CHAPITRE X
u cnisB DE l'ordination (1815-1817)
Féli à la Chênaie. — Soq indépendance à l'égard de Bonald. — Il l'admire toujours mais il discute oerlainea de sea idées. — Il prévoit la chute do Louis XVIII. — Motifs de son départ pour Londres oii il reste sept mois (4 avril-18 novembre 1815). — Sea impressions d'exi et la plainte de ['Exilé dans les Paroles d'un croi/ani. — Son état précaire. — Ses relations : lady Jerningham, Henry Moornaan, l'abbé Carron. — Pour ne pas quitter celui-ci, il prolonge son séjour en Angleterre. — Sa clairvoyance el son pessimisme touchant la politique. — Incertitude persistante sur sa vocation. — Il se laisse décider par l'abbé Carron qui reveodiquo une responsabilité dont l'abbé Jean ne veut pas. — Il loge aux Feuillantines. — Ses faibles ressources matérielles. — Dans quel clat d'esprit il se prépare au sous-diaconat reçu à Saint-SulpicQ le 24 décembre 1815. — Même alors, il hésite à s'approcher du sacerdoce. — Exhortations pressantes do MM. Carron, Teytseyrre et Jean de La Mennais. — Il quitte brusquement Paris et reçoit le diaconat h Saint-Brieuc. — Il est ordonné prêtre à Vannes te 9 mars 1810. — Il célèbre sa première messe aux Feuillantines. — Avait-il la vocation sacerdotale ? — On n'a pas vu que le sacrifice exigé de lui était au-dessus de ses forces. — La lettre du 25 juin 1816 con* firmée par les lettres suivantes {I8i6-1817). — Lamennais laïque aurait-il rompu avec Rome 1 — Raison de son désespoir actuel. — Teyt- Beyrre. inquiet enfin, ticbe de le divertir par le travail littéraire. — Articles de Lameunais parus dans le Mémorial. — Il écrit le premier volume de VEssai sur l'indifférence entre le printemps 1816 et le priatemps 1817, — Rapport de ce livre el de l'Esprit du christianisme. — Il l'a composé par devoir et sans attrait. — Il attaque de nouveau les
gallicans dans le Mémorial. — Il défend la liberté d'eaaeignement, mais non par aoaour de la liberlé. — Contraste entre l'allure de ses écrits dealinés au public el l'état de son Ame révélé par ses letirea et SCS Ré/lexioni sur ia vieillesse. — Sa mobililé d'esprit le sauTe.
Après avoir passé une partie de l'hiver auprès de l'abbé Jean, Féli, qni a'ennuyail à Saiot-Brieuc, désira retourner à la Chênaie (1). Le 19 février, il écrivait de là à son frère : « Je n'ai de courage à rien ; le sii^cle est trop sol. Et puis, une nouvelle culbute me parait tellement inévitable qu'il me parait plus prudent de faire son paquet qoe de faire des livres. Je n'ai encore vu, Dieu merci, personne si ce n'est un lièvre, pour qui j'ai conservé beaucoup d'estime ; car il s'en alla dès qu'il m'aperçut, sans chercher h entrer en conversation. C'est peut-être la plus raisonnable bête de tout le pays. La tranquillité dont on jonit ici est l'image la plus ressemblante du bonbeor ; on voit qu'elle est de la famille. L'Ame s'endort au milieu de ces bois tristes, sombres et silencieux. Elle jouit de son inaction, comme le corps jouit du sommeil. Il y a bien du plaisir à penser qu'on ne pense point. Si, pourtant, je pense à loi et bien Bouvent et bien tendrement (2). >
L'inaction dont il parle est toute relative, comme on en peut juger par le début de la même lettre : a Le dimanche, dit-il, est pour moi un jour laborieux : à peine ai-je quelques heures pour expédier sept journaux, quatre Mercure, et écrire huit lettres (3). » Il
(1) Au mois de février, cf. lettre de Jean de Querret du 16 février 1815. RoossBL, l, 57.
(2) Blaizi, 1, 199. Quelques jours avant de recevoir cette lettre, l'abbé Jean écrivait : <i P'éli est retourné à la Cbéoale. La Cbénaie est le seul endroit de la terre où l'on puisse vivre, attendu qu'on a'y voit que des arbres et qu'on n'y entend d'autre bruit que celui des grenouilles qui coassent b la queue de l'étang. Eado que chacun soit où il veut 6tre, je ne m'y opposa pas. La volonté de Dieu soit faite 1 > Roossel, 1,67.
