II. — l
lui non plus, ne pouvait manquer d'éloigner davantage de TEglise celui qu'on voulait faire rentrer dans son giron.
« Je crains que ces tours de bras n'enfoncent davantage, dans les fausses voies où il marche, notre pauvre égaré, et ne soient un obstacle à son retour, plutôt qu'un moyen de le ramener (i) ».
Voilà ce que l'abbé Jean écrivait à M^' Brute lui-même, le 19 avril i836. Il n'avait guère mieux auguré d'une précédente visite de ce saint évéque à la Chênaie, comme l'attestent ces lignes qu'il adressait à l'abbé Rohrbacher, le 17 octobre
'f M^*" Brute, évêque de Vincennes, doit venir me rejoindre à Dinan, mardi prochain; il ira à la Chênaie. C'est un de nos vieux et de nos meilleurs amis; il parlera à celui qui nous est si cher et qui nous cause tant de peines; je n'ose me flatter du succès de cette démarche, hélas ! vous savez pourquoi; mais les paroles d'un saint font
(i) Courcy. ibid.
toujours une impression heureuse qui plus tard peut se réveiller. Prions; ne nous lassons point de prier, surtout à l'autel [ »
Les dernières démarches de M^"" Brute devaient avoir le plus fâcheux résultat ; la prudence et la discrétion ne furent peut-être pas les vertus préférées de cet apôtre zélé, bien différent en cela de M*^*" de Quélen dont la réserve n'avait pas obtenu d'ailleurs un meilleur succès.
Voici les brouillons de deux lettres écrites par Tabbé Jean à des personnes que l'absence de toute désignation ne nous permet pas de connaître. La première lettre est datée, l'autre ne l'est pas; nous les pensons toutefois de la même époque. S'il nous était permis de hasarder une conjecture, fondée sur un passage, d'ailleurs supprimé, du brouillon, où nous lisons ces mots, à l'adresse du destinataire : « Mon tendre ami et vénérable seigneur », nous dirions que cette première lettre fut très probablement écrite à M^"* Brute. Le vénérable évêque dont l'abbé Jean parle à la fin de sa lettre serait celui de Rennes. Nous ferons
observer toutefois que plusieurs prélats durent leur nomination à l'abbé Jean, lors de son passage à la Grande Aumônerie, et conservèrent avec lui des rapports assez intimes. Quoi qu'il en soit, je transcris cette lettre, en supprimant les mots que l'auteur a supprimés lui-même, mais qui demeurent parfaitement lisibles.
« Dinan, le 2 5 Octobre i835,
« Cher ami,
(V Je réponds à vos deux si bonnes lettres à l'instant même où je les reçois, et je vous en remercie du fond du cœur : j'aime vos paroles, parce qu'elles sont pleines de foi, et si, pour ce qui me concerne personnellement, j'étais tenté de les trouver un peu trop vives, cela même augmenterait ma gratitude, bien loin de l'affaiblir; oh! ne craignez jamais de dire à votre pauvre Jean tout ce que vous pensez : frappez hardiment sur ses plaies sanglantes; toujours il vous rendra grâce, parce que toujours il sera certain que vous
d'après des documents inédits 229
agissez par les motifs les plus purs et les plus saints; mais, pardonnez-lui de se rendre à luimême le témoignage de n'avoir jamais hésité un seul instant dans la foi. Sans doute, il ne peut dire : « Je serai à jamais inébranlable (i) », cette confiance serait de-Torgueil; cependant, il espère, avec le secours d'en haut, persévérer jusqu'à la fin dans ses dispositions présentes de plein abandon, de soumission sans réserve à l'Eglise et à son chef. [En cela il aura moins de mérite que personne, parce qu'il voit mieux et de plus près que personne dans quel abîme on tombe quand on n'écoute plus que son propre esprit et que l'on ne se confie plus que dans sa propre sagesse] (2).
« Que l'on craigne pour moi, on a raison, car je suis de tous les hommes le plus faible; mais aller plus loin, c'est aller trop loin; c'est manquer tout à la fois à la charité et à la justice. Je ne dis point ceci pour vous qui me connaissez et qui me témoignez dans mes peines tant d'intérêt et d'ami-
(1) Psal, XXIX, 7.
(2) Ce passage est l'un de ceux qui sont biifés ; par exception, nous avons cru pouvoir le rétablir : on en comprendra le motif.
23o LAMENNAIS
tié sincère, mais je le dis pour d'autres dont la conduite à mon égard n'a pas été, je crois, ce qu'elle devait être. A Dieu ne plaise que j'en conserve aucun souvenir amer! Je n'en parle que parce qu'il le faut bien pour vous expliquer ma position du moment à l'égard de certaines personnes que j'aime néanmoins beaucoup plus qu'elles ne le pensent, peut-être.
