‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 10 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LA «TRADITION DE l'ÉGLISB SUR L'INSTITUTION DES ÉVÊQUBS B (dOÛt 1814)

Ck>llaboration des deux La Mennais :' Jeaa-Marie apporte la doctrine et les matériaux ; la mise en œuvre est la part de Féli. — Analyse de Ylntroduction. — latérûl littéraire de la Tradition. — Lamennaii comme Bossuet explique les faits par des considérations psychologiques. — Mais lapereonnalitéde l'auteur apparaît dans son œuvre. — Apostrophes et invectives. — Succès réel, mais peu retentissant de l'ouvrage en 1814. — Mécontentement des auteurs. — Hardie&se du livre, même sous les Boarbons, — Rapport de la.TradUion et du livre Du Pape de J. de Maislro. — Influence sérieuse de la Tradition. — Pourquoi cet ouvrage aemble-t-il oublié aujourd'hui?

Si les deux La Mennais ont collaboré à la Tradition, il faut délimiler aussi exactement qu'on peut le faire, en l'absence du manuscrit, la part de chacun dans l'oeuvre commune. Le plus récent biographe de Jean-Marie, qui seul a serré de près cette question, revendique pour son auteur» la meilleure part de rœuvre(l) ». EnelTet.cel ouvrage d'érudition témoigne de connaissances Ihéologiques que Féli n'avait pas (2). Est-ce à dire pour cela que Jean ait seul rédigé les parties essentielles et que le rftie de Féli se soit

(1) Lavxille, I,9i.

(2) « Un peu de théologie me serait bien utile, car je suis bien igno-

borné à écrire les pages brillantes, les morceaux à effet, comme raccorde le biographe de Jean 7 II ne le semble pas, si l'on se reporte à la lettre que Féli écrivait à Braté, de Londres, le 25 avril 1815 : « Mon départ, dit-il, sous plusieurs rapporte, est un gage de sûreté pour Jean, et c'est ce qui m'a décidé. Cela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est en effet mon ouvrage, l'ayant fait en entier, snr les textes qu'il avait recueillis (1). » Quand l'abbé Houet affirme (2) que « Ropartz n'a pas compris que cette faite avait été concertée de même que la responsabilité de la Tradition dont Féli se déclara l'auteur », il vent simplement justifier la conduite du fugitif, que Ropartz accusait d'avoir abandonné son frère à l'beure du danger.

Cela n'infirme en rien le témoignage si net de Féli, que la lettre suivante de l'abbé Jean ne contredit pas davantage. Celni-ci écrivait à Braté le 18 j uin 1 8 1 5 : ( Si l'ouvrage dont vous avez la quelques pages est utile à l'Eglise, c'est vous, au fond, qui en avez le mérite, car vous savez quelle main dirigea mes premiers pas dans la carrière que j'ai parcourue. Plusieurs fois, épuisé de fatigue, j'ai été sur le point de m'arrèter en route et de m'endormir, comme ces voyageurs qu'un froid mortel saisit au milieu des neiges ; mais enfin la main de Dieu m*a relevé, poussé, soutenu, et les deux frères appuyés l'an sur l'autre sont arrivés tant bien que mal au but qu'ils se proposaient d'atteindre (3). » Enfin, une lettre de Féli citée dans le chapitre précédent (i) nous l'a montré aux prises avec les difficultés du travail littéraire proprement dit, qui consiste dans la mise en œuvre des matériaux.

Il est vrai que la Trudition ne figure pas dans les œuvres complètes de Lamennais éditées de son vivant. Faut-il en conclure

rant des choses, même les plus nécessaires et les plus communes. » BuizB, I, 113.

(1) QotJRNERIE, 95.

(2) ROOBSKL, I, 67,

(3) GOUBNERIE, 99.

(4) Cf. Sufra,. p. 128.

avec Forgoes (1) qu'il ne s'en regardait pas comme le principal aotear? Ponrqaoi donc alors la seconde édition de la Tradiiion, dont on parait ignorer généralement l'existence, porte-t-elle au titre : (I par M. l'abbé F. de Lamennais (2) n ? Il semble plutôt que ce gros ouvrage était d'an intérêt trop spécial pour trouver place dans une édition des œuvres complètes destinée an grand public. Pour les mêmes raisons, bon nombre d'articles, qui, ceux-là, sont bien du seul Féli, n'ont pas été recueillis en volumes. On peut donc affirmer que, si la Tradition a une réelle valeur littéraire, c'est à Féli qu'en revient tout le mérite.

Dans V Introduction qui n'a pas moins de cent vingt pages, l'auteur prend position d'une manière très nette, il ne se déclare pas seulement l'adversaire des novateurs tels que Fébronius (3) et Tabaraud (4) dont il tient les doctrines pour schismalique, mais il s'en prend à l'esprit gallican même, à celte tendance, qui le constitue, de limiter l'autorité du pape, grâce à de subtiles distinctions: ainsi, pour ne pas reconnaître l'infaillibilité personnelle du pape, on a inventé « dans les moments d'aigreur (5) » l'indéfectibililé inhérente au Saint-Siège. Or, n ces deux opinions ne diffèrent que dans les mots. Une logique rigoureuse conduit inévitablement de la deuxième à la première, et celle-ci dans le fond est si peu opposée aux principes gallicans que l'évêque de Meaux a montré que le 4' article de la déclaration de 1682 n'y portait aucune atteinte (6) ».

(1) FOHGDES, I, 10.

(2) Bruxelles, Demengeot, 1830, in-4«.

(.3) Sur Fébronius cf. Georges Goyao : Fébronianitme et Joséphitme. La Ouiniaitu, n* du 16 janvier 1906, p. Hl-160.

(4^ Oratorien janséniste et gallican, oenseiir de la librairie sous l'Empire et la Restauration, auteur de nombreux travaux théologiques el, entre autres, d'un Euai historique et critique tur l'insliiution canonique dei évfquet, sans cesse critiqué par Lamennais.

(5) Traiilion de l'Eglise sur l'institution des évêqvet, LIègp, Le Marié, Dgvivier. Paris, Soc. typograph., 1814, 3 vol. in-8». Bib. Nat. Inv. K 6287, Inlrod. t. I, p. v.

(6) Ibid., p. 6.

L'aulear esquisse à grands traits l'histoire du christianisme depuis son origine : « Constituer une société qui embrasse tous les hommes, dans tous les siècles, dans tous les lieux, sous tous les climals, qui, sans varier elle-même, se prèle à toutes les Taristions des gouvernements, s'accommode à tous les états par où l'homme ])eat passer, depuis la vie errante des nomades jusqu'à la fixité des nations agricoles, et depuis la brute ignorance du sauvage jusqu'au plus haut degré de science où puisse parvenir un peuple civilisé; qui dans ces diverses situations atteigne également son but, qai est de réprimer les plus forts penchants de noire nature et de nous conduire au bonheur par une perpétuelle succession de sacrifices, tel est le problème que la religion chrétienne a résolu (1). s A mesure que le christianisme se propage, apparaît « une longue hiérarchie de pouvoirs intermédiaires entre le premier et le dernier degré de la juridiction (â). e

Ceux qui veulent restreindre l'autorité du pape tombent dans des contradiclions que rend manifestes une argumentation très serrée: c Prenant acte des témoignages allégués, nous demanderons : Si saint Pierre a reçu seid les clefs pour les communiquer aux autres pasteurs, de qui ceux-ci les recevront-ils, s'ils ne veulent pas les recevoir de Pierre? Sera-ce de l'Eglise universelle? Mais l'Eglise universelle, tant qu'on lui attribue la juridiction, qu'est-ce autre chose que le corps des pasteurs qui se donneront eux-mêmes les clefs, et puisqu'ils les donnent, ils les ont donc, et tout ensemble ils ne les ont pas, puisque la question est de savoir de qui ils les accepteront (3). s Ainsi « pour ne pas reconnaître les droits du Saint- Siège, on outrage sans remords ceux du bon sens » (4).

