CHAPITRE IX
LKS FRSUIÉRBS (EUTRB8 DB FOLÉHIQUB (1814)
Dès le moia d'avril, Fàli accourt à Paris pour publier la Tradition. -> Il exhorte son frère & l'y rejoindre. — Après un court séjour on Bretagne, il passe près de cinq mois à Paris (mi-juiUet-fla novembre). — Inquiet des dispoaitioDs du clergé, il voudrait foader un journal ecclésiastique qu'il dirigerait de concert avec l'abbé Jean. — Diflicultés de l'entreprise. — Son indécision en préseaco de plusieurs partis à prendre. — Arrivée de l'abbé Jean qui passe le mois de septembre à Paria. — Indépendance de Féli. — Amertume de ses jugements. — Il prend conscience de son talent. — Son aolivilé littéraire. — Plan d'une monumentale Histoire ecclésiastique. — L'Esprit du christianisme. — Analyse de la brochure intitulée : de VUnivertiié impériale. — Articles parus dauB i'Ami Je la lieligion et du itoi (septembre 18i4-janvier 1815). — Jugement de Féli sur Picot.
La chute de l'Empire fut salutaire à Lamennais ; le nouveau régime, ouvrant un libre champ & son activité, lui permit de secoaer la torpeur maladive qui l'avait envahi dans la solitude. Sa correspondance, presque entièrement interrompue {{) en 1813, reprend le
(1) Quelques lettres écrites i à M. Georges Watson, prisonnier de guerre», noua montrent Lamennais en relation avec ce jeune militaire anglais qui, ayant reçu une blessure au bras, fui soigné à l'hûpitai de Saint-Malo. On peut conjecturer qu'il ae convertit, d'après le passage suivant : « Remportez, écrit Féli, remportez dans votre pairie avec la foi conquise par vos prières au fond d'une prison le souvenir des réso-
3 avril 1814. Ce qui se passe alors en France lui cause une surprise agréable (1). De là, le Ion d'optimisme, si rare chez lui, qui règne dans sa lettre. SoufTrantde la jambe, il ne peut marcher, miiisil en prend gaimenlson parti, se disant que, puisque cela a commencé, cela fînira. « Dieu soit loué, continue-l-il, de ce que j'ai fait ma logique. Quant à ma rhétorique, j'arriverai jeudi à la page 579, postlitulée /î«/5 ("2). » Si l'ouvrage auquel il fait allusion n'est pas la Tradition (3), il vient encore grossir la liste des travaux de Lamennais qui ne nous sont pas parvenus.
A la fin d'avril, Féii était à Paris, en pourparlers avec l'éditeur qui s'était chargé de publier la Tradition. Le 30, il exhorte Jean à quitter Mgr Caiïarelli pour venir s'installer à Paris où ils dirigeraient en commun quelque journal ecclésiastique :
< Je sens mieux que personne la force des liens qui l'attachent à l'évèqne de Saint-Brieuc, et, quoi qu'il put m'en coûter, je ne le conseillerais jamais une démarche qui piH blesser la délicatesse. Mais ne s'agit-il pas ici de choisir entre deux engagements très réels l'un et l'autre. Quand tu es allé t'établir à Sainl-Brieuc, n'espérions-nouB pas nous y réunir? Qui t'a empêché de le lier à ce diocèse si ce n'est la liberté que tu voulais te réserver de le quitter en cas que les événements m'appelassent ailleurs? Au fond, ne
lotions que voua prîtes en face des autels quand vous jurâtes d'être fidèle au Dieu qui se révélail à vous, » Blaize, [, 135. 11 est probable que Féli tut pour quelque chose dans celte converaion ; il loue W'atson de la piélé qu'il témoigae et l'engage à persévérer dans ses bonnes résolutions; iftici. t30, 133, 135. — Le ton de ces lettres est ferme, mais tout en donnant des conseils, Lamennais ne peut s'empécber de fttireun retour sur lui-même en déplorant sa misère ; ibii., 133.
(t) « Je ne m'attendais guère aux nouvelles que le courrier m'apporte. L'Empereur & Langres et l'ennemi à cinq lieues de Paris 1 On se perd dans ces grandes manœuvres. » Blaue, I, 133.
(2) Id., ihii., 134.