(3) BiAUï, 1, 197.
dmne son opinion sur quelques-unes de ces fentlles. Le Mercurelni paraît « l'insipidité m6me. Il n'y a de lisible qne le deuxième article de Bonald sur la vie de Bossuet (I) ». Bonald lui-même est pris à parti : Féli conlesle la valeur de certaines de ses idées ; il critique sa théorie fondamentale relative à la Trinité : « Quand Bonald dit : Si Dieu existe, il est volonté, amour et Torce, je pense qu'il faut entendre une volonté en puissance ou la faculté de vouloir. Et lorsqu'il ajoute : S'il est volonté et force, il agit, le mot volonté exprime ici la faculté de vouloir, réduite en acte. Autrement, comme tu l'observes, il s'ensuivrait que Dieu aurait été créé nécessairement. Au reste, il y a du louche et de l'inexactitude dans celte manière de considérer la Trinitt.^. J'aime bien mieux dire qu'elle est puissance, intelligence, amour. Tout se déduit de là très clairement. La volonté appartient également aux trois personnes ; elle n'est donc pas une personne distincte. La force n'est que la puissance, et l'amour n'est pas le verbe (2) ». Lamennais donc médite cette théorie de la Trinité dans la période où il parle souvent de son Esprit du Christianisme. Or, dans {'Esquisse d'une Philosophie, il posera une théorie de la Trinité à la base de sa métaphysique (3). Ce rapprochement nous aulorise à croire que l'Esprit du Christianisme qu'il projetait, si l'on ne peut l'identifier, comme nous essaierons de l'établir, à l'Essai sur findiffe'rence, est devenu l'Esquisse d'une Philo- Sophie.
Ce qui est lûr, c'est qu'en écrivant l'Essai, il n'a pas cessé de voir en Bonald le plus profond des penseurs contemporains. Il le préfère de beaucoup à Chateaubriand auquel il reconnaît « an grand talent, mais son esprit, dit-il, a peu de racine, et c'est ce qui (ait que sa gloire séchera promptement. [Comme certains arbrisseaux, il ne se nourrit que par les feuilles. J'aime mienx M. de
(1) BtAize, r, 198.
(2) Id., ibidem.
(3) Esquisse d'une philotophie, Paris,* Pajtnerre, 1840, 4 vol. in-8, livre I", chap. Vil et vin, pp. 52-64.
Bonald qui va citercher sa sève à travers les rocs primitirs jnsqae dans les entrailles de la terre (1) »
Mais TudmiraLion de Lamennais ne l'empêche pas de Taire des ré- Eerres snr la philosophie de Bonald. Quanta ses idées politiques, noD content de les critiquer, il n'hésite pas à présenter quelques observaiions à ce fauteur exagéré de Boesuet (2).
Le Mémorial, si ennuyeux, est honnête quoique trop gallican. Mais \e Journal des Débats est déshonoré: aDussault cache moins son philosophisme que sous Bonaparte. En insérant ses articles, \e Journal des Débats se déshonorerait si ce n'était chose faite. Hoffmann ne vaut pas mieux que Duaaault, ni Nodier mieux qu'Boiïmann, ni X... mieux que Nodier. Chateaubriand est assez bien à sa place an milieu d'eux. Son morceau sur les comédiens est un modèle de cette indiiïérence qui prend le nom de modération et dont la racine est sous le trône même (3). s
Si l'indilTérence religieuse est tellement répandue en France, la grande coupable aux yeux de Lamennais, c'est l'Université, qui, après la chute de Napoléon, existe encore, héritière des doctrines du XVIII* siècle : « Maudites soient, s'écrie-t-il, la fille et la mëre, l'ancienne et la nouvelle Université I Maudits soient les fabricateura de cette infernale engeance. Maudits soient ceux qui l'ont fait nattre et qui contribueront à l'élever. Maudits, les chefs ! maudits les subalternes, maudite toute cette infAme canaille (4). >
Dans la même lettre datée du 6 mars, il constate que le gouvernement est très menacé : « Tout va de mal en pis. Le mécontente- Ci) Féii à Jean le 27 décembre 1817. Blaiie, 1, 314. (2) << Il m'a pris fantaisie de mo plaindre un peu 6 M. de Bonald da l'aniversalilé des louanges qu'il prodigue à la vie de Oossaet. Je ne saurais digérer 1682 ; c'est là-dessua que portent mes observations. II ne répondra pas, mais il entendra. Ses principes le forcent à dire Amen intérieurement, et, pour peu qu'il veuille regarder devant lui, il verra ce redoutable spectre de Fiofaillibilité, tout vivant, toat-puiilant, et étendant ses inévitables bras pour l'embrasser. » Blaize, I, 200. (3)Blaize, I, 201.