Bossuet, cependant, a soutenu que, si la priorité avait été donnée à Pierre, les apôtres n'auraient pu être institués directement, ce qui serait contraire à l'Ecriture. En outre, par ces paroles: « Tout ce

(1) introduction, viii.

(2) Ibid., xxni.

(3) Ibid., XL.

(4) Ibid., Lxii.

que Toos lierez sur la lerre sera lié an ciel,elc. », Jésus-Christ >< accorde la puissance el la juridicLion épiscopale, non à Pierre seul, mais à tous les apôtres el à leurs successeurs (i). » — On répond que, selon saint Augustin, Pierre est désigné spécialement, mais non pas exclusivement ; il représente l'Eglise, c'est-à-dire ses successeurs, qui auront les même» prérogatives. Quant aux apôtres, ils ont été établis immédiatement par Jésus-Clirist « car, Pierre n'agissant qu'à sa place et comme son représentant, il ne dut entrer dans l'exercice de son autorité qu'après que le Sauveur eût quitté la terre (2) ».

Il faut se déHer de ceux qui opposent les conciles au Souverain Pontife, car « séparer l'Eglise de son chef, c'est détruire la notion même de l'Eglise... parce qu'elle aurait cessé d'être rEgli-se fondée par Jésus-Christ sur Pierre (3). »

Si la constitution de l'Eglise a s'adapte à toutes les circonstances, se plie par toute la terre aux mœurs des peuples, à leurs gouvernements, à leurs progrès plus ou moins avancés dans la civilisation, la raison en est que le pouvoir qui la régit est indestructible, et qu'émanant d'un centre unique, il peut prendre à sa volonté toutes les formes, en restant immuablement le même, et se communiquer A tous les degrés, selon les convenances variables des hommes, des temps et des lieux. Il faudrait des volumes si l'on voulait présenter les détails de cet admirable ensemble, et surtout montrer dans l'histoire le développement des principes que nous venons d'exposer. Nous l'avons fait pour ce qui louche l'institution des évêques : le reste est au-dessus de nos forces et demande un plus habile pinceau qui se trouvi^ra sans doute i^uar.d la Providence jugera nécessaire de dévoiler aux yeux des chrétiens surpris ces profondeurs de sagesse qu'ils ne soupçonnent même pas. Chaque chose a son moment caché dans les trésors de la science de Dieu. Les lumières dont il nous est donné de jouir ici-bas se déroulent successivement comme les flots de l'Océan qui dans un ordre magnifique et jamais

(1) Introduclion, suv-v.

(2) Ibid., LU.

(3) Ibid., LUI.

inlerrompu viennent l'un après l'autre baigner ses rivages immenses (1) ».

L'auteur s'élève contre ceux qui prétendent examiner les droits du pape avant de les reconnaître ; et, à ceux qai l'accusent de faire du pape un monarque absolu, il répond :

« Si l'on appelle absolu un pouvoir indépendant des hommes, libre, souverain, qui ne doit compte de ses actes qu'à Dieu seul, mais qui a sa r^gle dans les canons, et sa borne dans la loi divine, nous le confessons sans hésiter (car nous n'aimons pas à disputer des mots], le pouvoir des papes est absolu. Que ceux qui nons attaqueront snr cet aven soient conséquents une fois, et qu'ils attaquent aussi Bossuet, qui, avec plus d'énergie encore, déclare que le pape peut tout, et n'y met d'autre condition que la nécessité ou une utilité bien marquée, condition de droit, quand elle ne serait pas exprimée, et qui, en laissant entière l'autorité du chef, n'exclut que ses caprices, que la raison seule excluait déjà (2) t.

Ce sont les papes les plus saints qui ont eu la plus haute idée de leurs prérogatives, Jules I*', saint Damase, saint Innocent I", saint Léon, saint Gélase (3).

Après avoir établi directement les principes du pouvoir pontifical, l'auteur examine a quels sont les hommes que ce pouvoir a constamment eus pour ennemis, par qnels moyens ils l'ont attaqué, sur quels fondements, dans quel esprit » (4).

Les adversaires allèguent les prétentions non jaslifiées de la papauté dans la célèbre querelle des investitures : « La question des investitures d'abord mal éclaircie parce qu'on ne songea pas à distinguer dans la même personne le vassal qui reçoit un flef de son souverain, du pasteur à qui le Vicaire de Jésns-Christ peut seul donner la mission, occasionna de longs troubles et des guerres L-eureusement plus opiniâtres que sanglantes. Des deux cdtés on

(1) InlToduclion, lv-lvi.

(2) Mi.. Lxvi.

(3) Ibid., Lxvii-ix.

(4) Ibid., Lxx.

défendait et on attaquait un véritable droit, car il y avait deux droits en litige, et l'erreur vient de ce qu'on le» confondit. Nous le déclarons nettement, pour prévenir lee interprétations sinistres: noQS ne croyons pas que le pape ait aucun pouvoir direct ni indirect sur le temporel des rois ; nous ne croyons pas qu'il puisse disposer de leur couronne, ni délier lears sujets du serment de fidélité. Ils ont eu ces prétentions, qui l'ignore ? et, dans les siècles où ils les eurent, ce fut un bonheur pour l'Europe qu'elles aient trouvé croyance dans l'esprit des peuples. Cette opinion les sauva de l'anarchie ou d'un état pire encore pent-étre ; elle était devenue an besoin pour la société, et l'un s'en aperçoit, (qu'on nous permette cette expression), à l'avidité avec laquelle elle la saisit. C'est peut-être l'unique fois qu'une erreur ait été un bienfait (i). »

Sur ce point sont unanimes des écrivains de principes très opposés sur tout le reste, Chateaubriand {i), Leibnitz (3), Sismondi (4), Millier (5). Les protestants, tout d'abord, eurent peine à s'écarter de la tradition catholique en ce point Mélancbthon signale les bienfaits de celle monarchie du pape (6). « Hélas ! nous avons laissé bien loin derrière nous les premiers réformateurs : c'est aujourd'hui des protestants mêmes qa'à la honte de notre siècle il nous faut recevoir des exemples de modération et des leçons d'orthoxie (7). » Grolius regrette l'absence d'un tel pouvoir parmi les protestants (8). Quant aux adversaires de la Papauté, ils sont les agents du despotisme politique :

« Le principe fondamental de tous les systèmes inventés pour

(1) Introduction, Lxxt-n.

(2) Génie du christianianisme, partie IV, livre VI, ch. XL

(3) Opéra Leibnitzii, t. V, p. 65 (2« lettre à M. Grimarel).

{i) Hittoire dm Tépubtiquet ilaliennet au Moyen Age, t. IV, p. 144. (5j Ceichichte Schweizeriirher, etc., I. I, ch. xm, t. I, pp. 312-313. Le Utre exact est : Geickichle der Schweiiâriichen Eidgenotsenscliaft. (lîj Introduction, lxhx-i.

(7) Ibid., Lzsxii.

