CHAPITRE VII
LB SOUTAIHB DB LA CHËtlAIE (1810-1813)
Période douloureuse de la vie de LameiiDais. — Il prépare la Tradition de i'Eylise sur Cbistilution des évéques. — Ea politique, ses sombres préviaions sont justidées. — Il commente filoqueaiiiieat ie concile de 18H. — L'absence de toute distraction dans la solitude de la Chênaie accentue sa tristesse et son amertume. — Précision avec laquelle il décrit son mat. — Sincérité de l'accent. — A. cûté de l'bomme qui crie sa douleur, il y a un écrivain qui en tire parti. — Il se nourrit des Mires spirituelles de Fénelon. — Celui-ci, ausii tourmenté que Lamennais, n'a pas son exaltation. — Vocation indécise. — Gatté des lettres à Querret. — Ruine de MM. de La Meonais et des Saudrais.
Comme oa peut en juger d'après quelques lettres de Féli, peu Dombreusee mais bien significatives, la période de sa vie qui s'étend de 1810 à 181i Tut particulièrement douloureuse. Si l'année 1809 semble marquer une amélioration dans son état, le malade est encore loin d'être guéri, et tout, maintenant, va concourir à irriter le mal dont il souffre. Confiné à la Chênaie, oii l'a attiré son irrésistible penchant pour la solitude, il s'adonne à un travail d'érudition pour lequel il n'est pas fait, lui-môme l'&voue (1) : il s'agit de coor-
(1) «Je n'ai quasi rien fait depuis ton départ; je choppe sur Joppé et sur son évéque Sergius. L'érudition n'est point mon fait ; aussi je ne lirai jamais le grec de saint Ambroiee. n Ulaize, I, 75.
donner les notes de l'abbe' Jean et les siennes qui doivent former l'ouvrage intitulé : Tradition de l'Eglise sur PiustiMion des évêques : t J'ai placé, dit-il, ce me semble, assez à propos, à l'article de saint Jean Ghrysostôme, ce que dona Constant rapporte des libéralités des papes dans les premiers siècles. Sa note y sera tout entière, mais il a fallu abréger dans le texte. J'en suis à Nestorius et à la page 9iJ. Jamais je n'en aurais fini à Saint-Malo, je le vois tous les jours, et ici même, cela ne va pai vite. Ce qu'il y a de désespérant, c'est ruoiformilé ; toujours les mêmes choses à dire, et l'embarras de lier tout cela, mais c'est de la nature même de l'ouvrage (1). >■> La tâche est si ingrate que leul, et sans le secours de son frère, il ne peut continuer : « [| est impossible d'avancer. Aprtlts avoir bien sué pendant une heure, je me retrouve précisément itu même point. Je suis d'ailleurs arrêté par le sujet même. Il faudra que nous en causions ensemble avant de continuer (3). »
La siluatiou politique ne lui inspire que dégoCit dans le présent, inquiétude pour l'avenir. Ses sombres prévisions étaient justifiées parles événements: en effet, les rapports entre le pape ell'empereur étaient singulièrement tendus, délégué à Savonc, privé de son conseil. Pie VII n'avait que trop de motifs pour ne plus faire de concessions à Napoléon ; il refusait toujours de donner l'institution canonique aux évêques nommés par celui-ci (3). L'empereur alors se résolut à passer outre, et décida que ces évêques entreraient en (onctions (4). Gomme le cardinal Fesch s'y était refusé, Maury fut nommé à sa place à l'archevêché de Paris (3) ; et l'abbé d'Osmond consentit à partir pour Florence, sur la promesse qu'on lui fit qu'il recevrait avant son arrivée les bulles d'institution cano-
(1) BuizE, 1, 84.
(2) Ibid., 84.
(3) W«L8GHiN0EB, Le Pape et l'Empereur, Paris, Pion, 1905, in-8, p. 133, et d'HAUSsoNviLLE : L'Eglise romaine el le premier Empire, 2* édition, Paris, 1869; 111,371-374.
(4) Welschinger, ibid., 134, et d'HAOsaoNviLLE, ibid.. 397.
(5) D'HAUSso:«viLtE, ibid,, 401-405.
nique (1). Mais Pie VU, malgré la sarveillance étroite dont il était l'objet, avait pu faire divulguer deux brefs d'intrusion visant ces deux prélats (2).
Cependant, Napoléon s'adressa aux évéques pour obtenir d'eux ce que le pape ne voulait pas lui accorder. Le 27 avril 1811, un concile fut convoqué, pour le 9 juin suivant; la séance d'ouverture, reculée à cause de la naissance du roi de Rome, eut lieu à Notre-Dame sous la présidence du cardinal Fesch (3). Pris individuellement, les membres de cette assemblée étaient timides et indécis ; une fois réunis, ils firent preuve d'une grande fermeté (4) : Napoléon avait cliargé l'évéque de Nantes, Duvoiain, de présenter une adresse qui, au lieu de contenir, selon l'usage, quelques formules banales de politesse à l'égard du souverain, était rédigée de manière à compromettre la dignité du concile (5). Cette adresse fut profondément modifiée (6), et, sur la question essentielle de savoir si, le concordat étant aboli, le concile pouvait, en l'absence du pape, statuer sur l'institution canonique, la commission du message conclut à l'incompétence du concile (7). Alors Lamennais exulte :
« Comme la Providence, dit-il, se joue des passions humaines et de la puissance de ces hommes qu'on appelle grands I 11 s'en est rencontré un, qui a fait ployer sous lui le monde entier ; et voilà que quelques évéques en disant seulement : Je ne puis, brisent ce pouvoir qui prétendait tout briser, et triomphent du triomphateur au milieu de sa capitale et dans le siège même de son orgueilleuse puissance ! Que cela est divin I Qu'est-ce qui, à ce spectacle, refuserait de croire à l'Eglise et à ses célestes promesses ? J'ai tremblé de tous mes membres en voyant Duvoisin s'interposer, lui
(1) D'Hadbson VILLE, 0. c, III, 406-107.
(2) Welschinoer, 0. c, 135-138.
(3) Id. ibid., 195-196 et 210.
(4) D'Haussonvillb, o. c, IV, 202.
(5) WiLicHiNOER, 0. f ., 225-227.
(C) Id., ibid., 230.