(3) Le mot ((rhétorique » est amené par le mot « logique ». Il na faat pas le prendre à la lettre, car il est clair que Lamennais plaisante. On peut donc tenir pour tout à fait probable qu'il s'agit de la Tradition.
nous devons-nous pas plus muttiellement, que nous ne noasderons à qui que ce soit? Pourquoi (iimc gacrifierions- nous celle sorle de devoir réciproque el loul ensemble noire iionheur à des considérations étrangères? il y a partout du bien à Taire, et ici plus que nulle part, l^'est ce que Tesseyrre ne cesse de me répéter. Quant aux moyens d'exister, 500 abonnés seulement nous rendraient de 6 à 7000 francs. J'ajoute un motif d'un grand poids. J'ai besoin de quelqu'un qui me dirigo, qui me soutienne, qui me relève; de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse dire absolument tout. A cela peut-être est altactié mon salut. Pèse celte dernière considération (i). »
Ce mol, comme le remarque Sainte-Beuve non sans aigreur, « ce mot donne la clef de Lamennais (2) ». Il est très vrai qu'il sera toujours dirigé, mais ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'en ce moment il veut l'être, parce qu'il a conscience de sa faiblesse.
Le premier séjour de Lamennais à Paris fat assez court, il dut partir au début de juin ; en efTet, une lettre écrite de Sainl-Malo le 21 juin nous apprend qu'il était allé déjà à La Chênaie et en outre, qu'il s'était arrêté à Sainl-Brieuc (.3). Il avait été rappelé' en Bretagne pour régler quelques affaires, et comptait repartir bientôt pour Paris « où, lui écrivait son oncle Champy, votre lit est déjà préparé (4) ». Lamennais calcule et trouve qu'il serait avantageux d'accompagner M. des Saudrais invité avec lui. Mais celui-ci se ravise et aussitôt Lamennais en prend son parti de bon cœur (5) et se garde de faire revenir sur sa décision son oncle, « tout prêt & changer de nouveau (6) m.
Avec la même mobilité, nous allons voir Lamennais embrasser
(i) Blaize, I, 136.
(2) Sainte-Beuve, Nouv. Lundis, XI, 363.
(3) Blaize, I, 138 el 140.
(4)Id., ibid., 141.
(5) Id., ibid.
(6) Id., ibid., 145.
«uccessivemenl im projet, puis, en présence de dirScullés qui lai semblent insurmontables, le rejeter bien loin, pour le reprendre, dèfr qu'on a calmé ses inquiétudes. Mais ce qui le soutient, c'est qu'il sent qu'il y a quelque chose à faire et que son activité' peut être employée ulitemenl. En effet, il est nécessaire de réchauffer le tèle du clergé qui ne proleste pas nontre la tolérance, dont le nouveau gouvernement fait preuve. « Je crains, dit-il, en parlant des évéqups, qu'ils n'aient bien de In peine à se défaire d'une habitude d'esclavage, qui chez beaucoup d'entre eux s'allie à une profonde indiflérence pour ce qui devrait uniquement les occuper (1). » Pour cela il faut avoir un journal, dont on soit le maître, a au lieu d'entrer comme auxiliaire dans une spéculation d'autrui. » Il avait déjà demandé à Jean des réllexions sur le Pontificat de Pie Vil (2), dont il tirera bientôt un article (3). « Ta pourrai!<, écrit-il encore le 6 juillet, m'envoyer de Snint-Brieuc des articles ou des matériaux. 11 faudrait demander en Italie les ouvrages qui pourraient fournir des extraits piquants. Plus on serait ferme dans ses principes, plus le journal aurait de vogue. Si j'entreprenais ce travail, je serais bien aise d'avoir ce que tu as des papiers de Tonton, pensées détachées, eic. Tu me ferais mi^me grand plaisir d'extraire du Bon curé les morceaux qui pourraient flgurer à l'article Variétés. Je crois qu'il faudrait aussi avoir un article : Nouvelles eccle'siastiques, qui contiendrait les pièces ofOcielles et autres documents qu'on est bien aise de conserver (4). n
Sur ces entrefaites paraît le texte d'un projet de loi « napoléonienne > (5) sur la liberté de la presse : » Cela passe tout ce qu'on
(t) Blaize, I, 143-4.
(2) IJ., i/'irf., 137.
(3) Paru dans \'A.mide la Religion, n* 62, t. III, p. 145- 151.
(4) Blaizb, I, 148.