(8) Ibid,, Lxxxiii.

dépouiller le pape de sa juridictiou, est que la souverainelé spirituelle réside dans le peuple, et que les pasteurs par conséquent ne sont que ses délègue'», ses ministres, ou, comme ils les appellent, des chefs ministirieh. Nous verrons bientôt quelles sont les conséquences de ce principe, conséquences avouées et déduites sans ménagement, toutes les fois qu'on a cru le pouvoir faire sans risque. Cependant, comme on avait besoin de l'appui des 'princes, on a Qallé leur umbition, en les représentant comme les avoués du peuple et les exécuteurs de sa puissance, en sorte que la communauté leur ayant confié ses droits par le pacte social, ils réunissent dans leurs personnes la pouvoir politique et le pouvoir religieux lout ensemble (1). »

Aujourd'hui, en s'adressanl à des gouvernements « pour qui la religion n'est qu'un instrument de la politique... il ne s'agit point de discuter... des droits mais des intérêts. Or, les Souverains en ont un bien puissant qui devrait les éloigner des doctrines scliismatiques dont quelques-uns d'entre eux se laissent si follement éblouir. On ne porte pas un coup à la puissance des papes, qui ne retombe sur celle des rois (2) i.

L'exemple de Gerson, d'Almain, de Jean Major el de Flicher montre qu'il y a connexion eutre la doctrine politique de la souverainelé du peuple et l'opinion théologique favorable à la prééminence du concile sur le pape (3).

« Que lout homme non prévenu compare ces aiïreuses doctrines à la doctrine catholique, si simple, si pure, si éminemment sociale ; et qu'il choisisse. Dans la sociélé politique comme dans la société religieuse, l'Eglise nous apprend à révérer un pouvoir qui vient de Dieu, et commande au nom de Dieu ; uo pouvoir par conséquent inviolable, qu'on ne peut attaquer sans crime, et qui n'est responsable à nul autre qu'à l'Etre tout-puissanl qu'il représente et qui l'institua. Elle nous montre deux chefs, l'un civil, l'autre spiri-

(1) Introduction, lxzsvi.

(2) Ihid., xcii.

(3) Ibid., xcv-cx.

tuel qui, dans deux ordres dilTérenls et parfailemenl distincts, ont on égal droite notre obéissance, en ce qui ne choque pas évidemment la loi naturelle el divine. Qu'ils demeurent sincèrement unis, Bans chercher à envahir l'autorité l'un de l'autre, et toutes les passions se viendront briser contre leur puissance imprescriplible. L'Eglise sera tranquille et florissante sous la protection de l'Empire ; et l'Empire défendu par la rciigiou, dans la conscience des sojets. participera à l'immorlatité de l'Eglise (i). »

L'auteur indique le but et le plan général de son ouvrage : i Personne n'ignore qu'une Eglise particulière n'ayant pas le pouvoir de changer la discipline générale ni de s'y soustraire, elle ne saurait ôler au pape le droit d'instituer les évéques, qu'il possède depuis plusieurs siècles. Mais l'Eglise entière le pourrait-elle, voilà ce que nous examinons (2)... Quant à la distribution des matières et au plan général de l'auvrage, voici l'ordre qu'on a suivi. La première partie commence par une histoire abrégée de rétablissement des Patriarches. On fait voir qu'ils ont été tous institués par l'autorité de saint Pierre, et que leurs privilèges, parmi lesquels il faut compter le pouvoir de confirmer les évéques, n'étaient qu'une émanation de la primauté du Siège apostolique. On montre ensuite que les Patriarches eux-mêmes ont toujours été confirmés par les Pontifes romains, à qui l'Eglise grecque, depuis son origine jusqu'au schisme qui la sépara de l'unité catholique, n'a pas cessé d'attribuer un droit suprême et inaliénable purles ordinations.

« La seconde et la troisième partie sont consacrées à prouver que la doctrine de l'Eglise d'Occident n'était pas différente sur ce point de celle de l'Eglise orientale. On explique en quel sens le pape penl être appelé Patriarclie d'Occident, expression dont quelques-uns ont abusé pour tâcher d'iibranler les droils des Souverains Punlifes sur l'Eglise universelle. Apr^is avoir répondu aux objections qu'on lire du sixième canon de Nicée et Oxé le vrai sens

(1) Introiluetion, cxv.

(2) Ibid., cxvi.

de ce canon, on démontre que les mélropoli'ains n'avaient d'antre aulorilé que celle qu'ils tenaient du Saint-Siège qui les avait établis et dont iU étaient à proprement parler les Vicaires...

« L'biBloire des Conciles de Constance et de B&le, de la pragmatique sanction et du Concile de Trente, prouve qu'en France même on n'a jamais mis en question le droit des Pontifes romains sur la confirmation des évéques, droit que l'Eglise gallicane, fîdèle aux principes qu'elle avait hérités de ses saints fondateurs, s*est plu à proclamer avec une fermeté et une constance aussi honorables pour elle que désespérantes pour tes novateurs (1). '>

«Ce qu'il y a de désespérant, disait Féli en 1810, c'est l'uniformité : toujours les mêmes choses à dire et puis la difficulté de lier tout cela ; mais c'est de ta nature même du sujet (3). » Il est intéressant d'observer comment l'auteur, condamné par la nature même de son sujet à être monotone, a su rendre moins pénible la lecture de l'onvrage, en dégageant de ces faits et de ces détails arides des considérations d'un ordre général et permanent, qui, loin d'être des hors-d'œuvre, éclairent au contraire le sujet particulier dont il s'occupe. Veut-il par exemple expliquer l'erreur de ceux qui alli'guenl contre les papes l'expression /affermis usitée autrefois au lieu du moi Je confirme? « Un défaut très commun, dit-il, dans les hommes qui cultivent les sciences théulogiques, c'est premièrement de trop négliger les sources, et en deuxième lieu de se livrer à une lecture immense, d'entasser dans la mémoire des faits, des textes sans choix comme sans mesure, et surtout sans joindre k ce labeur mécanique le noble travail de la méditation, seule capable de féconder cette masse inerte de connaissances qui surchargent l'esprit sans le nourrir. Glissant légèrement sur les surfaces et sachant rarement distinguer les variétés apparentes des différences réelles, ce qui est semble presque toujours, à ces théologiens superficiels, en contradiction avec ce qui fut. Les choses sui-

(1) Introduction, cxvn-cxix.

(2) BLAtZE, I, S4.

venl pour eux la destinée des mois (,1). » Voici pourquoi on ne doit pas reculer devant les objections tirées du silence des historiens : « Quand un ordre de gouvernement est établi depuis longtemps, CD ne remarque point que tout se fait selon cet ordre, parce qu'on n'imagine même pas que rien puisse se Taire autrement. Il faut que deà circonstances singulières, des contestations, des résistances ou tout au moins l'éclut extraordinaire de quelques événemenls contraignent les historiens à entrer dans des détails qu'ils négligeraient en d'autres occurrences, pour trouver dans leurs récits des traces de certaines coutumes, qu'ils songent d'autant moins à rappeler qu'elles étaient alors plus universellement suivies (2) ».