(7) Id,, ibid., 233-240.
et ses principes gallicans, entre le pape, entre l'Eglise, entre le concile ; heureusement qu'on lui a dit : Retirez-vous de là ; et c'est s'en tirer assez tristement (1). »
Avant que la congrégation générale eùl pu statuer sur la conclusion de la commission, le concile, brusquement, fut dissous (10 juillet 1811) (2). Les trois prélats les plus en vue parmi les opposants furent arrêtés (3) : terrorisés par de telles représailles, les évêques furent individuellement travaillés par Bigot de Préameneu, qui les priait do passer à son cabinet et les exhortait à signer une déclaration compromettante (4).
n II parait, dit alors Lamennais, qu'on revient à la méthode des signatures particulières ; il est heureux qu'on n'ait pas commencé par là. Aujourd'hui, c'est sans danger; et cela ne peut guère avoir de suites. Je suis étonné même qu'on puisse avoir recours à un expédient aussi niais; mais tout dans cette affaire est marqué au même sceau... La fermeté du cardinal Fesch est peut-être un moyen dont Dieu se sert pour sauver l'Eglise. S'il eût cédé, je ne sais où nous en serions. Au reste, c'est une plaisante manière d'interroger les évéques que de leur donuer la question : on ne s'était jias avisé encore de faire des prisons autant de cénacles. Il faudra bientôt que le concile rende ses décrets sur Téchafaud, et alors le bourreau sera le grand protecteur des canons (5). »
Cependant la séance du S août devait clore misérablement le concile qui avait mieux débuté. Les évéques s'inclinèrent devant les prétentions de l'empereur ; ils admirent leur compétence, au cas où le pape persisterait dans l'altitude qu'il avait prise à l'égard de Napoléon (6). Féli devait avoir connaissance de ces faits quand il écrivait :
(2) Welschinoer, 0. c, 242,
(4) Id., ibU., 260. Cf. DHaussonville, o. c, IV, 3i3 et 359.
(5) Blaize. I, 107-8.
(fi) D'Hausso.xvillb, 0. c, IV, 3i30-309, WELScaiNosa, 281-282.
« Qnel bouleversement ! quelle haine du bien dans ceux qtii influent 1 Quel présent et quel avenir ! L'Eglise de France a une dure vieillesse. Entourée d'enfants ingrats que son existence lasse et irrite, elle descend au tombeau en se voilant le visage, et il ne s'est trouvé personne qui essuyât ses derniers pleurs (1). »
Au nombre des mesures de rigueur, que Napoléon, irrité, prit à l'égard du clergé, encore trop indépendant à ses yeux, il faut compter la fermeture de plusieurs établissements ecclésiastiques qui, depuis 1809, étaient seulement tolérés. L'école de Saint-Malo ne tarda pas à succomber. Féli ne s'était fait aucune illusion sur le sort qui l'atLcndait.
c Vous verrez, disait-il, ou je me trompe fort, attaquer les uns après les autres tous les établissements d'instruction théologique. C'est l'art fort ancien, mais très perfectionné, d'opprimer avec sagesse : opprimamus eos sapienier. On commence par la base, le reste viendra de soi-même (2). »
11 [)res8e son frère de faire une démarche décisive pour savoir au moins à quoi s'en tenir :
€ Tu verras que partout le décret s'exécute ; on ferme, on con- Dsque les petits séminaires ; on érige des lycées où l'enfance est plus travaillée encore qu'elle ne travaille. Ce sera bien beau. Avec tout cela, notre incertitude se prolonge. Tâche de nous rapporter quelque chose de dénnitif, car je n'aime point les longues agonies (3). u
11 sait par expérience ce que les longues agonies ont de pénible, quand l'ime aiïaiblie est en proie aux atteintes d'un mal phywque et moral dont l'intensité n'est plus réduite par aucun objet capable de la divertir, en captivant son attention. Il a tout le loisir nécessaire pour se tourmenter (4) ; on dirait qu'il s'y applique avec
(!) BLiUZE, I, 113.
(2) Id.. HM., 85.
(3) Id., ibW., 78.
(4)«J'eDvie M. Vielle bien plus quejene le plains; cette paix me touche et m'est presque incompréhensible ; non que je ne conçoive, ce me semble, qu'on se mette par k foi au-dessus des douleurs du corps que
aatanl de soin que de succès, iogénieux à IrooTer des motifs de redoubler sa tristesse : il se reproche la seule distraction qni vienne rompre la monotonie de sa vie retirée : « J'attends tous les deux jours mon courrier avec une impatience que je me reproche. Une feuille légère, aussi fugitive que le temps dont elle nous apporte les nouvelles, obtient toute notre attention, occupe toutes nos facultés, tandis que nous avons là, près de nous, dans les auteurs qu'inspira l'esprit de Dieu, des messagers de l'éternilé qui demandent audience et ne l'obtiennent pas. Quand je viens à considérer en moi-même ce prodige d'aveuglement, et que je songe de combien de distractions, de misères, de faiblesses et déchûtes horribles le corps nous est une occasion toujours présente, je commence à entrer dans le désir de l'apôtre : qnis me liberabit a corpore moriis hujits ? Heureux cens en qui la force de la grâce a complètement assujetti cette puissance rebelle (!}. »
Après de longues hésitalions, il s'était décidé à recevoir les ordres mineurs, le 2î décembre 180!) (2), quelques mois plus tard il semble faire allusion à un obstacle qui le tiendrait, malgré lui, éloigné du sacerdoce (3). Que s'est-il donc passé dans l'intervalle? Très probablement, une crise analogue à celle qui se produira en 1816, après sa détermination irrévocable. 11 a dû prendre trop sur lui, et en tendant à l'excès sa volonté, provoquer une réaction nerveuse. Toutes les tentations, qui alors ont pu
l'habitude, d'ailleurs, contribue & rendre supportables: raais les douleurs de rame ; mois le» secrètps angoisses d'un coeur malale, où les Feotimenia les plus doux s'aigrissent et qui n'a de force que pour se tourmenter lui-même, voilà ce qoi ne se peut allier avec la tranquillité que nous admirons, et ce qui ne laisse espérer d'autre paix que la paix éternelle de la tombe. » Blaize, I, 10(5.
(t) Bi-AizE. I, 70; Cf. Laveille, 1, 141.
(2) Latbille, I, 141, noie.