(4) Id. ibid., 202.
ment gagiie. Le Jacobinisme triomphe de la faiblesse du gouvernement et l'avenir est gros de désastres (I). t
Le i" mars en effet, Napoléon avait débarqué au golfe Juan ; le 13, agissant déjà en souverain, il lançait de Lyon un décret qui ordonnait la dissolution des deux Chambres. Donc, le 17, Féli savait à quoi s'en tenir, et la culbute qu'il prévoyait depuis un mois, était presque un fait accompli (2), lorsqu'il écrivait à Querret les lignes suivantes :
< Eb bien, mon cher ami, qu'est-ce donc que tout ceci? Des malheurs, du sang, la ruine entière de la France. L'avenir est gros de désastres, et de quelque côté que je tourne mes regards, je ne vois que des sujets de désolation et de larmes. Au milieu de tout cela, le bon Dieu me fait la grâce d'être profondément tranquille, quoiqu'assnrément ma position personnelle ne soit pas une des plus belles. Je tâche d'ôlre en garde contre une certaine exaltation de léle qui empêche d'écouter les conseils de la sagesse, dans tm moment où ils sont si nécessaires ; car je crois que la fermeté d'un prêtre doit toujours être calme comme le fond de son àme. Voilà ce que je me dis, voilà ce que je pense ; que ferais-je dans des circonstances faciles à prévoir, et qui arriveront peut-être bientôt? Mon devoir, du moins je l'espère, parce que je me conlie en celai de qui découlent toute force et toute lumière (3). »
La conduite de Lamennais a-t-elle démenti alors la dignité de ces paroles? et lorsqu'il partit pour l'Angleterre a-t-il obéi à cette exaltation dont il se défiait, ou bien aux conseils de la sagesse?
(t) Blaize, I, 202.
(2) Louis XVIII quillait Paris le 19 mars.
(3) Roussel, I, 65. Bien que Féli, qui n'était pas encore sous-diacre alors, parle de lui comme s'il était déjà prêtre, les allusions politiques ■ont trop claires pour permetlre de croire que la lettre soit postérieure & 1615. Cela nous indique seulement que si Féli ne s'est pas rapproché do sacerdoce, il s'y croit toujours destiné. Il ne s'est pas encore décidé parce qu'il n'a pas reconnu en lui toutes les qualiléa nécessairaa ta prêtre, mais il s'efforce de lei acquérir.
Ce n'esl pas d'après l'ayis de l'abbé Jean (1) qu'il résolut de qoilter la France. Il lui avait seulement écrit le 26 mars qu'il ne Toyail aucun inconvénient à ce que celui-ci relard&t son voyage de quelques jours. Voulait-il éviter de le revoir avant son départ, dans la crainte de s'attendrir, ou sa décision fut-elle prise brusquement, après le 26 ? Ce qui est sûr c'est que le 1" afrii, Féli était à Saint-Malo d'où il écrivait à son frère la lettre suivante :
« Je l'annonce, mon cher Jean, une nouvelle qui te surprendra peut-être ; lorsque tu recevras celle lettre, je serai parti pour les colonies. Il m'a semblé que dans les circonstances présentes, Tauleur de la Tradition ne pouvait sagement demeurer en France. Comme j'ignore combien de temps durera mon absence, j'ai pris le parti de vendre à Ange (12) tout ce que je possède, afin d'emporter de quoi vivre. J'ai mieux aimé lui vendre qu'à un autre, afin que mon bien ne sortit pas de la famille. Je serai obligé de passer par l'Angleterre, n'y ayant point ici de navire prêt à partir pour nos colonies. Ce n'est pas sans regrets que je me sépare de vous tous ; mais comme je suis le seul qui puisse avoir quelque chose à craindre, j'ai voulu vous épargner des inquiétudes en m'en allant. PuisBÏons-nouB un jour nous revoir I c'est le vœu le plus ardent de mon cœur, qui ne cessera jamais de vous aimer, quel que soit le lieu que j'habite. Adieu, mon cher ami ; aie soin de ta santé et ne t'afflige point trop d'une séparation nécessaire. Dieu le veut ; ce root répond à tout et console de tout. Adieu encore une fois ; je t'embrasse et l'aime de toute la tendresse de mou cœur (3). s
Il est possible que Lamennais se soit exagéré raltenlion dont il était l'objet (4) ; mais Sainte-Beuve, en 1867, s'en égayé un pea
(1) Cf. dans Roussel, I, 7d, le passage d'iiue lettre de Jean d'après lequel celui-ci paraît craindre que le public ne reproche à son Frère d'être parti.