Si l'Eglise de France, malgré son attachement au Saint-Siège, a été tout près du schisme sous Louis XIV, c'est que t la raison n'est jamais moins écoutée que dans les occasions où un intérêt général semble être compromis : on s'anime mutuellement, on craint de paraître moins généreux que les autres et moins attaché au bien public, en se montrant plus sage : toutes les passions s'ennoblissent sous le nom de zèle. La première impression donnée, rien ne peut plus arrêter le mouvement; on le conçoit malgré soi, on le communique à son insu ; il en est comme des ondulations d'une foule immense, où chacun concourt et s'en aperçoit à peine : au milieu de cette masse qui se meut, on se croirait immobile, et cependant on accroît de tout son poids, sans presque s'en douter, cette force aveugle et terrible qui renverse tout sur son passage (3). a

Ainsi, Lamennais ne se contente pas de noter des faits, mais il ■'eCTorce de les expliquer par la psychologie. Le souvenir de Bossuet le hante : il cherche à l'égaler dans l'art de tracer un portrait moral :

c Photius avait reçu du ciel d'heureux dons que l'orgueil corrompit. Aspirant avec une ardeur démesurée aux dignités ecclésias-

(1) TrodMwn, 1, 136-137.

(î) Ibid., III, 320.

^tiques, il ne respecta rien pour y arriver et pour s'y maiateDir. La science, le talent, la souplesse et la pénétralion de l'esprit, la force et la hardiesse du caractère, tout en lui devint un instrument de destmclion, parce que, trouvant à ses desseins sans cesse de nouveaux obstacles, il lui fallut sans cesse détruire, et quil ne put s'élever que sur des ruines, On pourrait à plusieurs égards le comparer aux réformateurs du xvi" siècle. Moins fougueux, moins véhément que Luther, il eut plus d'adresse et de profondeur, mais aussi plus d'hypocrisie ; car tel est le sort de ces hommes hautains et ennemis de l'humble soumission qui conserve et purifie toutes les vertus, qu'on ne peut reconnaître en eux une qualité, sans être aussitôt contraint de flétrir un vice. L'autorité du Saint-Siège fut le but commun contre lequel ils dirigèrent leurs elTorts ; avec quel succès, l'univers le sait, et ta chrétienté portera longtemps encore les cicatrices de ces terribles déchirements. Toutefois, on peut remarquer celte profonde différence entre le palriarciie grec et le moine allemand, que l'un entraîné par les circonstances à des excès qu'il n'avait point prévus, et dont il fut le premier à s'étonner, sembla durant trente années être un instrument aveugle que poussait et retenait à son gré un invisible bras ; tandis que Photius, toujours maître de lui-même, sut préparer les événement», les faire naître et leur commaniler. Dans la fièvre d'une des plus violentes passions qui aient tourmenté le cœur d'un homme, jamais il ne se laissa emporter au delà des bornes qu'il s'était fixées : il renversa tout ce que ses intérêts lui prescrivaient de renverser, et rien de plus : on eût dit qu'il dominait le crime (1). »

Mais, tandis que Bossuet reste aussi impersonnel qu'il se peut, la personnalité fougueuse de Lamennais apparaît à maintes reprises dans la Tradition : il ne discute pas seulement avec ses adversaires ; il s'irrite et s'emporte contre eux : l'invective alors se joint à la psychologie, ou la remplace. Ainsi, après avoir cité tt l'énergique censure (2) » que Bossuel fait de Dupin quand il l'ac-

(i) Iraiition, I. 218-219.

(2) Ibii., 186. On ne peut s'empêcher de trouver la censure deBossuet

case d'être entré dans l'esprit des Grecs echismaliques, Lamennais distingue « une autre classe de théologiens, qui, quoique animés d'intentions droites, ne laissent pas d'avoir singulièrement nui & la cause de la vérité par leurs timides ménagements pour les opinions régnantes et pour des préjugés qu'ils ne partageaient pas (1) ». il montre comment, par leurs Uches concessions, ils ont obscurci la tradition et préparé la voie aux novateurs. « Voilà, s'écrie-t-il alors, on ne peut trop le redire, les funestes effets que produisent lui ou tard ces écrivains qui, criant sans cesse : Paix, paix, là où il n'y a point Je paix (2), et oubliant que tout pacte entre la vérité et l'erreur est la mort de la vérité, se croient sages parce qu'ils sont lâches, et modérés parce qu'ils ne plient qu'un genou devant l'idole. Plus coupables que ceux que l'ignorance aveugle ou que transportent les passions, ils calculent ce qu'Us doivent dire sur ce qu'ils peuvent craindre, et pèsent froidement dans la même balance leurs convenances personnelles, l'intégrité de la fui et le salut de l'Eglise. Non, ce n'est point ainsi que l'Evangile a conquis le monde, ce n'est point avec cette prudente circonscription que les apôtres triomphèrent du paganisme, de ses dogmes corrupteurs, de son culte enivrant et do sa morale voluptueuse. Pleins d'une juste horreur pour le silence qui souille les lèvres (3), ils répétaient sur Us toits ce qu'on leur avait dit à Voreille (4), sans s'iuquiéter des suites, sans même songer aux périls auxquels ils s'exposaient ; car ils avaient appris de leurs maîtres que quiconque (5) met la main à la charrue et regarde derrière soi n'est pas propre au royaume de Dieu (6).

Si l'auteur condamne avec tant de sévérité ceux auxquels il re-

siogulièrement modérée dans la forme, quand on vient de lire le com' meolaire qu'eu fait Lamennais.

(1) Tradition, I, i86.

(2) JÊRÊ.M. VI, 14.

(3) IsAi, V, 6.

(4) Math., X, 26,

(5) Loc, I.\, 62.

(6) Tradition, I, 187-188.

It

connaît dee iolenlionB droites, il ne trouve plus de termes assez forts pour quallHcr a tous ces prédicateurs d'anarchie, ces théologiens démagogues qui ne voient de salut que hors la barque de Pierre et de gouvernement régulier que dans l'anéantissement de la hiérarchie. Sans autre mission que l'ardeur d'innover, ils se présentent avec confiance pour réformer l'enseignement de l'univers catholique. Ecoutez-les, ils n'ont que le mot de paix à la bouche ; et ils vont, répandant sans cesse, entre la puissance spirituelle et le pouvoir civil, des semences d'aigreur et de division. Ils disent au prince : tu peux tout, pour l'engager à tout entreprendre ; ils disent au peuple : ta volonté est l'autorité suprême, pour le disposer peu à peu à n'en reconnaître aucune autre. Tanl/)t, au nom de la liberté, ils transforment l'Eglise en re'publique ; tantôt ils en font la conquête d'un chef étranger. Flatteurs des rois par intérêt, leurs secrets penchants, comme leurs |)rtticipe8 avoués, les entraînent avec une force invincible vers l'indépendance absolue. Laissezles faire, d'antiquité en antiquité, ils remonteront jusqu'au chaos, véritable objet de leurs vœux et infaillible résultat de leur doctrine (1). »

Parmi les adversaires de la Papauté il en est deux surtout que Lamennais poursuit de ses sarcasmes et de ses imprécations : c'est Tabaraud, a dont les ouvrages, remplis de conséquences fausses, tirées de faits infidèlement rapportés, vaudraient infiniment mieux, s'il se défiait davantage de 'sa main, quand il copie, et de son jugement, quand il raisonne (2) ». et le maitre dont il n'est que l'instrument servile. Napoléon. Il fait payer cher à celui-ci le portrait Datleur qu'il avait dû tracer de lui dans les Réflexions. Il appelle maintenant de ses vœux le triomphe de l'Espagne ; car il aime celle « Gère et généreuse nation (3) » de toute la haine qu'il a avouée au « despote » (4) :

(1) Tradition, II, 324.