(3) « Je m'attend» k voir aujourd'hui M. Marie qui s'attend à voir son cousin aviint TABsomplion. Je suis renvoyé plus loin, mui. » Une allusion à Brute, parti pour T.-^mérique à la fia de mai, indique que la lettre est postérieure h celte date. Blaize, I, li.
raBeaillir(t), deviennent à ses yeux autant de crimes, dont il se repenl amèretnent.
o Je crois que le Seigneur m'éclaire, malgré ma profonde indignité ; je crois reconnaître, aa fond de mon âme, quelques faibles rayons de cette lumière qui annonce sa présence et prépare à la goôler. Mon Dieu I serait-il donc vrai que vous ne m'eussiez pas abandonné? Je pourrais encore retourner à vous et vous consentiriez à me recevoir encore ! Le prodigue de votre évangile ne quitta qu'une fois la maison de son père, n'ofTensace bon père qu'une fois ; après s'être assis au festin de réconciliation, il ne retourna point partager avec les pourceaux leur nourriture immonde : à moi seul était réservé ce comble de l'avilissement et de l'ingratitude. Que ferai-je cependant? Ah ! il n'y a que vous, 6 mon Dieu ! qui puissiez m'inspirer ce que je dois faire. Aidez-moi à me connaître pour m'aider ensuite à me changer. Tout est entre vos mains, le conseil et la force, la volonté et l'exécution. Je suis devant vous comme un efTroynble néant de tout bien : il ne me reste qu'une timide et mourante espérance, et c'est encore, Seigneur, an de vos dons. Soyez à jamais béni. Père céleste. Père tendre, qui n'avez pas voulu ravir, à mon inénarrable misère, ce dernier gage de miséricorde et d'amour!
(i La cause première de tous mes maux n'est pas à beaucoup près récente ; j'en portais depuis plusieurs mois le germe dans cette mélancolie aride et sombre, dans ce noir dégoût de la vie, qui, s'emparant de mon âme peu à peu, finit par la remplir tout entière. Abandonné alors à une accablante ajiatbie, totalement dépourvu d'idées, de sentiments et de ressorts (sic), tout me devint à charge, la prière, l'oraison, tous les exercices de piété, et la lecture, et l'étude, et la retraite, et la société ; je ne tenais plus à la vie que par le désir de la quitter, et mon cœur éteint ne trouvait une sorle de repos léthargique que dans la pensée du tombeau.
(1) « Il est, écrivait Teysseyrre en 1816, dans un état violent d'épreuves, de tentatioas de tout genre, il est comme le prophète, suspendu par on cheveu sur l'abîme du désespoir. » Roussel, I, 1^0,
« J'écrivais ceci hier au soir; je n'ai pas ce malin le courage de continuer. A quoi bon d'ailleurs? Tu sais le reste. Je le remercie de les conseils ; demande à Dieu pour moi la force de les pratiquer. Ce que lu dis de la croix est vrai, sans doule ; mais comment appeler ceci une croix ? Ma croix, je le sens, quel que soit pour mol l'avenir, sera cette insurmontable tristesse, ces défaillances intérieures, ces angoisses, celte agonie de l'âme, contre laquelle il me faudra lutter jusqu'à la dernière heure, et pliU à Dieu que ce fut là ma plus grande torture I Je m'y soumettrais avec joie. — Point d'avenir, dis-tu, point de passé : Ah ! oui, et s'il était possible, point de présent (t). »
Prendre à la lettre cette confession de Lamennais serait faire injure à sa délicatesse morale: nous avons vu qu'il se reproche d'être trop attaché à ses amis, et parce qu'il attend leurs nouvelles avec impatience, il voudrait s'anéantir. Si l'on mesurait la grandeur des fautes à celle des remords, les plus saints paraîtraient toujours les plus coupables, Jean-Marie tout le premier (i). Mais chez celui-ci, même aux heures de découragement et de lassitude, on sent qu'il n'y a ancune disproportion entre l'idéal poursuivi et les moyens dont il dispose pour l'atteindre (3). Au contraire, le sentiment do son impuissance radicale est ce qui aflligc l'àme de Féli, cette &me « douloureuse de tous côtés (4) ». La clairvoyance
(t) BuiZE, I, 91-92. Il termine ainsi une des lettres de la même année 1810. u Adieu et à Dieu seul. Je le retrouve un peu dans la solitude; mais que cette parole esl triste, le retrouver ; est-ce qu'il devrait être possible de le jamais perdre. » Ibid., Bi.
(2) « Mon cher Brute, éoril-il, le 4 juillet 1807, priez pour moi avec une ardeur nouvelle. Si vous saviez combien je suis pauvre, combien je suis faible, vous auriez pitié de ce frère Jean qui a reçu tant de grÂccs et qui en profile si mal ! N'est-il pas affreux que toutes les passions soient encore vivantes au fond de ce cœur dans lequel J.-C. descend tous les jours? Priez pour moi. » Gol'Bnerie, 12.
(3) GooBNERiE, 13, et Laveille. I, 169-171.
(4} BuizE, I, 85.
avec laquelle il observe son mal el l'accent qu'il met à le décrire dispensent de tout commentaire :
u Sécheresse, amertume et paix cracifiante (1), voilà ce que j'éprouve, et je ne veux rien de plus ; la aouiïrance est mon lit de repos. Quelquefois, surtout eu lisant les relations des missionnaires, je serais tenté de m'arQiger de ma profonde nullité qui m'ôte tout moyen d'être jamais utile à l'œuvre de Dieu. Je me sentirais dans ces moments nn si grand désir de partager les travaux d'un si touchant apostolat ! Mais bientôt je fais réflexion que l'orgueil humilié et dépité a plus de part peut-être dans ces désirs inquiets que le véritable zèle : on est tourmenté de n'être bon à rien ; tout en s'avouant son incapacité, on en soiiiïre ; on se figure un état et des occupations auxquels un serait plus propre : quelle misère ! £b ! pourquoi s'ubsliner à vouloir rendre à Dieu des services qu'il ne veut recevoir de nous? Mais c'est qu'à tout prix et h toute force il faut nourrir cette vie secrète d'amour-propre qui languit dans l'obscurilé, et expire, faute de pâture, dans le vide du parfait anéantissement (2). Ohl que nous ne sommes rien ! s'écriait Bossuel ; et, à mon tour, je m'écrierais volontiers : Ohl qu'il fait bon n'être rien! la belle, la sainte vocation ! Mais qu'il est difficile d'y être fidèle ! Puisse le bon Dieu me donner la force d'avancer dans cette voie où j'ai si longtemps refusé d'entrer (3). >
Il demande sans cesse des livres, car il craint de se trouver un seul jour fans avoir à lire du nouveau, en face de ses pensées (4).