(5) Ce projet de loi, dont les auteurs étaient Royer-Collard et Quizot, préaenlê par le ministre de l'Intérieur, M. de Montesquieu, lu 5 juillet i814, soumettait à la censure tout écrit ayant moins de trente reuilles d'impression, exigeait l'autorisation du roi pour la publioalion desjouraaux et des écrits périodiques, obligeait les imprimeurs et lex librairei
a jamais vu. Bonaparte opprimait la pensée par des mesures de police arbitraire ; mais une sorte de pudeur l'empêcha toujours de transformer en ordre légal ie système de tyrannie qu'il avait adopté et qu'on n'aurait pas cru susceptible de perfectionnemenl (1) ». Après avoir exposé ses griefs : « Heureux, dit-il, celui qui vit de ses revenus, qui n'e'prouve d'autre besoin que celui de digérer et de dormir, et savoure loule vérité dans le pâté de Reims, que nul n'oserait censurer en sa présence! J'ai bien peur que l'heureuse révolution ne se borne à l'échange d'un despotisme fort contre un despotisme faible. Si mes craintes se réalisent, mon parti est pris, et je quitte la France en secouant la poussière de mes pieds... Je regrette bien de ne pouvoir savoir avant de partir ce que tu penses du projet de loi qui me paraît la plus vexatoire, la plus sotte, la pins impolitiqne et ta plus odieuse de toutes les lois (3^. >
Nul doute que Jean ne l'ait rassuré ; en effet il écrivait à Qnerret quelques jours plus tard : o Féli vous a-l-il parlé des alarmes qu'il a eues à l'occasion du projet de loi sur la presse 7 Elles me paraissent très exagérées, et l'ordonnance du roi ne me parait pas du tout napoléonienne (3) ».
A Paris, où il était arrivé vers le milieu de juillet (4), Féli parait aussi indécis qu'affairé : il écrit lettre sur lettre (5) à l'abbé Jean pour loi demander conseil. Son plus grand souci est d'abord de prendre congé de son coasin Champy qui lui témoigne les meillears sentiments, lui cherchant une place de secrétaire interprète dans
à se munir d'un brevet et à prêter serment, et ce brevet pouvait leur être retiré pour contravention aux lois et règlements (Blaize, I, 149, note).
(1) Blaize, I, 140.
(2) Id. i6id., 149-150.
(3) Roussel : Revue du monde catholique, 1" juillet 1901.
(4) II est à Saint-Malo le 8 juillet et le 18 à Paris. V. Blaize, I, 151,' et 153.
(5) Sept longues lettres sont écrites à Jean du 18 juillet au 18 aoQt. BmizE, I, 153-169.
quelque ministère, ne voulant entendre parler d'aucune Bituation qui empêcherait son neveu d'habiter chez lui (1). En vain, Lamennais Icote de Be soustraire aux exigences de cette indiscrète affection. Parfois n'en pouvant plus, il s'échappe, il va passer trois jours place Saint-Sulpice, chez son libraire Girard, le premier de ceux qui, en lui inspirant une trop grande confiance, dont il put se repentir (2), mais non se corriger, l'entraînèrent dans des spéculations mtilheureuses, où toute sa fortune devait sombrer. Ces courtes fugues n'avancent nullement ce qu'il appelle : « la grande affaire de mon affranchissement (3). d 11 faut donc que l'abbé Jean se bâte de venir à Paris^ ne fût-ce que pour lui fournir un prétexte honnête de quitter Champy (4) ; il y a aussi d'autres raisons : les deux frères doivent se concerter sur la Tradition (5) et former ensemble des projets d'avenir (6). I L'idée la plus chère à FélI, et à laquelle il revient sans cesse, bien que toujours il se vote obligé d'y renoncer, faute de ressources, serait de fonder un journal qu'il dirigerait avec son frère, sans dépendre de personne (7). Il est indispensable pourtant de ménager Girard qui lui offre do l'occuper dans sa librairie, ainsi que le jeune Bois. Sans vouloir s'engager, il ne rebute pas Girard (8). D'autre part, un certain Niel offre de s'associer avec lui. Féli hésite avant de se lier, il les ajourne l'un et l'autre, car il caresse l'espoir de fonder un journal, sans autre auxiliaire que l'abbé Jean (9). L'abbé Diiclaux, consulté, est favorable à ce projet (10); Teysseyrre, le guide de Féli en l'absence de son frère, préférerait le
(!) Blaize, I, 155.
(2) Id. ibid., 136 et 172.
(3) Id. ibid.. 162.
(4) Id. ibid.
(5) Id. ibid.
(6) Id. ibU., 158.
(7) Id. ibid., 163.
(8) Id. ibid., 155.