(2) fMJ., 289.

(3) md., 218.

(4) Ibid., 220.

< Tu as vu ravager les villes, tes hameaux, tes chaumières, brûler les temples, e'gorger les prêtres, massacrer tes femmes, (es vieillards, tes eorants qui conoaissaient à peine la vie : pleure ces victimes chères et sacrées ; pleure, mais espère : ce sont aulant Ae soldais qui rombatlent pour toi dans le ciel I L'aigle du ino derne Attila est plus terrible mille fois que le croissanl des Sarrasins : cependant, n'en doute pas, tu vaincras l'un, comme tes frères ont vaincu l'aulre. C'est la cause de l'humanité que tu défends contre le lléau de Dieu eL des hommes : tu ne succomberas point dans celle lulle sainte, où tu te présentes armée de la croix qui a sauvé le monde 1 Peuple magnanime I rejette loin de toi l'affreux joug qui pèse sur la France désolée, sur cette France, jadis si heureuse, et miiinlenanl le royaume des douleurs ; lamenlable région où l'on ne possède que pour être dépouillé, où les mères ne sont fécondes que pour assouvir le glaive, où dans un silence éternel, on n'entend que la voix du despote, qui commande de décimer un troupeau de quarante millions d'esclaves. Nouveau Néron, s'il nous force à descendre contre toi dans l'arène, ne crains pas qu'il nous rende jamais complices de sa fureur. Nos bras le peuvent frapper parce qu'ils ne sont plus i nous : enchaînés, étouiïés dans de triples liens de fer, sans mouvement que celui qu'on nous imprime, le tyran, dans ses jeux atroces, nous lance comme une balle d'une exlrérailé de l'Europe à l'autre : nos lèvres mêmes sont Qétries du sceau de la servitude : il ne nous reste rien de libre que le cœur qui palpite d'admiralion pour ton sublime dévouement, gémit des revers qui éprouvent ton courage sans lasser ta constance, et se nourrit en secrel de l'eapoir de Ion triomphe (1).. »

Il excile la France à se révolter : « Dans ces jours de combat, ce ne sont point de stériles pleurs que la religion demande, mais un actif dévouement à sa cause sacrée ; ?es vrais enTants, ce sont ses soldais. Notre timide silence encourage le persécuteur; il nous

(I) Tradtlion.n, 219 220.

2B, parce qu'il croit nous avoir ravi tout

vaincus, parce qu u croit nous avoir ravi tout moyen de montrer que nous ne le sommes pas. Pourvu que nous nous taisions, Il nous permet de vivre. Retenant une partie de sa rage oo ne l'exerçant qu'en secret, il s'abstient du sang si doux à son palaiE, et se contente, pour accomplir plus sûrement ses desseins, de luer et de torturer l'âme. Comme cette statue, horrible invention d'un ancien tyran, il vient à nous le Iront serein, les bras ouverts, pour nous serrer contre sa poitrine hérissée de pointes aiguës; plus dangereux, plus terrible mille fois que s'il se présentait la hache à la main. Qu'on ne s'y trompe pas, une guerre ouverte sauvera seulejla religion, en ranimant l'énergie presque éteinte des fidèles. Le christianisme expirant ne renaîtra que sur l'échafaud. N'hésitons donc point à la provoquer, celle guerre que Dieu nous réserve comme un dernier don de sa clémence. A l'exemple des confesseurs des'premiers siècles, irritons la bêle ftîroce à laquelle nous sommes livrés. Il y a trop longtemps qu'on nous étouffe; forçons le moderne Julien à nous égorger, et conquérons le martyre (1) I » Tout eu ccmstaLant que te monde est opprimé par le génie du mal, Lamennais espère invinciblement: u Si Dieu t'a livrée dans sa colère aux bienfaits de Napoléon, dit-il en s'adressant à l'Eglise de France, sa clémence abrégera- l'épreuve. Non, le jour n'est pas éloigné où, l'enfer réclamant son roi, lu pourras, tranquille enfin, comparer la domination des Empereurs avec celle des maUres que Jésu»-Chri8t t'a donnés (2). »

Le parallèle entre Yalentinien et Napoléon ne manque pas non. plus d'énergie virulente ; Lamennais en le terminant parle du concile de 1811. < Le plus grand nombre deaévéques résiste, dit-il, et, stupidement atroce, il les punit de leur fidélité qui est sa sauvegarde (3). B

L'écrivain fait de l'héroïsme à peu de frais soit que, réellement il ait écrit ces pages sous l'Empire, sans se dissimuler qu'elles ne

(1) Tradition, U, 256-257.

(2) tbid., 255.

(3) Ibii/. 307.

pouvaient être publiées, soit qu'il les aient insérées en i814 et qu'en prédisant la chute de Napoléon, il se montre prophète après l'événement.

Connaissant l'aridité de son sujet, il a introduit ces grands morceaux oratoires afin de varier le ton ; de môme, pour reposer ses lecteurs, il cesse quelquefois d'être grave et raille ses adversaires. Après avoir cilô des fragments de Gerdil : « Ces propositions, dit-il, semblent assez bien liées, et on ne voit pas aisément comment on en pourrait éluder la conséquence. Un écrivain constilulionnel s'est chargé de ce tour de force ou d'adresse, car la théologie a aussi ses bateleurs. Celui-ci mérite qu'on l'écoute, no fiït-ce qu'à cause de l'assurance avec laquelle il nous harangue, de dessus sa corde, où il se place en équilibre avec son église (1)... » Ailleurs il met en scène Fébronius ; il engage avec lui un dialogue plein d'ironie ; il le presse de questions embarrassantes, jusqu'à ce qu'il l'amène à s'écrier enfin : « Eh! non, je ne vous dirai rien. Pour qui me prend-on? Est-ce que je suis fait pour répondre aux interrogations éternelles des questionneurs curieux ? Ma parole doit vous suffire. — N'en demandez pas davantage. Une décision tranchante, sans discussion de texte, sans l'ombre même d'une preuve, vous n'obtiendrez rien de plus de Fébronius. Il a prononcé ; la cause est finie ; et c'est ainsi que d'un seul coup, c'est-à-dire d'un seul mol, ce redoutable logicien renverse tout, en niant tout, et jusqu'à l'évidence. Pour nous, théologiens vulgaires à qui les forces manqueraient pour nous maintenir à la hauteur de ces sublimes généralités, et qui d'ailleurs nous sommes très éloignés de la prétention d'être crus sur notre parole, nous continuerons de descendre dans le détail de la tradition et d'en exposer avec fidélité les monuments ; heureux, en recueillant les témoignages de nos frères, d'y trouver sans cesse de nouveaux motifs d'admirer les conseils de Dieu sur son Eglise et de noua attacher à cette chaire qui bénit ceux qui l'aiment, protège ceux

(t) Tradilitn, III, 212.

qoi se rérugient à son ombre, à celte chaire J'où devait partir dans tous les temps le rayon du gouvernement el à qui a été confié l'inallérable dëpôldes promesses (1). v

On voit par celte dernière phrase avec quelle souplesse l'écrivain sait passer de l'ironie h l'éloquence. M est vrai que celte ironie est souvent pesante el la plaisanterie un peu grosse, que d'autre part l'éloquence y est proche quelquefois de la déclamation. C'est dire que la Tradition n\-&\ ^0.9 un chef-d'œuvre et que l'auteur en est encore à < se chercher ». Mais quand maints passages n'attesleraient pas qu'il est près du but, il suffît d'ouvrir au hasard un traité analogue sur le même sujet pour apprécier toule la différence, qui, au point de vue littéraire, sépare l'écrivain de race d'un auteur quelconque.