(1) Les souvenirs de Féaelon sont très fréquents dans ces lettres : " Pour moi, écrivait ce deraier, je suis dans uae paix sécbe, obscure et languissante. » Lettres spirituelles, Œuvres ootnplèles, Paris, Leroux et Gaume, 1852, VIII, 625.
(2) >i L'œuvro de Dieu ne se fait en noua qu'en nous dépossédant de nou^-nièmes, à force d'ûler toute reseource de conliaDce et de complaisance à l'amour-propre. » Fénelon, ibid., 583. V. aussi la belle lettre sur l'amour-propre démasqué, ibid., 0C0-G61.
(3) DtAiZE, I, ST.
(4) Il écrit pourtant une fois : « Je ne t'ai désigoé aucun ouvrage.
Son irritabilité nerveuse se trahit parfois ; il a écrit par exemple à M. Vielle (1), qui tarde à lai répondre : « C'est comme à confesse, dit-il, chacun à son rang : le mien viendra quand il plaira à Dien (2) >, et quelque temps après : « Je ne compte plus du tout sur la lettre de M. Vielle (3). » 11 en vent au vénérable prêtre, si absorbé, de ne pas lonl quitter pour lui répondre. De même, il s'emporte contre ceux qui, pour le guérir, en guise de remède, lui conseillent la galté :
« Gaudete, le conseil est sage ; que n'est-il enfin aussi facile à suivre qu'à donner ! Eh I qui est-ce qui refuserait la joie si elle loi était offerte ? Est-ce par goût qu'on est malade et qu'on souffre ? Portez-vous bien ! excellent avis à un homme qui se meurt ! et pourtant voilà tout ce que savent faire les médecins. Oh ! que j'aimerais bien mieux qu'on me dit comme le sauvage à son fils : souffre et tais-toi. Au moins, j'entends ce langage ; il est dur, mais il est vrai, il me rappelle à la condition humaine, et me la montre telle qu'elle est, sans adoucissement, mais sans dérision. Nous ressemblons à un homme qui se ruine, et qui cherche à se faire illusion sur sa fortune ; il n'ose jeter les yeux sur son bilan ; toute dette qu'il oublie lui semble payée, et le malheureux ne voit pas que l'effet certain de celte pusillanimité est d'assurer les maux qu'il craint, de hâter et d'aggraver sa chute. On ne trompe point la nature avec des mots, et, quoi qu'on en ait, il faut acquitter, jusqu'à la dernière, toutes les conditions du bail onéreux de la vie. Mon seul dé.-ir en ce moment est de passer le reste de la mienne dans la solitude : Oblitus omnium, obliviscendus et ilïis. Il n'est personne au monde dans le désir de qui je désire subsister. Toute liaison et même toute communication avec les hommes m'est à charge ; je voudrais pouvoir rompre avec moi-même, et c'est aussi ce qui
parce que je ne me sens le désir d'eu lire aucun. Il m'importe peu lequel lu m'eaverras. a Blaize, I, 115.
(1) Blaize, I, 88.
(2) Id., ibid., 90.
(3)ld^iiùi.,g4.
arrivera, maie malheureusement pas loul de suite. Encore un peu de temps... Je suis dans ta chambre depuis hier. Je n'y entends ■ rien que le vent et le bruit de mes pas : sic vivere amem sic obeam libens... 9 heures 1/4 (soir). Dis-moi sincèrement ce que tu penses de moi. Je ne méconnais plus. Depuis quelques mois, je tombe dans un état d'afîaissement incompréhensible. Rien ne me remue, rien ne m'intéresse, tout me dégoûte. Si je suis assis, il me faut faire M un efTorl presque inouï pour me lever. La pensée me fatigue. Je ne sais sur quoi porter un reste de sensibilité qui s'éteint; des désirs, je n'en ai plus. J'ai usé la vie ; c'est de tous les états le plus pénible, et de toutes les maladies la plus douloureuse, comme la plus irrémédiable (1). m m
La résignation farouche qui platt à Féli n'est pas sans grandeur, ■ et l'accent du malade est aussi poignant, dans son àpreté, que celui d'un pessimiste convaincu (2). Il n'y a là encore aucune re- ■ cherche de l'efTel, mais voici poindre l'homme de lettres, le compatriote de René, qui caresse son mal où il pressent une source d'inspiration.
« J'ai été deux jours noyé dans les rhumes, je suis mieux à présent, ma tête se dégage, et avant la Tm de la semaine, il ne sera] plus question de rien. Mon autre maladie ne se guérit pas si vite, et il ne faut pas même espérer qu'elle se guérisse jamais entièrement. On corrige l'esprit, mais on ne refait point le cœur. La ,
(1) Blaize, I, 88.
(2) Cf. VioNï. La mort du loup :
Ab 1 je l'ai bien compris, sauvage voyageur.
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur!
V, disait : i< Si tu peux, fais que ton ilme arrive,
A foroe de rester studieuse et pensive.
Jusqu'à ce baul degré de stoïque fierté,
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également Iftche,
Fais énergiqnement ta longue el lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu l'appeler,
Puis, après, comme moi, BoufTre et meurs, sans parler]
Providence a mis dans le mien une source de douleur qui s'esl répandue sur ma vie dès sa naissance et ne s'épuisera qu'avec elle. Le bon Dieu en soit béni ! Je ne pense pas qo'ii y ail de croix plus pesante que celle-là, ni plus méritoire (1) pour une âme vraiment résignée. C'est cette résiguaLion (2) paisible et amoureuse dans son amertume même, que je m'eflorce d'acquérir. Mais ce n'est pas le travail d'un jour. Quelquefois je croirais presque la posséder, parce que je la désire, et le moment d'après une attaque soudaine me détrompe et me rejette dans un abattement plein d'angoisse. Ce flux et ce reflux violents de souffrances et de combats usent l'âme et le corps tout ensemble. On avance promplement vers l'élernité quand on est sans cesse poussé par des orages (3). »
Ildésespèred'étrejamats heureux ou, du moins, tranquille ici-bas, et cette aptitude à souiïrir n'est pas sans le flatter secrÈtement : humilié de n'être rien, de ne découvrir en lui aucun talent : « A quoi ïois-je donc bon? s'écrie-t-il; à souffrir; ce doit être là majfaçon de gloriFier Dieu (4). » Se considérant comme une victime d'élite, il chérit le mal qui le torture, et tandis que, dégoîïté de la vie, il rêve d'an monde meilleur et aspire au moment de la délivrance, il se ro[)all de toutes les idées les plus propres ù favoriser sa « mélancolie aride et sombre (o) t ; il ne peut s'en déprendre, tant son imagination en est obsédée ; son talent, qu'il nie, lire un merveilleux parti des angoisses qu'il éprouve ; alors que le chrétien gémit, l'écrivoin romantique apparaît triomphant, mais c'est à son insu et malgré ses efl°orls: quand il évoque les scènes les plus tourmentées, les aspects les plus tristes de la nature, « ces champs qui se
(1) • Une bonne volonté soutenue et toute sèche, sans goût, sans vi- Tacité, sans plaisir est souveat ce qu'il y a de plus pur aux yeux de Dieu. » FÉNEtON, Œuvret compliHss, éd. Gaume, VIH, 521.