(0) Id. ibid., 167.
(10) IJ. ibid., 164.
voir collaborer avec Plcol, le directeur de \'Ami Ji la Religion ti et du Roi (1), Mais l'esprit gallican de ce journal déplaît à Lameanais (2).
Les choses en étaient là, quand enCn l'abbé Jean aunonce son arrivée. Cette nouvelle est accueillie avec des transports de joie'- « A samedi donc, mon petit frère. Je vais bien compter d'ici là les heures et les minutes, et prier le bon Dieu pour qu'il nous éclaire l'an et l'autre. Mon projet me plaît extrêmement. Passer nos jours ensemble, mettre en commun nos travaux, nos éladej<, nos plaisirs, nos peines, toute notre destinée, tu me connais, juge avec quelle vivacité mon cœur se précipite dans ces douces espérances. Il me tarde bien de savoir ce que tu m'en diras, car dans ta lettre tu ne me laisses même rien préjuger. Tu os déjà toute la discrétion d'un juge ; comment donc poarrais-je me déQer de ta sagesse 7 Non, je le promets de nouveau de faire tout ce que tu voudras. Je ne l'ai rien caché, rien déguisé ; je t'ai ouvert mon àme tout entière: que l'amitié prononce maintenant du haut de son tribunal. Je ne t'en dirai pas davantage aujourd'hui ; précisément parce que j'aurais trop à dire (3) ».
Malgré les vives instances de son frère, l'abbé Jean, estimant que sa présence était moins utile à Paris qu'àSaint-Brieuc. venait de retourner auprès de MgrCad'arelli (4). Alors, Féli forme le projet d'établir à la Chênaie une imprimerie, et il y voit toutes sortes d'avantages (5). Cette idée, pour n'être qu'une fantaisie passagère, n'en est pas moins caractéristique ; elle indique dans quelle mesure on peut
(1) Blaize, I, 165.
(2) • J'ai été éloDoé de TeBlime que Teysseyrre parait avoir pour Picot et son journal, i Blaize, 1, 156.
(3) Id. ibii., 108 (leltre du 12 août ISli).
(4) Blaize, I, i60, et Laveillb, I, 161. Une lettre du 27 septembre adressée par Féli à Querrel montre qu'il vient de renoncer à un projet de librairie : il s'agissait d'uue collection pour laquelle la nièce de Querret avait commencé une traduclton de Spedalirt et qu'il décommande. Roussel, I, 43.
(5) Blaize, 1, 173.
dire que ce polémiste fat un homme d'action. Il voudrait prendre part aux événements politiques sans quitter la solitude, et agir sans se déranger. En elTet, toutes les démarches dont l'ensemble constitue la vie activa lui coûtent inÛDlment. Lorsqu'il rédigeait des me'moires en faveur de l'Ecole de Saint-Maio (1), des pétitions au ministre de l'Intérieur pour rendre service à des amis dans l'embarras (2), il s'acquittait aisément de sa tâche. L'exposé qu'il faisait alors de la situation était clair et net, le style ferme, te ton d'une parfaite convenance. Mais il perd tous ses moyens quand il lui faut foire antichambre dans quelque ministère pour solliciter un appui. La réserve dont les chefs de bureau ne se départissent pas à l'égard des solliciteurs le déconcerte. Il se trouble, dit quelques paroles maladroites, et se retire tout confus, en se promettant bien de ne plus revenir. Un jour, il est allô voir un de ces foncnaires, pour obtenir que son frère Qratien eût une lieutenance dans la marine : c II m'a fait, dit-il, un accueil assez honnête, mais très froid, ne m'a rien promis et m'a laissé la conviction iolime que nous ne devions pas compter sur sa protection. II parait qu'il est brouillé avec sa femme. i< Madame, lui ai-je dit, se porte bien ? » Voici mot pour mot sa réponse: << Je n'en sais rien ; cela m'est fort égal, j'y prends très peu d'intérêt, je vous assure. » Je n'ai pas laissé, comme tu le penses bien, d'être un peu déconcerté. Au reste, à moins qu'il n'y aille de la vie, je ne retournerai certainement pas voir cet homme-là (3). »
Il refuse, sans hésiter, une place qu'un lui offrait dans la grande Aumônerie: € Teysseyrre, dit-il, pense que j'ai bien fait; il croit qu'un pareil emploi serait incompatible avec l'indépendance de mon caractère (4) ».