Quant à notre vénérable évêque, tout mon cœur est à lui assurément : il ne peut en douter. »
Voici maintenant la seconde lettre. M. Houet ignore son destinataire, comme il l'indique par ce mot : « A qui? », écrit sur la feuille même. Ici, nous n'avons pas de conjecture à hasarder.
« Cher ami,
« J'ai été ému jusqu'aux larmes, en lisant la lettre si pleine de charité et de foi que vous m'avez écrite, au sujet de mon malheureux frère : je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Les paroles me manquent pour cela. Votre lettre à son Eminencele Cardinal Gir... est admirable;
d'après des documents inédits 23i
il est impossible de plaider plus éloquemment en faveur du pauvre égaré : je ne doute pas, très cher ami, que le pardon et l'indulgence ne lui fussent offerts par la miséricorde et la bonté du Saint Père, s'il se montrait disposé à les recevoir; mais, d'après ce que j'entends dire de l'état actuel de son esprit (i), je n'oserais conseiller une démarche qui probablement n'aurait pas un résultat heureux, si elle était précipitée. Cependant espérer contre l'espérance : « In spe contra spem » est la devise des enfants de la promesse et Dieu, je le sais, est assez puissant pour changer les pierres en enfants d'Abraham; je ne perds donc pas toute confiance ; mais je pense qu'il faudrait que la démarche dont il s'agit fût préparée, pour qu'elle eût quelque force. Je vais donc écrire confidentiellement à un ecclésiastique de Paris (2) avec qui
(1) Les deux frères* ne se voyaient plus et ne devaient plus se revoir. Jean ayant dû plusieurs fois, dans l'intérêt de ses œuvres, se prononcer ouvertement et publiquement contre les erreurs de Féli, celui-ci qui d'abord avait reconnu les exigences de la situation de son frère finit par se sentir profondément blessé de toutes ces déclarations; la plaie s'envenima de plus en plus et devint incurable, en dépit de l'apparente guérison dont nous avons parlé dans l'Introduction.
(2) L'abbé Martin de Noirlieu, sauf erreur.
mon frère a conservé de bons rapports et qu'il écoute volontiers : je le prierai, sans entrer toutefois dans les détails que vous me faites connaître sous le secret, je le prierai, dis-je, de lui insinuer qu'à Rome on le verrait avec une grande joie se relever de sa chute et que les portes du sacré bercail se lèveraient (sic) en quelque sorte d'ellesmêmes devant lui. Les premières ouvertures ne peuvent compromettre personne et si elles sont reçues avec calme, si elles produisent quelque ébranlement, alors nous irons plus loin, et au nom de notre vieille amitié, au nom surtout de la Religion, je vous conjurerai, cher ami, d'agir directement vous-même pour sauver cette âme jadis si belle et qui nous est toujours si chère, malgré ses profonds égarements ; je suis persuadé que vous pourriez mieux que qui que ce soit vous en faire écouter, la toucher et la détromper. Ce que vous me dites de votre position à Marseille et de votre famille m'a intéressé vivement, et j'aspire au jour où nous nous en entretiendrons plus en détails, de vive voix, soit à Paris, si je vous y trouve dans un des voyages que j'y fais de
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temps en temps, soit en Bretagne, quand vous y reviendrez ; mais dans ce dernier cas, ne manquez pas de m'annoncer votre arrivée une semaine au moinsà l'avance. J'habite ordinairement Ploërmel, chef-lieu de ma Congrégation : toutefois, j'ai cent soixante autres établissements ou écoles en Bretagne, ce qui m'oblige, comme vous le pensez bien^ à m'absenter de temps en temps : ma résidence n'est donc pas fixe. Si j'avais su que M. votre si respectable père résidait à Paimpol, je n'aurais pas manqué de l'aller voir : il m'eût été bien doux de lui parler cœur à cœur de ce fils.
« Le souvenir des anciens jours que vous me rappelez avec tant de charmes m'est toujours précieux, et il ne s'effacera jamais de mon cœur. »
A l'époque où nous sommes arrivé, les rapports entre les deux frères,* bien que tendus à l'excès, puisqu'ils avaient déjà cessé de se voir (i), n'étaient pas encore rompus complètement, comme le témoigne la très intéressante lettre qui suit. Elle est adressée à Jean par M. de Kertanguy,
(i) Cf. Courcy, op. cit. pag. 175, et supra.