(2] c C'est une paix, quelquefois sèche et mémeamcre, mais que l'&me aime mieux que l'ivresse des passions. » Fë.velon, ibid,, 465.
(3) Bl. 0. c, I, p. 93.
(4) Blaize, I, 96.
(5) Cf. fupra, p. 133 et Blaiïe, I, 108.
fléU'isscnt, ces feuilles i|ui tombent, ce vent qui sifÛe ou qui murmure (1) Dj ii ne songe assurément point à surpasser Rousseau ni Chateaubriand.
C'est Féneion qui est alors son modèle et son guide ; on aurait peine à le croire, si des réminiscences inconscientes et plusieurs citations (2) ne prouvaienlqu'il se nourrit des Lettres spirituelles, si lui-même enfin ne nous suggérait la pensée d'une comparaison que, dans son humilité, il juge n odieuse n (3) et qui est seulement intéressante, car, en accusant le contraste de ces deux génies, elle montre combien Lamennais est de son temps et souffre le mal du siècle.
(!) < La vue de ces champs qoi se nélrissent, ces feailiesqui lombeat, ce veut qui souille ou qui murmure, n'apportent {i mon esprit aucune pensée, k mon cœur aucun sentiment. Tout glisae sur un fond d'apathie stupide et omëre. Ccpeniiant les jojrs passent, et les mois, et les années emportant la vie dans leur Cuiie rapide. Au milieu de ce yaflle océan des 4gei-, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse, au fond de sa petite nncelie, ta laissant errer au gré des Qots, en attendant en paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais. » Blaize, I, U5. << De quelque cûlé que je tourne les yeux, je ne vois qu'un liorizou inenaçaDt ; de ooircs et pesantes nuées s'en détachent de temps en temps [et dévastent tout sur leur passage ; il n y a plus pour moi d'autre saison que la saison des temp&tes. » Blaize, I, 106. « Le coep de vent des morts est arrivé à jour fixe. J'aime ces noms-là et les idées qui lient les deux mondes. » Blaize, I, 114.
(2) Blaize, I, 'J5. — Il cite ce passage de Fénelon qu'on trouvera dans les Œuvres compléleff éd. Gaumo, VIU, 568 ; « Cette tristesse qui voua fait languir m'accabfe et me serre le cœur, je la crains plus pour vous que toutes les douleurs sensibles. Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûlé de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement. Je suis encore à certaines heures dans cette disposition d'amertume générale ; et je sens bien que, si elle était sans intervalle, je ne pourrait y résister longtemps, u
(3) c Certainement, je ne veux pas profaner la mémoire d'un saint par une comparaison odieuse; maie avec toutes les diilérences et les modilications qu'on doit y mettre, je ne pourrais souvent mieux peindre mon état qu'en répétant ce qu'il disait de lui-même ; seulement, il faudrait rembrumir un peu les couleurs. » Blaize, 1, 124.
L'idée qu'il se fait île Fénelon est déjà BigaiPicalive ; comme il le regarde sous un certain jour, il n'aperçuil pas ce qui dislingue de la kienne celte nature, tout aussi mobileel tourmentée au fond, mais qui dans la souŒrance alTecte le calme, et laisse rarement écbapper une plainte brève, d'autant plus louchante qu'un lassent plus contenue. En face du prélat philosophe (1), cher aux hommes du xvai* siècle, il nous présente uu Fénelon romantique. II n'a pas besoin pour cela d'altérer le< textes ; il lui suffit de choisir et de grouper avec art quelques passages où FéneloD parle de sa trislesse. Or, ces passages sont rares et très courts. Tandis que Lamennais cherche à soulager son &me en l'épanchant, Fénelon indique en peu de mots ce qu'il soudre. L'un s'étonne el se plaint de sa misère, l'autre constate la sienne et l'explique, car son cœur est comme un livre ouvert où il lit pour s'instruire {i). Sa physionomie, dit Saint-Simon, « rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient pas. « Cela est vrai, même au moral, car il eut la maîtrise de soi, et sut, en les doiuioant, ramener à l'unité les tendances les plus contraires, les plus propres à se combattre. Alors même qu'il est abreuvé d'amerlume, il ne perd, pas courage, car il sait que loat fait de conscience est passager, en vertu d'une a loi de vicissitude <> aui gouverne la vie intérieure, et il insiste sur cette idée que les fidèles doivent élre agites tour à tour des sentiments les plus opposée, pour ne point s'endurcir au mal.
Ce Fénelon, pénétrant et résigné, dont les orages intimes sont trop vile apaisés pour être d'un vrai romantique. Lamennais le masque pour ne pas le voir. Voici par exemple une des lettres qu'il aiaes :
< Laissez votre cœur aller comme Dieu le mène, tantôt haut, lantôt bas ; cette vicissitude est une rude épreuve. Si on était lou-
(1) Facobt : Dix-septième siècle, Eludes Littéraires. Paris, Lkcêne, Oudis et G», 13» éd. 1894, p. 344.