Cette indépendance se marque dans k forme tranchante des jagements qu'il porte sur les choses et les hommes. En politique,
(i) Blaizk, I, 46 et 66,
(2) Id., tbid., 126-128.
(3) Id,. ibU, 1, 158-159.
(4) Id., ihid., 183.
il désire le rétablissement pur et simple de l'ancien régime : il ac* cuse la lâcheté du gouvernement qui se laisse intimider par les jacobins et n'ose pas leur opposer les seuls adversaires capables de les vaincre, les jésuites : « Il n'y a, dil-il, que les jésuites qui puissent renouveler la religion eu France. Le roi le sait dit- on, mais le roi est faible. 11 vaut encore mieux que ce qui l'entoure [1). »
Il déclare qu'il n'y a pas un homme de léte dans le conseil ec> clésiaslique, « pas un homme solidi^menl instruit, lis se tourmentent pour faire quelque chose et ne sauraient en venir à bout. Ce sont des chevaux suspendus qui galopent en l'air sans avancer (2) >. Quant aux évéques, qui, malgré la décision du pape, refusent leur démission, il les traite si durement, que Teysseyrre lui reproche sa sévérité (3).
Lorsqu'il a des soupçons, les moindres indices lui servent à les confirmer- 11 n'a pas une haute idée du clergé français, mais, parce que la Tradition ne s'écoule pas asseï vite, il y voit la preuve d'une indiiïérence profonde pour la religion (4). « Le temps approche, dil-il, où il faudra fonder un nouvel ordre de frères ignorantins pour enseigner aux prêtres, voire aux évoques, leur credo. Je ne me mettrai pas de cet ordre-là ; j'aurais affaire à des tètes trop dures (5). »
Il vient de lire une brochure d'un M. Stevens, qui prêche ouveriemenl le schisme. Voici la conclusion qu'il en lire : t Quiconque voudra faire interdire te genre humain ne manquera pas de témoins qui déposeront de sa démence (G). » Un jour, il raconte la démarche qu'a faite auprès de lui M. de Couessin, qui est fou, il est prêt à lui en signer le certificat ; et il en tire cette conclusion iaatlendue : « 11 y a tant d'extravagance dans cette tète-là que je
(1) BuizE.I, i6t.
(2) Id., ibid., 1, 159.
(3) Roussel, I, Vd et 61.
(4) Blaizk, I, 178.
(5) Id., ibid., I, 181.
(6) Id. ibid., I, 160,
serais étrangement sarpria qu'il ne réusHll pas (1). m Et ce n'est pas Ik an de ces mots dont on se sait gré et qu'on replace à l'occasion, car celte dernière phrase ne se retrouve pas dans ta lettre écrite le même jour à Querrel ; or, il y décrivait la même scène avec on sooci littéraire, qui n'apparait pas dans la lettre adressée à Jean (2).
L'amertume de ces jugements s'explique dans une certaine mesure par les continuelles soutTrancea qu'il éprouve. Les allusions qu'il Tait à ses douleurs physiques sont rares toutefois et brèves, durant l'année 1814 (3). Quant à la douleur morale, il n'a plus le temps de l'analyser. Il semble même avoir oublié ce qui le préoccupait surtout naguère, et avoir remis à plus lard de prendre une décision grave. C'est uniquement sa vocation d'écrivain que les événements viennent de lui révéler. Il sent qu'une carrière on ne peut plus favorable s'ouvre devant lui, sous un gouvernement qu'il méprise, capable d'exciter sa colère, cl trop faible pour en réprimer l'éclat. Il se croit moralement obligé d'écrire(4): il a en eiïet pris conscience de sou talent d'écrivain, qui n'avait commencé à « se produire qu'en se niant soi-même, en se plaignant et se déplorant comme incapable et nul (5) ». «J'ai peu de talent, écrit-il le 26 octobre 1814, et pourtant, en regardant dans ma lële, il me semble qu'il y a là quelque chose qui ne demande qu'à sortir (6). »
(i) Blaizb, I, 182.
(2) Roussel, Revue du monde catholique, 15 juillet 1001.
(3) Blaize, I, 146 et 183.
(4) I" Je serais moins embarrassé, éoril-U à propos de Bois, si je croyais pouvoir me livrer à un commerce quelconque ; j'aurais, ce me semble, mille moyens de réussir ; mais il D'en est pas de même de Boif : que fera-t-il tout seul ? Don auire côté, plus j'y pense, plus il me parait évident que je manquerais à ce que Dieu demande da moi en abandonnant des travaux qui peuvent être utiles à l'Eglise, pour des occupations dont le seul but serait de gagner de l'argent. » Blaizb, 1, 188.