Les La Mennais ne se pressèrent pas d'achever leur .livre, qui, terminé seulement à la fm de lSi3(2), aurait pu l'èlre un an plus tût (3) ; car, si les Réflexions avaient été Baisies por la police, la Tradition ne pouvait manquer d'avoir le môme sort et cu outre, d'attirer sur les auteurs un châtiment rigoureux. Mais dès qu'ils furent libres, ils songèrent à publier cet ouvrage : le 2 avril 1814, le Sénat avait prononcé la déchéance de Napoléon, el le 27 du même mois, l'abbé Jean écrivait à Brûlé : t Nous allons faire paraître l'ouvrage dont nous avons plusieurs fois parlé en termes anabigus (4). » Trois mois plus tard (5), l'ouvrage parut, en effet, sans

(1) Tradiiion, I, 153-154.

(2) « Cet ouvrage, doot nous commengAmes il y a six ans à recueillir les malëriaoi, n'a été terminé que sur la On de 1SI3, peu de mois avant l'heureuse révolution qui nous permet de le publier librement. « .\9ertissement,

(3) ( Les petites notes que voua aviez vues avant votre départ, croissant et grossissant tous les jours, sont devenues ou deviendront bieatdt 3 volumes in-octavo. » Jean à Brulo, le 8 juin 1812 : Gour^ierie, 83.

(4) GOURNERIC, 84.

(5) Féli écrit le 6 août 1814 : « Je pense que nous serons prêts dans huit Jours. > Blaize, 1, 167.

Dom d'auleur (1). Par suriroll de précaulion, on feignil d'avoir imprimé à Liège (2), et Féli désiniU qu'on expédiât à l'étranger tout ce qu'on croyait pouvoir y placer et qu'on ne vendit à Paris qa'après avoir niia en lieu sûr le reste de l'e'dition (3).

Ainsi, même sous le gouvernement des Bourbons, il ét&il dangereux de reconnaître l'inraillibilité du pape, tant les maximes gallicanes étaient accréditées, et s'il n'y avait aucun péril à maltraiter Napoléon, il était hardi de s'en prendre aux rois de France, à Louis XIV surtout, comme l'auteur l'a fait, avec modération toutefois. Mais il n'hésile pas à laic'ser entendre ce qu'il pense des prétentions de ce souverain. Il parle des magislrals qui '< n'ont jamais manqué, dit-il, d'excellentes raisons pour appuyer leurs arrêta. L'est ainsi que, plus tard, ils prouvèrent l'universalilë du droit de régale par la forme de la couronne de nos rois ^mi, étant ronde, n'a point de fin. 1[ eB[ vrsii q\}& cette démonstration est du siècle de Louis XIV (4) ». Il a bien bien marqué le point faible de ce prince « excessivement jalou.'c de ses droits qu'il ne savait pas toujours distinguer de ses prétentions, dans l'Impossibilité où il était de juger par lui-même, il s'en rapportait trop pleinement à des magistrats que des préjugés de corps égaraient souvent (3) ».

(1) Voici le tilre exact : Tradition de VEgtiie sur ilnstitulion des éiiéques. A Liège, chez Lemarié, Uuvivier, imprimeurs-libraires, et se trouve à Paris, à la société typographique, Place Saiat-Sulpice, n» 6, 18H.

(3J Malgré l'avis de l'abbé Jean : • Nous pensons ici, lui écrit Féli, que tu le irornpes relativement au titre du livre. Ce n'a été que d'après le conseil de personnes fort instruites que nous avons pris le parti en ques. tloo. Sans doute on ne sera pas dupe du mot, mais ce mot nous mel à l'abri de l'inconvénient d'une déclaration que noua ne pouvions pas (aire et à laquelle néanmoins les règlements actuels nous obligeaient D'ailleurs on a bien annoncé que l'ouvrage était lous presse, mais sans dire où ; ainsi cette annonce ne peut fournir de preuve matérielle contre nous. » Buize, I, 167.

(3) Blaizb, I, 143.

(*) Tradition, III, 246.

(5) Ibid, 315

Qjand il se voit obligé de la cundaaiDer, il s'en tire par l'argument d'usage : le roi était bon el voulait le bien, mais il était égaré par des conseillers perfides. « L'archevêque de Reims [Le Tellier) aurait voulu régir l'Eglise, comme son frère, le marquis de Lourois, gouvernait la France par des volontés arbitraires. Si le code du despotisme eût été perdu, on l'eût retrouvé dans ces deux têtes (1). »

La Tradition n'eut pas tout le succès que les auteurs se promettaient. Ils se réjouissent moins des éloges de leurs amis qu'ils ne déplorent ce silence de leurs adversaires ; car, en écrivant, ils voulaient agir, ils voulaient, en provoquant des discussions, confondre les gallicans et amener un revirement de l'opinion publique en faveur du souverain Pontife (2).

L'indifférence avec laquelle la Tradition fut accueillie, il était réservé à un autre d'en triompher par la publication d'un livre qui eut un grand retentissement : le Pape de J. de Maistre avait toutes les qualités brillantes qui manquent forcément à un ouvrage d'érudition, et l'aulenr remplissait toutes les conditions nécessaires pour attirer sur son livre l'attention du public lettré, il avait pour lui sa

(1) <c La Trai'uion est toujours vue d'un très mauvais œil ; on est bien décidé, dit-on, à ne pas souffrir que cetto doctrine se propage. » Féli à Jean, le ^ décembre 1815, Blaize I, 230.

(2) « Od m'assure, écrit Jean à Querret le 15 juillet 1814, que notre livre sera imprimé au 1" août et peut-être avant. J'ai bonne envie de )e relire et encore davantage d'entendre ce qu'on dira contre. Je regretterais inl]nitnent qu'il a y eût pas de tapage et qu'on ne nous mit pas dans le cas de nous défendre. Je rassemble en ce moment des armes dont je serais très fàcbé de ne pas faire usage un jour. • Roissel. Une corretj^ondance inédite des deux Lamennais. Revue du mcndt cnthotique, 1" juillet 1901. —Le 19 septembre, il écrit à Brûlé : << Nous avons perdu désormais l'espoir d'être attaqués, nous disons l'espoir parce que nous aurions pu beaucoup fortider notre Ibèse dans noire réponse qui ne se serait pas fait longtemps attendre; mais le gotït des réfutations est passé. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je crains qu'il n'y ait moins de sagesse que d'indifférence dans celle facilité avec laquelle on laidse tout dire, sans éprouver les doctrines par une contradiction savante et ral-

SODUée. » GOURNERIE, 91.

répotalion d'écrivain, le haut rang qu'il occupait dans la société, l'arantage surtout d'âtre laïque (i).

J. de Haistre connaissait l'existence de la Tradition, il savait qne c'était un excellent livre, ill'avait même cité, mais sans l'avoir lu (2). Quelques faits allégués à l'appui de son système, c'est là tout ce que ce livre lui rournit (3) ; car bien que le Pape soit postérieur à la Tradition, la conception n'en est pas moins originale, et si les deux ouvrages sont destinés à soutenir les mêmes droits, la méthode des auteurs est toute dilTérente: tandis que les La Mennais se bornent à prouver historiquement que la suprématie du pape a tonjours été reconnue par l'Eglise relativement à l'institution des évëques, J. de Maistre vent démontrer que rinfaitlibililé ponliflcale est tellement conforme aux exigences de la logique, qu'il est absurde de la mettre en doute.