(2} < Oien Doaa ouvre un étrange livre pour nous instruire quand il nous fait lire dans notre propre cœur. >■ Fénelon, Œuvres complètes, éd. Gaume, VIII, 568.
jours dans la peine, on s'y endurcirail, ou bien on n'y durerait guère; mais les intervalles de calme et de resiàralion renouvellent les forces et préparent une plus douloureuse surprise dans le retour des amertumes. Pour moi, quand je souffre, je ne vois plus que souffrances sans bornes ; et quand le temps de consolation revient, la nature craint de sentir celle douceur, de pear que ce ne soit une espèce de trahison, qui se tourne en surprise plus cuisante quand la croix recommencera. Mais il me semble que la vraie fidélité est de prendre également le bien et le mal comme ils viennent, voulant bien essuyer toute cette secousse. Il faut donc se laisser soulager quand Dieu nous soulage, se laisser surprendre quand il nous surprend et se laisser désoler quand il nous désole.
« En vous disant tout ceci, j'ai horreur de tout ce que l'expérience de ces choses porte avec soi; je frémis à la seule ombre de la croix ; utais la croix extérieure, sans la croix intérieure qui est la désolation, l'horreur et l'agonie, ne serait rien. Voilà, Monsieur, ce que je vous dis sans dessein, parce que c'est ce qui m'occupe dans ce moment. J'ai aujourd'hui le cœur en paix sèche et amère; le demain m'est inconnu : Dieu le Tera à son bon plaisir et ce sera toujours le pain quotidien. 11 est quelquefois bien dur et bien pesant à l'estomac. Ecoutez Dieu et point vous-même : là est la vraie liberté, paix et joie du Saint-Esprit (1). u
Lamennais avait noté tes deux passages que je souligne, en négligeant le reste. Quand, pour caractériser Fénelon, il veut les citer, il trouve choquante cette lacune qui le;! sépare, il la comble à l'aide d'un morceau extrait d'une autre lettre, et ces trois fragments, accompagnés d'une quatrième, s'enchaînent si bien que, malgré les points de suspension, ils semblent à première vue ne former qu'un tout :
f Je ne comprends point mou état : tout ce que j'en veux dire me semble faux et le devient dans le moment. Souvent la mort me
(1) Fénelon, Œuvres complètes, éd. Gaume, VUI, 555.
consolerait, souvent je suis gai et tout m'amuse. De vous dire pourquoi l'un et pourquoi l'autre, c'est ce que je ne puis, car je n'en ai point de vraies misons (I)... Quand je souffre, je ne vois plus que souiïrancfs sans borncs(:2)... Tout est croix ; je n'ai aucun goût que d'amertume : mais il Taut porter en paix ce qui est le plus pesant. Encore n'est-ce point porter ni traîner : c'est demeurer accablé et enseveli (3)... Eu vous disant tout ceci, j'ai horreur de tout ce que l'expérience de ces choses porte avec soi ; je frémis à la seule ombre de la croix; mais la croix extérieure sans l'intérieure qui est la désolation, l'horreur et l'agonie, ne serait rien (4). »
On voit au prix de quelles mutilations Fénelon apparaît si proche de Lamennais. Pour rendre la ressemblance plus frappante, il aurait fallu encore « rembrunir un peu les couleurs (5) s et trouver dans les lettres spirituelles de grandes images sombre?, au liea de ces comparaisons familières et enjouées, dont P'énelon ■e sert pour atténuer l'austérité de la morale chrétienne et son amer désenchantement. Toutefois, Lamennais, eu lisant ces lettres cherchait autre chose que le stérile plaisir de se retrouver dans un grand homme ; il voulait surtout devenir meilleur. De celte lecture, en effet, il lire une conclusion pratique :
« Avant tout, il faut renouveler l'intérieur par la péniLeDce, la prière, les bonnes lectures, l'oraison ; suufTrir en paix, mourir en paix. Plus ensuite je serai occupé, remué, fatigué, mieux cela vaudra, je crois, pour l'âme, et même pour le corps. Ct encore, ce qoe je dis là, je n'en sais rien. J'ai le grand malheur d'être dépourvu de raiton et de caractère. Le jour pour le jour et le laisser aller de l'enfance, avec sa mobile vivacité et son imagination docninante, font de moi à trente ans un être bien inutile, bien mépri-
(1) FÊNEtof*, Œuvres complètes, éd. Gaume, VIII, 590.
(2) Id., ibid., 555.
(3)Id.. i*irf.,664.
(4) Blaize, I, 124. Il cite ensuite un passage de saial Augustin, rapporté par Fênelon, ibidem, 533.
(5) Blaizc, I, 124, citéjupra. p. 139, n. 3.
sable et bien mulh^^ureux. A cela quel remède ? Se faire petit, ie laisser conduire... (1) » Fénelon u'amait pu qu'approuver celle résolution dont il eembte qu'il atl dicté les termes méme8(2). Mais les expressions qui suivent l'auraient peut-être surpris et alarmé : « Se familiariser avec la vie, c'est-à-dire avec la croix... > A cet endroit, il s'arrêterait pour faire observer que la croix avec laquelle nous sommes familiarisés est celle qui ne nous décourage plus, sans néanmoins cesser d'être accablante (3) ; « résister aux premières impressions... », il noterait qu'il est bien dangereux de résister en fdce, en prenaut de front l'amour-propre, qui se pique au jeu pour s'applaudir de la victoire ; il conseillerait de laisser tomber tout cela, car un n'a raison de l'amour-propre que par la nonrésistance (4); a soull'rir enfin... u, il serait ému, non du mot lui-
(1) Blaize, I, 125.
(2}^Parlaat de l'état de eécbereese et de privatioa auquel il faut s'ac* coutumer : « Une mère caresse moins les grands ettfanls que les petits. • Œuvres complètes éd. Gaume, vni, 042. « Une mère qui veut attirer son petit enfant se présente h lui avec les mains pleioes de douceurs et de jouets ; mois le père se présente à sou (lia déjà raisonnable sans lui donner aucun présent. Dieu fait encore plus; car il voile sa face, il cache sa présence et ne se donne souvent aux itnes qu'il veut épurer que dans la profonde nuit de la pure foi. Vous pleurez comme un petit enfant le bonbon perdu. Dieu vous en donne de temps en lemps. Celle vicissitude console l'âme par intervalles quand elle commenceà perdre courage, et l'accoutume néanmoins peu à peu à Ia privation. » Ibid., 663.
(3) « Oa soullVe, on est environné de contradictions, on est privé des consolations même spirituelles ; mata on est libre, parce qu'on veut tout ce qu'on a; et on ne voudrait pas s'en délivrer. On soulTre sa propre langueur et on la préfère aux états les plus doux, parce que c'est le choix de Dieu. Le grand point est de ne pas se décourager. » Fénelon. Œuvres comphUes, éd. Gaume, viii, 606.