a34 LAMENNAIS
alors à la Chênaie. Il y est question de la visite faite à Féli par M^' Brute qui, mécontent de son insuccès, ne ménageait nullement son ancien ami dans ses paroles et même dans ses écrits,
La Chênaie, 3i Octobre i835,
« Mon cher Père,
« M. Féli vient de recevoir de M^*" Brute une lettre de sept ou huit pages. Malgré les témoignages d'amitié dont elle est pleine, il a dû en être et il en est effectivement mécontent. M»'*Bruté a fort mal compris ce qui lui a été dit à la Chênaie. Il a sur la position et les idées de M. Féli des notions tout-à-fait fausses. Si M»^ Brute gardait pour lui ses impressions, ceci serait peu important. Mais ce que M. Féli voit avec beaucoup de peine, c'est que M^^ Brute manifeste Tintention de raconter à tout le monde ses conversations de la Chênaie, telles qu'il les a comprises et encore une fois il les a mal comprises. M. Féli désire que vous lui écriviez quelques mots à ce sujet. La plupart des pensées qu'il lui prête.
d'après des documents inédits 2 35
il ne les a jamais eues, il ne les aura jamais (i); elles lui paraissent horribles. M. Féli ne peut en aucune manière accepter la réputation queM^'Bruté se prépare à lui faire. Tâchez de lui faire comprendre que le résultat nécessaire de tout son bavardage serait d'obliger M. Féli à lui donner publiquement un démenti, et il est inutile de dire combien ceci serait pénible et pour Tun et pour l'autre. Mais il est une conséquence plus grave encore. Si ces bruits erronés prenaient quelque consistance, si les opinions fausses que M^^*" Brute paraît décidé à répandre le plus qu'il pourra, venaient à s'établir dans le public, M. Féli serait dans l'impossibilité de garder désormais aucun ménagement : force lui serait de s'expliquer enfin, surtout nettement et complètement, et d'écrire beaucoup de choses qu'il a tues jusqu'ici par un esprit de patience, de prudence et de délicatesse dont on devrait lui savoir
(i) Le jeune de Kertanguy s'illusionnait sur le compte de Lamennais qui, sans doute, en ce moment, s'illusionnait lui-même sur son propre compte et ne croyait pas descendre aussi bas dans l'incroyance qu'il le fit plus tard et que peut-être même, sans se l'avouer, il était descendu déjà. Le tort de M*' Brute fut de manquer moins de clairvoyance que de bienveillance et de charité â l'égard d'un homme qui, suivant le mot de Léon XII, devait être conduit par le cœur.
gré. — Est-ce là ce que voudrait M^"" Brute ? — M. Féli a pour M^"* Brute Testime et TafFection la plus réelle et la plus sincère; et comme il est convaincu que la sienne est bien réelle et bien sincère aussi, il se plaît à voir en lui un bon et vieil ami de vingt-cinq ans, et non pas un juge d'instruction ou un grand inquisiteur.
c( M. de Kergartou, l'ancien conseiller 4'Etat, a, dit-on, une collection fort curieuse d'anciens airs bas-bretons. Voudriez-vous bien lui écrire et lui demander s'il serait possible d'en avoir une copie ? M. Féli a déjà un commencement de collection qu'il désire beaucoup compléter (i). Remerciez bien M. Lolliyier, de la part de M. Féli, du livre de M. Mahé ; il est arrive hier. Veuillez lui dire aussi que ma sœur aînée doit revenir d'Angleterre, et qu'en conséquence j'attends impatiem-
(i) Cette préoccupation archéologique et musicale, dans un pareil moment, ne laisse pas que de nous étonner un peu, de la part d'un homme que l'on s'est toujours complu, dans un certain milieu, à peindre comme la victime d'une tristesse incurable, et, depuis le premier moment de sa chute, la proie de remords cuisants. Elle dénote, au contraire, une assez grande liberté d'esprit; mais les remords étant une grâce, partout ailleurs que dans 1 enfer, il serait terrible de penser que la justice divine l'en eût privé dès le principe.
D APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS aS/
ment sa lettre pour la lui envoyer avant son départ.
« Croyez, mon bon père, à mon inaltérable attachement.
« Elle )>.
« Mes respects à M. Ruault. — M. Richard et François ne veulent pas être oubliés près de vous et de M. Lollivier. »
Jean Marie remplit-il les intentions de son frère et pria-t-il, de sa part, M^^' Brute de montrer un peu plus de réserve et de discrétion, ou celuici décida-t-il de passer outre, malgré les supplications de son ami? Nous l'ignorons; ce que nous
savons, c'est que FEvéque de Vincennes s'attira, de la part de Lamennais, deux répliques fort sévères, en dépit de leur forme respectueuse. On les trouvera dans la correspondance publiée par Forgues, II, p. 444 et 45o.