(5) Sainte-Beuve, !iouveaux Lundis, XI, 355.
(6j Rlaize. I, 185.
Ce qu'il « a dans oa tête » alor; , c'est le plan d'une histoire ecclériastique qui ne devrait pas « avoir plus de 30 à 25 volumes 'id-S" de 5 à 600 pages, ce qui suppose à peu près vingt années de recherches et d'application assidue». 11 en donne les grandes lignes : A 11 y a trois idées principales auxquelles tout doit se rapporter : 1° la protection visible de Dieu sur son Eglise, preuve magnifique de la divinité de la religion ; 2° les développements du gouvernement de l'Eglise, variable dans sa forme, quoique toujours la même an fond ; raison des changements qu'a subis la discipline aux diverses époques; 3° l'influence du christianisme sur la société.
« Le mérite et l'utilité de l'ouvrage dépendront uniquement de la manière dont seront traités ces points fondamentaux. Le reste et le style même n'est qu'un faible accessoire. D'ailleurs, un bel ordre d'idées élève naturellement et fortifie le talent. Jits verba rapiunt (1). >
Il indique ensuite la méthode qui assurera l'unité de composition à ce vaste travail : a il faut abréger les points secondaires et supprimer Us faits insignifiants. On ne devra pas interrompre la narration parde3 réDexions quiseront rejetées dans des discours (2) destinés à montrer au lecteur, sous des points de vue généraux, les siècles dont il aura parcouru l'hisloire (3). »
En même tempsquc cet ouvrage d'une (elle envergure, Lamennais en conçoit un autre qui n'a pas moins d'importance, et dont il n'a malheureusement pas indiqué le plan : ii Je voudrais bien pouvoir, dit-il, donner deux ou trois années sans interruption à V Esprit du christianisme (4). C'est un des plus beaux ouvrages qu'on puisse
(1) Blaize, I, 185-t86.
(2) C'est ce qii'avaii fait Fieury et ce que lenlcra Robrbacher dans sa' volumineuse bisloire.
(3) Blaize, I, 186.
(4) Lamennais eut peut-éire soua les yeux un petit livre « des plus médiocres », signalé par M. Victor Giraud dans la Hevue d'Histoire littéraire de la France (avril-juin 1898, p. 285, note 3), intitulé : L'esprit rfu chritlianisme précédé d'un précis de set preuves et suivi d'un plan d4
faire. Si je parvenais h l'achever lelque je le conçois, je dirais sans regrel vaonnimc dimit/is. Cela n'empêchera pas V Histoire eccli' siastique parce que tu pourras loujours rassembler les matériaux el même avec plus de soin, n'èlant pas pressé par le leraps (i). »
En atlendant qu'il ait assez de loisir pour entreprendre de si grands travaux, Lamennais a consenti à traiter avec Picot, mais Bans s'aslreinilre à une besogne fixe.
« Je voulais renoncer aux journaux, écrit-il le 31 octobre, mais Teysseyrre m'a fait tant d'instances pour me lier avec Picot que j'y ai enfln consenti. Je dine au)ourd'hui chez lui pour convenir déflnilivement de nos Faits. 11 est entendu déjà que je ne donnerai qu'autant d'articles qu'il me plaira, un, deux, trois si je veux, pointdu (oui, si cela me plaît ain^r,el les articles ne serunt point corrigés. 11 ne reste que le prix à régler. Je crois que nous nous arrangerons sur le pied de 5 francs la page, sauf à augmenter, si le journal prospérait. Ce travail n'est pas trop de mon goût. Je dësirerois vivement commencer V Esprit du Christianisme. Trois ans d'un travail suivi l'avanceraient, je crois, beaucoup (2). «Et le 5 novembre : « Ce sérail un bel ouvrage. Ce que j'aimerais mieux encore pourtant,- ce serait de me retirer dans un monastère. On les rétablit à Rome, et ces asiles semblent faits pour moi. Je suis las du monde ot de la vie. Plus je vais, plus je m'en dégoûte. Je n'aurai de paix que quand je pourrai dire : Aufugi Jugiens et mansi in soliiuJine (3). «
conduite, par l'BQteur du livre iDtilulé : Le comte de Valmont ou les égarements de la raison, Paris, librairie de la société typopraphique, 1803, an XI. Dans tous les cas, il est permis de conjecturer que Lamennais en choisissant le mot esprit voulait faire entendre que son apologie ne serait plus sentimentale, mais rationnelle. Après Chateaubriand, i] croyait qu'il restait h montrer que le ohristianiame est capable, non seulement d'exciter des éraotions esthétiques, mais de satisfaire les besoins de la pensée.