[i] >< Le grand point est de céder sans cesse à Dieu, et de le laisser faire en nous par simple non-résistance. Cette non-résistance qu'on est tenté de regarder comme une inaction s'étend au delà de tout ce qu'on peut croire. Elle ne laisse aucune vie à la nature, et lui Ole jusqu'à l'aclivité qui lui servirait de dernier appui. On aimerait mieux travailler sans relâche et voir son travail, que se réduire à ne résister jamais. Ne résistez ja-
même, mais de l'accent avec lequel il l'entendrait prononcer. ■ Vous vous exagérez les sacrifices, dirait-il, sans envisager les coDsolatioDS (1) 1) ; et ce qu'il bl&merait hautement surtout, c'est la prévoyance inquiète (2) qui fait dire à Lamennais en terminant : » et «c bien persuader qu'on souffrira toujours ». Il verrait là une réserve de l'amour-propre qui désire s'accoutumer à la souffrance pour n'en plus ressentir toule la vivacité. Il reprocherait doucement à colle âme, trop avide des consolations qu'on lui relire, de pleurer c comme un petit enfant le bonbon perdu (3) », il l'exhorterait à se remettre tout « emmaillotée » (4) entre les mains de Dieu pour )2;oùter < une paix quelquefois sèche et même amère, mais que l'Ame aime mieux que l'ivresse des passions (5) ».
Tels sont les avis que Lamennais a lus et relus sans cesse, et que
Isans cesse, Fénelon lai eût prodigués, jusqu'au jour où il aurait perdo l'espoir de le corriger, car « on corrige l'esprit, mais on ne refait point le cœur (6) ».
Cependant, ses dispobitions naturelles n'expliquent pas seules fon état présent : outre qu'il est malade et solitaire, un souci constant le ronge: il hésite encore sur le choix de la carrière qu'il doit suivre :
« Je BoaCTre toujours et même beaucoup. Je suis habiluellement dans l'état que les Anglais appellent despondency, où Tâme est sans ressort et comme accablée d'elle-même. Peut-être se relèverait-elle
mais et tout se fera peu à peu. Soyez simple, petit et sans raisonnemeol; avec souplesse tout s'aplanira; sans souplesse toul vous deviendra comme impossible, et vous succtimberiez terriblement. » Id., i*Mf., 577.
i(l) Id., ibid., 471.
(2) c Les croix que nous nous Faisons à nous-mêmes pur une prévoyance in(iuicte de l'avenir ne sont point des croix qui viennent de Dieo, etc. n, Id., ibid., filO.
(3) Cf. sufra, p. 1 42, note 2.
(•i) Id., Ibid., 662.
(5) Id., Ibid., 465.
(6) Cf. supra, p. 136.
an peu si jVlais un peu plus éclairé sur ma desUnée. Celle pauvre fime languit et s'épuise entre deux vocations incertaines qui l'attirent et la repoussent tour à tour. 11 n'y a point de martyre comme celuilà. Ce qui me plult dans le parti pour lequel je m'étais décidé, c'est qu'il finirait tout, et qu'après l'avoir pris, je ne vois pas quels sacrifices il resterait encore à faire. Mais cela même n'est peut-être qu'une illusion et qu'un désir produit par un retour subtil de l'esprit de propriété et l'ennui de la souffrance. La croix qu'on porle est toujours celle qu'on ne voudrait point porter. Toutes les autres nous paraissent légères de loin. On est fort contre les maui qu'on ne sent pas, et l'on se croit capable de soulever desmontagues, dans le temps même où l'on succombe sous un brin de paille. D'un autre CiMé, un désir constant qui semble résister à tous les obstacles et Iriompher des répugnances naturelles les plus vivcs> n'offre-t-il pas un caractère de vocation digne au moins d'être examiné? Toutes ces réflexions se mêlent, se croisent et se combattent dans mon pauvre esprit. Je m'y perds et je tâtonne dans des ténèbres profondes (!}. »
Quelles sont donc ces deux vocations qui l'attirent et le repoussent? La question qui le tourmente, au fond, est celle de savoir s'il a bien la vocation sacerdotale ; mais il ne l'envisage pas ainsi : car, résolu à embrasser l'état ecclésiastique et déjà snlré dans celle voie, il ne songe pas à reculer; mais il se demande nniquemenl s'il doit choisir le clergé séculier ou le clergé régulier. Si pourtant il ne recule pas, il saisit cette occasion de s'arrêter; et, au lieu de commencer par recevoir la prêtrise, en ajournant toute décision relative à la vie monastique, il attend au contraire, avant de se faire prêtre, d'être fixé sur ce point. Nous avons vu qu'en 1809, il désirait entrer dans un ordre contemplatif ; l'abbé Jean ne savait s'il devait l'y engager ; maintenant Féli est dans l'expectative, soiimis à la décision de son frère quelle qu'elle soit (2).
(I)Dlaize, I, 113.
(2) Id., ibid., I, 99.
Si l'on s'en tenait aux lellres citées jusqu'ici dans ce chapitre, on se ferait une idée incomplète du caractère de Féli, dont l'extraordinaire mobilité passerait inaperçue. Or, parmi ses correspondants, il en est un qui a le don de l'égayer, c'est Querrel, un ami d'enfance et qui l'avait initié aux mathématiques (1). Il lui écrit des lettres pleines de verve et d'entrain ; son étal, qu'il se plaît à décrire en termes «ombres, quand il pense tout haut devant son frère, et qu'il oublie parfois en adressant à Brute des lettres empreintes d'un ardent mysticisme, il en plaisante avec Querret :
<• Ne vous pressez pas de m'accuser de paresse, mon cher ami, car vous pourriez vous y tromper. Jamais je ne fus plus occupé que depuis mon arrivée à la Chênaie, occupé de manger, occupé de dormir, occupé de ne rien faire. Ce sont des occupations à n'en point finir. Comment trouver au milieu de tout cela le temps d'écrire? Il n'y a que celui d'aimer qui ne cède sa place à aucun autre et vous remplissez, je vous assure, une bonne partie de celui-là. Au lieu donc de le gronder, plaignez plutôt le pauvre solitaire accablé sons le poids de tant de travaux divers. D'abord douze heures de sommeil, et cela sans discontinuation, sans rel&che. Quel fardeau ! Est-ce trop, je vous le demande, de cinq ou six heures pour se reposer? Relevez ensuite le temps des repas, celui de ta digestiou, la petite promenade du malin, celle du soir si recommandée par l'école de Salerne ; vraiment je ne sais pas moi-même comment j'y suflis; il y a des grâces d'état.
