesse, de ne rien recevoir que de la pitié! Toute déférence, la plus simple marque d'attention est une aumône qu'on lui fait.
Un homme qui a vécu, c'est-à-dire, observé, réfléchi, trouve dans le mépris de toutes choses la seule consolation réelle du vieil âge, s'il ne la cherche plus haut, là où Tàme entend comme une voix qui l'appelle. Celui qui n'a que vieilli est audessous de tout, parce qu'il ne sait s'élever audessus de rien.
Le plus grand mal de la vieillesse est la dépendance terrible où elle nous met dautrui : dépendance du corps, dépendance de l'esprit, dépendance universelle; et que la faiblesse qui la produit, au lieu d'exciter, comme chez les enfants, un intérêt tendre, n'inspire qu'une compassion humiliante et sèche.
Cela paraît lur, et cependant il no faut pas trop
172 LAMENNAIS A LA CHÊNATE
en accuser les hommes. Je vois même dans ce sentiment indélibéré une preuve de la grandeur de notre nature. Je ne sais quoi nous repousse loin des ruines de riiommc. IS'ous fuyons l'aspect d'organes délabrés qu'un reste d'inlelligence semble animer à regret. L'être immortel ne se reconnaît point dans un cadavre.
Rien de plus difficile aux vieillards que de sentir et de garder les convenances de leur âge. Quelquesuns croient se rendre aimables en affectant les manières, le ton, la légèreté de la jeunesse. 11 n'y a guère de spectacle plus ridicule cl plus rebutant. D'autres, pour conquérir le respect, s'arment dune triste sévérité, d'une sagesse grondeuse et chagrine : profonde combinaison ! Au lieu d'échapper au mépris, ils se l'assurent et l'aversion de plus.
La vieillesse, quant à Tordre de l'existence terrestre, est un passé sans avenir. Elle représente trop vivement la condilion hnmaine, pourque son aspect n'importune pas riiomme.
Qu'est-ce qu'un vieillard dans le monde? Un sépulcre qui se meut. La foule l'évite; quelquesuns s'approchent pour lire l'épitaphe. Un nom, une date : voilà tout ce qui reste de cet homme, quel qu'il fût. Encore ce chétif reste ne durera pas longtemps. La mort dévore tout, jusqu'aux souvenirs. Les noms qu'on appelle immortels ne sont que les vieillards de l'histoire.
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