(1) Blaizb, I, 194.
(2) Id., ibid., 190.
(3) Id.. ibid., 192.
11 put enfin quitter Paris en novembre (1), après s'èlre eatenda avec Niel, sur on journal qu'ils voulaient fonder et dont le premier numéro devait paraître en janvier (2).
Durant son séjour k Paris, Lamennais avait déjà éctit plusieare articles. Au mois de septembre, avait para une brochure intitulée : De l'Université impériale (3). On y lisait cette phrase qui Qt fortune : « Etudier le génie de Bonaparte dans les institutions qa'il forma, c'est sonder les noires profondeurs du crime et chercher la mesure de l'humaine perversité (4). d L'auteur se demande ce que pourrait devenir une nation placée « entre une ignorance absolue et la plus hideuse dépravation » (5) ? Car toutes les institutions privées étaient l'objet d'un c contrôle minutieux » qui occupait uue « armée immense de douaniers de l'enseignement (6) ». « Au reste, que l'Université ferme ses écoles aux enfants du pauvre, ce n'est pas ce que je lui reproche ; elle les sauve de sa corruption ; mais empêcher qu'on ne forme pour eux d'autres élablisaements, voilà l'injustice qui révolte (7). » 1, 'éducation a une importance sociale plus grande que l'instruction. Mais Bonaparte ne cherchait que son propre intérêt et non celui de la société : « Les entraves qu'il mil h l'éducation servaient ses desseins sous un rapport auquel peut-être on n'a point fait encore assez d'attention. Elles tendaient à avilir le caractère national en propageant le culte de l'or. Los richesses devenant l'unique moyen de distinction, on prenait rang, selon ses revenus, dans la hiérarchie sociale : échelle honteuse où la considération était évaluée par sous et deniers ; système
(t) BuizE, r, 107.
(2) Id., ibid., 194.
{X) « Ci-joint encore, écrit-il à Druto le 29 septembre, un léger souvenir que nous avons cru devoir à nolro bonne mère l'IJaiversilé. » GooRNERiE, 04. V. Blaiïe, I, 17a,
(i) 0. eompL, éd. Cailleux, VI, 3J5.
(5) ïbid., VI, 303.
(7) Ibid., 314.
funesle qui seal eût surfi pour renverser la Bociélé (t). » Qu'était en soi « cette faetueuse éducation ?... D'abord son principal but, ce n'est pas assez dire, son but unique était d'inspirer aux enfants les goâls et l'esprit militaire. Conduits au son du tambour, divisés par compagnies, par escouades, nvec des officiers, des sergents, des caporaux, astreints rigoureusement à l'exercice; tout jusqu'à i'habitunirormeetaugenremômedes punitions neleurrappelait qnedea idées de guerre. Ciiaque lycée offrait l'image d'une caserne : c'était ta môme discipline el à peu près le même appareil. Le bruit des armes retentissait sans cesse à l'oreille des élèves: on imprégnait pour ainsi dire de sang leurs jeunes âmes. Les ordres les plus stricts prescrivaient de donner pour sujet presque exclusif de thf-mes et de versions les batailles d 3 Bonaparte. Lui-même il disait : tout Français est solditl, el en conséquence on lui fabriquait de» soldats dans ses écoles comme des canons dans ses fonderies (2). »
Le but au contraire d'une bonne éducation est de préparer l'en» fant « à bien remplir l'état auquel les circonstances ou son propre choix l'appelleront dans l'avenir (3) ».
Sous le rapport de la religion, l'auteur remarque que le prince, eo se réservant la nomination des professeurs de théologie, u dépouille les évéques d'un droit sacré qu'ils tiennent de Dieu même et livre la doctrine et la foi à la discrétion du gouvernement (4) ». Ea n'admettant que les préceptes de la religion catholique,on exclut le dogme, n et l'on proclame l'indifTérence des religions ou le <léisme qui n'est, dit Bossuet, qu'un athéisme déguisé {i) ». Les aumôniers oe pouvaient rien. Parfois on faisait ossister les élèves à la messe par députation. Les mœurs étaient scandaleuses. Sous le ra[)port de l'instruction, Lamennais critique la prédominance accordée aux
(1) 0. compL, éd. Cailleux.VI, 315.