La lettre que nous venons de lire et qui certes fut inspirée par Lamennais, si elle ne fut pas dietée par lui, est datée, nous l'avons vu, du 3i oc-
tobre i835, elle fut réellement expédiée à son adresse, comme le témoigne le cachet postal (i). Or, le i8 novembre suivant, vingt jours après par conséquent (2), Tabbé Jean écrivait à M^' Brute une lettre où il ne parle nullement de la commission que M. de Kertanguy lui confiait au nom de son frère, bien qu'il fasse allusion à la dernière visite de Tévêque à la Chênaie ; mais où je trouve, en revanche, ces mots étonnants : « Priez, priez donc plus que jamais pour le retour de celui qui nous est si cher... Je n'ai de lui aucune nouvelle (3), pas plus de rapport entre nous, et encore moins, que si l'un était au Kamtchatka et l'autre au fond des déserts de l'Afrique. Cela est dur pourtant ».
Quelques mois plus tard, M. de Kertanguy écrivait à l'abbé Jean, toujours de la Chênaie, une nouvelle lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :
(i) Nous avons l'original sous les yeux.
(2) Si toutefois la date donnée par M. de Courcy (p. 174) est exacte, ce que j'ai tout lieu de croire, M. Houet l'ayant maintenue, alors qu'il a corrigé, sur son exemplaire que j'ai entre les mains, celles qu'il savait erronées.
(3) Ces mots et les suivants ont été soulignés par nous.
« La Chênaie, 4 mars i836.
« Mon bon père,
« ,,» Depuis votre départ^ nous n'avons rien su de Trémigon. M. Féli attend tous les jours son libraire. Ce sera pour M. Blaîze (i) une occasion de venir à la Chênaie, et pour M. Féli de causer de toutes nos affaires avec lui... Adieu, mon bon père, je vous embrasse de tout mon cœur.
« Elie.
« Quand nous viendre^-vous ? »
Depuis votre départ: il semble qu'il soit question d'un voyage que Jean aurait fait à la Chênaie où se trouvait toujours son frère.
En tout cas, cette question de M. de Kertanguy: quand nous viendre:{-vous ? prouve qu'on désirait le voir à la Chênaie, propriété demeurée indivise entre les deux frères. Féli, en continuant de l'occuper, indiquait par là qu'il n'avait nullement
(i) M. Blaize, beau-frère de M. Lamennais, et plus tard, beau-père d'Elie de Kertanguy.
rintention de rompre définitivement avec Jean. Plus tard, lorsque cette rupture sera définitive, Lamennais quittera la Chênaie, sans vouloir jamais y remettre les pieds.
Cette décision lui coûta beaucoup.
Le 18 mai 1 83 5, il écrivait de Paris à M. Marion: « J'ai plus que jamais le désir de me fixer à la Chênaie (i) ». Le 26 janvier suivant, il écrivait au même, toujours de Paris: « En quittant la Chênaie, il y a huit mois, je la quittai bien résolu à ne la revoir jamais. Aucun lieu du monde ne me serait désormais plus pénible à habiter, même momentanément, que celui-là. Je n'y regrette qu'une chose, la fosse que je m'y étais choisie (2) ». Or, cette Chênaie, qu'il ne voulait plus revoir, nous l'y retrouvons trois mois plus tard. Il mandait, de la Chênaie même, avril i836 (3), à son ami. a Vous serez sûr de me rencontrer à la Chênaie toute la semaine prochaine. Nous sommes occupés à relever nos arbres couchés par la dernière
(i) M. delà Villerabel, op. cit. p. io6.
(2) id. p, 109.
(3) id. p. m.
d'après des documents inédits 241
tempête, ce n'est pas toujours chose aisée ». Le 8 octobre de la même année, il dira, une fois de plus, en parlant de la Chênaie : « J'avoue, en ce qui me concerne, qu'au lieu de souhaiter de la revoir, j'y sens, au contraire, une vive répugnance. Vous êtes (i) dans le pays que j'ai quitté le seul être que je regrette (2). » Le 10 mai 1837, il insistera: « Ma résolution irrévocable est de tie jamais revoir la Chênaie » (3). Et quelques jours plus tard, le 28 mai, il dira enfin à M. Marion :
« J'ai, mon ami, une grâce à vous demander :
c'est, pendant que nous serons ensemble, de ne me parler, ni de la Chênaie que je suis résolu à ne pas revoir, ni de la personne que vous savez (4) ». Cette personne, c'était son frère qu'il ne reverra plus et dont, pendant longtemps, il ne voudra plus même entendre parler. Quel grief nouveau et mortel, cette fois, avait-il contre lui? Aucun, certes, du moins que nous sachions.
(i) Il écrit toujours a Marion.
(2) Confidences, p. 120.