Mais si la Tradition n'a pas exercé une influence directe sur J. de Maistre, dans quelle mesure a-l-elle contribué à former le courant d'opinion qui explique comment le livre du Pape obtint un

(1) « Une autre considération n'a pas eu peu de force pour m'encourager. Le prêtre qui défend la religion fait son devoir, sans doute, et mérite toute antre estime ; mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés, il a l'air de défendre sa propre cause, et, quoique sa bonne foi soit égale a la ndtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se méfie moins de l'homme du monde et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance. » Du Pape, discours préliminaire. Œuvres complètes, édit. Viite, II, 20-21.

(2) 11 écrit à Lamennais le 1" mai i820 : i La. Tradition del'Egltse lur l'institution des tvêtjues vous appartient donc, et c'est vous qui me l'apprenez. Sans l'avoir lu, je sais que c'est un excellent livre. Je l'ai cité même, comme vous l'avpz peut-être remarqué, mais sur la foi d'un ami qui m'en fit venir un extrait. Maintenant que je connais l'auteur, il faut absolument que je le lise. » Œuvres complètes, édit. Viite, XIV«

(3) V, Tradition, t. I, p. Lxixu et Du Pape, Œuvres complila, édit. Vitte, II. 7 et 63, passages oii sont allégnés les témoignages de prolestanlB qui sont favorables à la thèse de l'infaillibilité.

, succès durable ? It est certaîa que l'ouvrage de Lamennais ne pafsa point inaperçu et que, s'il n'eut pas de retenliasemenl, il fut apprécié par une partie du clergé français. Plugieurs prélats s'en montrèrent très conlenls (1). Aussi Lamennais espère-t-il encore, à la 6 a d'octobre 1814, que « cet ouvrage aura une influence étonnante et qu'il changera l'opinion du clergé (2) ».

Deux articles très élogieux furent consacrés à l'ouvrage des LaMenuais daoaVAmi delà Religion[^). La rrjt/i7;u«,|^di8ait l'auteur en Unissant, « présente une série de faits et de preuves qui déroulent en quelque sorte toute l'histoire ecclésialique. Il suppose des connaissances très étendues et des recherches profondes. Il épuise une matière qui n'avait pas encore été envisagée sous toutes ses faces. Il renferme des vues très sages, surtout ce qui lient au gouvernement de l'Eglise. C'est sans contredit une des plus importantes productions qui aient paru dans ces derniers temps. L'auteur a non seulement le mérite d'être un théologien habile et un critique très exercé, il est de plus un très bon esprit, un défenseur zélé de l'Eglise et de ses droits. Il joint k l'habitude des plus hautes méditations l'art de les présenter d'une manière claire et neuve. Il unit la force de la logique à l'excellence du style et, quoique dans un sujet sec, il sait néanmoins captiver l'attention. Nous regardons son livre comme un présent fait à la religion, comme une digue contre le torrent des fausses opinions, comme un dépûl précieux pour le clergé et comme un guide pour ceux qui veulent approfondir ces questions.

( Dans un troisième et dernier article, nous offrirons plusieurs citations qui donneront une idée de ce grand et bel ouvrage, et

(1) Blaize, I, J88, 190, (95.

(2) Ibid., f9I.

(3) Le premier de ces articles parut en deux fois (II, 123-133 et 225-233). Il est signé M. Le second article en une fois un peu après (II, 385-335), en août et septembre 1S14. La date des différents numéros n'est pas indiquée, on peut la Gxer approximativement par les documents datés qui s'y trouvent.

nous nous permellrons de Taire qiretqoes oli^ervnlions sur des défauts qui n'allèrenl pas son mérite iulrinsèjae, et que nous ne remarquerons qu'allii que la critique ne perde pas ses droito, el en rendant hommage au talent rareel distingut^ de l'auteur (1). »

Or, ce troisième article ne parut pas. L'abbé Jean voulait le composer lui-même : « Dites-moi donc, écrit-il à Querrel le 8 octobre 1814, pourquoi voua ne voulez pas que nous fassions la critique de notre propre ouvrage ? Tabaraud lui-même n'a pas osé l'attaquer, quoiqu'il le cite dans une note de sa brochure. Ne Tautil pas que nous lui donnions la petite satisfaction d'un désaveu de quelques erreurs de date qui nous sont échappées. Au reste, ne craignez pas que nous soyons trop humbles (2). » Soit que les arguments de Querrel fussent assez forts pour convaincre l'abho Jean, Boit pour toute autre raison, il ne composa pas cet article, el le silence se fît autour de la Tradition.

Pendant les Cent-Jours, on avait d'autres préoccupaliiins que celle des études théologiques. Des questions plus pressantes firent oublier celle que l'on traitait dans cet ouvrage. Sous la seconde Keslauratioo, il s'écoula lentement, assez bien toutefois pour que Lamennais, en 1818, (3), pût prévoir le cas d'une nouvelle édiliun, qui parut efTectivement .douze ans plus tard, mais sans les umélioratious qu'il projetait.

On peut donc admettre que ce livre prépara les voies (\ celui de J. de Maistre et qu'avant, comme après l'apparition du Pjpe, la Tradition exerça sur une partie du clergé frano-ais une sérieuse induence. Les gallicans ne s'y trompèrent pas ; ils auraient sans doute attaqué moins âpremenl le second volume de VEssai sur rindiffirenci, s'ils n'avaient cru nécessaire de porter un coup à

(!) l'Kmi de ta RtUgion, if, 395.

(2) Roussel : Une correspondance inédile du deux Lamennais, Revue du monde catholique, l" juillal 1901.

(3] « T'ui-lu occupé des additions h U TradilionJ il vaat mieux Taire cola plus lût que plus lard, alla ijue cela soit prêt en cas d'une seconde édition. » Fdli i Jean, le 20 mars 1818, Blaize^ I, 340.

l'auteur de la Tradition (I). Mais il sembte que dans la Euile, l'importance de l'œuvre ait été méconnue. Les premiers théologiens qui reprirent après les La Mennais la question de l'inBlilulion canonique ont-ils utilisé leur lravailEaneledire?ToujourBe9til que ce livre est tombé peu à peu dans un oubli profond, d'autant plus inexplicable que Rolirbacher en parle assez longuement dans son Histoire Uni~ versellc de P Eglise catboUque (2).

On sait d'ailleurs que l'ouvrage est realé en faveur auprès d'ecclésiastiques de grand mérite, tels que Mgr de la Tour d'Aovergne, archevêque de Bourges, et dom Guéranger, abbé de Solesmes (3). Celui-ci même se proposait d'en donner une troisième édition (4). Dans les discussions préparatoires au concile du Vatican, il opposa l'aulorité de l'ouvrage, dont il a soin de ne citer que l'auteur resté orthodoxe, aux conclusions de Mgr Maret, évèque de Sura (5). Si la Irudilion ne fut pas plus souvent alléguée par lesinfaillibilisles, la raison en est sans doute que la seconde édition permettait de l'attribuer au seul Félicité dont le nom eût été compromettant. De nos jours, les témoignages du P. Laveille (6) et de M. l'abbé Bellamy(7), tous deux favorables àla Tradition, rendent d'autant plus surprenant le silence gardé sur ce livre par ceux qui ont étudié d'une manière approfondie la question des origines de l'Episcupat (8). On|nepeut croire qu'ils en ignorenirexistence. Est-ce donc

(1) a Cet ouTrage... que je fis imprimer en 1614, m'a depuis suscité beaucoup de coniradicliooa de la part de quelques personnes attachées aux funestes idées gallicanes. » Lamennais au P. Aorossi, I"' déc. 1821. Blmxb, I, 408.