(3) Ibid,, 316.
(4) Ibid., 317.
{5J Ibid., 318.
mathématiques. « Le goût de la géométrie est généralement incoin> patible avec le guûl des lettres. C'eât une vérité d'expérience dont il serait aisé de trouver la raison dans la nature. Occuper simullanémenl l'eaTance de ces deux genres d*étude, c'est donc l'attirer à la fois vers deux points opposés ; c'est l'obliger de faire un choix oo l'empêcher d'avancer dans aucune des roules qu'on lui ouvre. Si quelques individus privilégiés parviennent à les parcourir ensemble, on ne doit pas juger de la méthode par des exceptions fort rares (1). * Des oialtres désintéressés sont bien supérieurs à des fonctionnaires salariés : < Il n'y a que la religion, que la cunscience qui puissent obtenir de l'iiomme ce dévoùment absolu à des devoirs bien plus péniblesqu'on ne le pen8e(2). » — « Mais ce qui tue les éludes dans rUniversilé, c'est surtout l'indiscipline, fruit de l'irréligion et de l'immoralilé. Comment maintenir l'ordre parmi des jeunes gens volages, ardents, emportés, lorsqu'on a brisé le seul frein qui pouvait les contenir? Comment obtenir d'eux, contre tous leurs goùls, une application laborieuse, patiente, persévérante, lorsqu'on a commencé par mettre leurs passions à l'aise, et que, renonçant au doux empire de la persuasion, on ne s'est réservé que celui de la force, qui irrite les caractères violents et affaiblit les âmes faibles (3) ? » La conclusion de ce réquisitoire violent, qui ne tendait à rien moins qu'à la suppression da l'Université, montre très clairement pourquoi Lamennais est libéral, malgré son horreur de l'individualisme ; il est en effet d'accord avec les défenseurs de l'Université pour affirmer les avantages d'un plan uniforme de l'éducation (4); mais il prouve que cette unité est factice dans l'Université impériale. Il faut donc, selon lui, pour réorganiser l'enseignement, « prendre pour modèle ce qui existait à l'époque de la plus grande gpleodeur de la Franco (S) ». Et en attendant qu'où puisse revenir
(i) 0. compl., éd. Caiileux, 320-321.
(2) ibii., 3'il.
(3) Ibid., VI, 322.
(4) Ibid., 326.
(5) Ibid., 327.
à Tancien ordre de choaea, il n'y a qu'un parti à prendre : a Qu'on supprime loule entrave, qu'on laisse une liberté entière, et ton verra se former des 6 tabliasemenls nombreux, dont l'émulation garantira la bonté (1) »,
Deux articles où il était rendu compte d'un ouvrage intitulé : Traité sur Vc'poque de la fin du monde et sur Us circonstances qui raccompagneront, parusen septembre et octobre dans ['Ami de la Religion {i), avec la signature F., sont vraisemblablement de Féli. Quelques réQexiona sur la fragilité des systèmes qui appliquent aux événements contemporains les [>lus obscures allégories, témoignent d'un vigoureux bon sens. Bien qu'un hommage fût rendu à la piété de l'auteur du Traité, i\es lettres de protestation coutre ces articles, un peu trop rudes dans la forme, parvinrent à la rédaction du jour> nal (3).
Dans un article paru en novembre et qui a pour titre Dotation du clergé (4), Lamennais montra qu'il est juste et sage de la part du gouvernement de restituer au clergé « la portion de ses propriétés qui a été réunie au domaine public, s II amène très habilement un pasE^age des Réflexions sur l'état de l'Eglise, etc., dans lequel sont célébrés les bienfaits prodigués par le clergé sous l'ancien régime (5).
Quelques jours plus tard, paraissait un article intitulé : Considération sur le Pontificat de Pie VII (6), pour lequel Féli utilisa des n<>fe« qu'il avait demandées à Jean au mois d'avril précédent (7). 11 développe cette idée que l'existence de la religion catholique est la meilleure preuve de sa vérité : après avoir triomphé des per-
(1) 0. compL, éd. Cailleux, VI, 327.
(2) II, 327-343. III, 33-41. Voir la table cbronoSogique des articles de Lamennais durant cette période.
(3) Ami de la Religion, III, 335.
(4) Ibid., 113-121.
(5) Mélanges. 94-95 et supra, p. 95-96.
(6) Ami de la Religion, 111, 145-151.