<' Au reste, mon cher ami, n'allez pas vous imaginer que le temps que je passe ici suit perdu |vour l'élude. J'y appretids tous les jours des choses que je n'aurais cerlainemeat jamais apprises ailleurs. Un vieux maçon, normand de naissance, me contait naguère
(1) Laveille, I, 97, note. Querret, professeur de mathématiques à l'école ecclésiastique de Saint-Mala, fut agréé comme principal d'un collège de cette ville quand l'école de l'abbé Jean l'ut dissoute (1812). Il put ainsi continuer son oeuvre. Il quitta ces fonctions en 1823 et fut remplacé par l'abbé Manet, l'auteur d'une courte notice biographique sur les deux La Mennais. Id., Ibid., 132-134. Cf. HoussEt, I, 42.
comme quoi il avait lu : k Ma Toi, Monsieur, je ne sais pas trop ei c'est dans une prophétie ou dans un estrait mignonui: (I) (mettez l'accent, je vous prie) ; il y a longtemps que j'ai lu ça ; il était dit que ]& poussiniêre (2) représente les sept sacrements. Vous, Monsieur, qui êtes philosophe, vous savez ça. Je voudrais bien savoir, Monsieur, ce que c'est qu'une étoile. J'en vis un jour. Monsieur, qui lomba, ma foi, Monsieur, dans votre prairie. » — « Eli bien, La Butte, c'était une belle occasion de savoir ce que c'est, i
« Oui, Monsieur, mais, ma foi. Monsieur, un ne la retrouva pas. Je voudrais bien, Monsieur, m'entrelenir avec vous plus longtemps, Monsieur, mais ma fui, Monsieur, il est dix heures et il faut que je me couche..- (3) »
Dans une autre lettre adressée à Querret, Féli raille les innombrables productions poétiques qu'a fait éclore la naissance du roi de Rome : « L'élite des poèmes, odes, Jilhyrambes, etc., nés à propos de la naissance de l'impérial bambin, forment un charmant recueil que chacun peut lire pour quinze li\Tes dix solsfranc de port et non pas franc d'ennui (4). » Et la plaisanterie se poursuit encore un peu longuement à notre gré.
Ou voit par là que Querret était du petit nombre de ceux que
(1) Sorte d'almasach pieusement ridicule, sa usage autrefois parmi certaines populations dévotes (note de M. Roussel).
(2) AppellatioD vulgaires des Pléiades (note de M, Roussel).
(3) Roussel, Revue du monde eatliolifiue, 1" juillet 1901.
Avec son frère il ne se met pas taut en frais d'esprit. «Voici, écrit-il, notre journée : à sept heures ou sept heures et demie nous disons nos prières et faisous à peu près vingt minutes d'oraison ; suit le déjeuner, après quoi la cuisine; les ouvriers, les fermiers, etc., ne me laissent pas une demi-heure de suite pour travailler. Vers midi, l'ezameQ particulier, te dîner, puis la promenade cii nous portons quelques livres. Viennent ensuite le chapelet et la lecture spirituelle. A sept heures, nous soupODB et promenons un peu ; k neuf heures. Bois prend son lait, nous lisons un chapitre de Vlmitalion et chacun se couche pour recommencer le lendemain. » Blaise, I, 123.
(4) Roussel, Revue du monde catholique, i*' juillet 1901.
Féli aimail à voir et qu'il regreltait dans la Boiitude. Mais c'est l'abbé Jean surtout qui lui manquait. Lorsque le collège ecclésiastique est dissous (1), il se cuasoLe à la pensée que son frère, désormais plus libre, pourra vivre de nouveau avec lui à la Chênaie.
u Je vois avec plaisir que tes embarras diminuent un peu et que nos affaires s'arrangent au mieux possible. 11 faut en remercier le bon Dieu qui semble écarter tous les obstacles à l'exécution de nos desseins et nous conduire comme par la main au genre de vie le plus conforme à nos goûts et aussi, je crois, le plus analogue ù noire vocation. Aussi tdl que ta santé se sera raffermie par le repos du corps et la tranquillité d'esprit, il faudra reprendre notre travail et le poursuivre avec cette persévérance sans laquelle rien ne s'achève. C'est désormais notre ministère; tâchons de l'exercer avec fidélité, en conscience, et, du mon côté, avec un sentiment d'humilité de sentir que je ne suis bon qu'à cela qui est si peu de chose (2). »
La rareté des lettres de Féli à Jean durant l'année 1813 s'explique par ce fait que les deux frères vécurent le plus souvent ensemble. Les épreuves ne leur furent pas ménagées à cette époque : La politique de Napoléon qui avait anéanti l'école de Saint-Malo entraîna aussi la ruine totale de M. de La Mcnnais dont la fortune était déjà bien compromise depuis la Révolution. Vers le milieu de t8i3, l'armateur dénonça la cessation de ses paiements et la fermeture de son comptoir commercial (3). Son frère et lui firent l'abandon de tout ce qu'ils possédaient à leurs créanciers (4). Comme ils étaient âgés et hors d'état de mener à bien la liquidation, l'abbé Jean prit en main la direction des alTairesel parvint à conlenterles créanciers (5). Mais les deux vieillards n'avaient plus rien en propre : il fallut sub-
(1) c Encore une destruction, écrit-il à ce propos, bientut on ne Isa pourra plus compter et les souvenirs mêmes ne seront que des ruines. » Blaizi. I, 121.
(2) Blaize, I, 115.
(3) Laveillb,!, 136.
(4)Id.,i7iid., 137.
(5) Id., ibid., 137.
venir à leurs besoins : Jean, Féii, M^*' Blaize et Gratien s'entendirent poar leur faire une pension viagère, qui leur permit de se retirer à Rennes, car le bel hôtel de la rue Saint-Yincent avait été vendu (1).
Malgré les tracas et les dérangements qu'occasionnait cette situation pénible, Jean et Féli eurent le temps d'achever ensemble l'ouvrage qui donnait tant de mal à Féli : la Tradition de l'Eglise sur Vinstitution des Eviques.
(1} Laveille, 1, 137.