(2; Nouv. édil., Paris, Letouzey et Aoé, s. d. ia-8, t. XIL P- 100-102.

(3) A. LAvrtLLE, I, 02 et note.

(4) Id. ibvi.

(5) Id. ibid.

(6) Id. ibii.

(7) Bellamï : Théologie catholique au xix* siècle, Paris, Beauoheano, 1004,10-8. p. 15.

(8) L'abbé Bouix soulisnt la même thèse que les Lamennais dans son Traclafus de Ejiiscopo ubi el de sjnodo diocesana, Paris, 1859, ia-8, mais

qu'ils le jugent dépourvu de toule valeur htslorique 7 Mais dans ce cas, ils auraient dà naetlre leurs lecteurs en garde contre un ouvrage qui pouvait les induire en erreur. Les textes cités là ne sont-ils pas authentiques? Sont-ils interprétés dans leur sens véritable ? Que valent enlin la documentation et l'exégèse des auteurs? Telles sont les questions qu'il n'était pas superflu de poser au sujet d'un livre dont l'iDiluence fut grande, et auquel travaillèrent avec conscience, durant six ou sept années, Jean-Marie et Féliciléde La Mennais.

A déf&ut d'une étude critique, faite à ce point de vue par un homme compétent, nous devons nous borner à chercher les raisons générales qui expliquent, dans une certaine mesure, l'indillérence des contemporains à l'égard de ce livre infortuné. D'abord les qualités scienlifiques sont d'ordiuaire absenled des ouvrages analogues qui appartiennent au débul du xix* siècle. On en tient la valeur pour négligeable et l'on ne s'attarde plus guère à examiner des théories qui puraisssenL audacieuses et surannées. Il se pourrait

il ne menlionne pas leur ouvrage, non plus que Marel {Du concile général et de la paix religieuse, Paris, Ploo, ISâD, 2 vol. in-8) qui au contraire réfute cette thèse. On trouvera dans Miciiiels : De origine episcopalus diisertatio. Lovanii (Louvain), 1900, in-B, uoe abondanle bibliographie de la question ; cf. aussi Dunin Borkowbci. S. J. Die neueren Fonchungen ûber die Anfânge des Epitcopalt, Stimmen aus ilariii Laach Erganzungshefl Freiburg-in-Breisgau, 1901, p, 1-187, et T. Crépon : Nomination et inslitulion canonique des iviqua, Paris, Douniol, 1903, in-i2. Dôllinger, qui pourUat devaii conoalire l'ouvrage de Lamennais avec qui il élail en relation (oT. lettres inédites de Lamennais à Montalemberl, p. 23), n'y tait aucune allusion dans son grand ouvrage récemment traduit par A. Giraud-Teulon sous ce titre : La Papauté, son origine au Moyen-Age et son développement jusqu'en IS7Q avec notes et documents de J. Friedrich, professeur à l'Université de Munich, Paris, Aican, 1904, îd-S. La Tradition est enfin mentionnée par J. Tur- MEL : Histoire de la Théologie positiue, du conciie de Trente au concile du Vatican, Paris, Beaucbesoe, 1006, in-8, t. 1, p. 354 et 355. Il ressort de ce livre que les inraillibilistes doivent à la Tradition, deux arguments sérieux dont on n'avait pas encore tiré parti.

aasBÏ que les préoccupaliona d'artiste que nous avons notées dans la Tradition aient nui à ce livre auprès des esprits sérieux, — sans tûulerois lui prêter un intérêt BuFfisant au gré des autres, — et qu'elles aieut contribué à te faire ranger définilivemenl au nombre de ces ouvrages c littéraires s qui, dans la science, ne Tont pas aatorité. La disposition matérielle des volumes n'était pas faiie pour atténuer cette impression première. La claire ordonnance des parties ne s'y révèle qu'i la réflexion ; l'absence des divisions par chapitres empêche qu'elle ne saute aux yeux. Dés ISl-i, l'auteur de Ij Persécution de l'Eglise sous Bonaparte, qui d'ailleurs en est content, y désirerait « plue de précision, une laide des matières et une récapitulation à la fin (I) ». Ce livre donc, trop long pour éiro lu d'un bout à l'autre, était d'un maniement trop incommode pour être consulté arec fruit, autre raisoade le considérer comme un mauvais instrument de travail.

Si l'on en considère maintenant l'esprit général, on s'aperçoit qu'il ressemble à uu plaidoyer plutôt qu'à une dissertation historique. En discutant une question, actuellement encore aussi controversée au sein même du catholicisme, que celle de l'institution des évêques, l'auteur, à maintes reprises, déclare avec tant d'assurance qu'il a évidemment pour lui le bon droit et la raison, qu'on se demande jusqu'à quel point il a vu la dirdcullé qui fait l'intérêt du problâme. Si le fait d'écrire trois volumes pour la résoudre est une preuve qu'elle ne lui a pas échappé, pourquoi dès lors vouloir nous en imposer à l'aide des procédés oratoires qu'il fallait laisser à la polémique, où ils sont de mise, tandis qu'à en encombrer la science, on risque de mettre en défiance et de s'aliéner les meilleurs juges 7

Enfin, le gouvernement de l'Eglise et celui de la société civile ne sont-ils pas assimilés trop complètement par les auteurs de la Tradition 7 On devine qu'à leurs yeux une souveraineté partagée n'existant pas, il leur semble impossible que la monarchie du pape

{t) BuizE, I, 105.

ait jamais élé tempérée d'aristocratie et en quelque sorte Têodale, comme l'affirmaient leurs adversaires, qui ne reconnaissenl pas d'autre forme légitime de gouvernement qu'une monarchie tempérée (1). 11 semble donc qu'ils aient abordé ce point d'histoire avec l'arrière-penséo d'y trouver la justification de leurs préférences politiques, sans tenir suffisamment compte de la diversité des époques, qui explique par quelles transformations le gouvernement de l'Eglise a dû passer pour s'adapter continuellement à des mentalités diCTérentes.

H Quand toutes ces critiques, que nous imaginous seulement ici qu'on a pu faire, seraient fondées en droit par t'eiamen mélhodique de l'ouvrage, sa valeur n'en resterait pas moins très grande ; et peut-être le jugement autorisé qu'a porté Mgr Duchesne sur les

H papes des premiers siècles s'appliquerait-il encore assez bien aux auteurs de la Tradition, u Daraase, dit-il, et ses successeurs Zozime, Boniface, Céleslin, dont le langage traduit une si imposante confiance dans les prérogatives de leur siège, ne disposaient pas des informa-

H lions qui nous permettent d'invoquer ici l'antiquité chrélienne... Plus heureux, nous pouvons constater par l'histoire documentée qu'en réalité ils avaient raison, que la grandiloquence de certaines lettres potililicales n'est pas une vaine prétention, mais l'expression quelquefois un peu exagérée, vraie pour le fond, de la plus ancienne tradition ecclésiastique (2). »

(1) V. Mgr Mahet, oui», cilé.

(2) Mgr DucHESKB. ^H/(Wiomi« ecclésiastiquet, Paris, Fontemoing, 1897, Inl2, p. 159,

Page 1