(2) Son beau-frère M. Ange Dlaize.
(3) Blaize, I, 20&-3C6. Cf. la lettra de Féli à Brute du 13 avril 1824. Qodrnehie, p. 94-97.
(4) Sainte-Beuve, fiouveaux Lundis, t. XI, p. 378.
hors de propos, et, de ses considérationB, le caractère qui ressort araotadri n'esl pas celui de Lamennais.
Celui-ci partit donc le 4 avril pour Guernesey (1), d'où, le lendemain, il adressait à M. Blarze une lettre qu'il signait Patrick Robertson (2) afin de dérouter la police impériale. De là il passa, non pas aux colonies, mais en Angleterre, et nous savons par un billet de Jean (3) qu'il était à Londres, le 23 avril.
Les peines de l'exil furent particulièrement sensibles à une nature au fond si tendre et qui, malgré son grand amour de la solitude, avait besoin d'être comme enveloppée par l'affection discrète des siens. Si le célèbre morceau de l'Exilé n'est pas une froide allégorie, c'est parce que tel jour, k Londres, l'écrivain s'est réellement senti perdu dans la foule des étrangers et qu'il a f vécu » le m il étrange dont il parle : « Nous avons, écrivait-il à son beaufrère, un mois de septembre saperbe, mais il n'y a pas de beau temps loin de son pays (4). m Et je lis dans les Paroles d'un Croyant : « Ces arbres sont beaux ; ces fleurs sont belles; mais ce se sont point les fleurs ni les arbres de mon pays ; l'exilé partout est seul (5). »
Aux souffrances morales s'ajoutaient les soucis d'ordre matériel, car, privé de ressources, il se vit obligé de gagner sa vie et trouva difficilement à s'occuper. Un jour, sollicitant un préceptorat, il se présenta cbez ladyJerningham, belle-sœur de lordStraiïord (6) ; il
(i) < Je para dans deux heures » écrit-il, te 4 avril & la baronne Champy, Foroueb, I, 11.
(2) Blaizk, I, 207. RobertsoQ = fila de Robert en anglais.
(3) RoDStEL, I, 68, c'est donc h tort que Forgues assure qu'il passa plasieurs mois à Quernesey (Foroubb, I, 11).
(4) Bl*ize, ], 220.
(5) P. B6 de l'édition conrante de Garnier, in-12.
(6) Elude et notice biographique sur l'abbé F. de La Mennais, par M. Edmond Robinet, Paris, Daufarée, 1835, in-S, p. 10, et Forooeb, 1, 11. D'après dom JausioDS, Lamennais fut envoyé à lady Jerniogham par l'abbé Carron. Yiede l'abbé Carron, par un bénédictin delà congrégation de France (dom Jauaions), Paris, Douniol, 1866, in-S, p. 551, note.
parut devant elle, l'air minable, roulant son chapeau dans sa main tout hoaleux de se voir introduit, vêtu comme il l'était, dans un appartement C089U, en présence de cette grande dame, quibienlôlle congédia, trouvant qu'il avait l'air trop bête. Il failail qu'il se sentit dans une gêne réelle pour faire cette démarche, et le poste qu'il recherchait semble peu compatible avec l'indépendance de son caractère. 11 resta d'ailleurs en relation avec lady Jerningham qui revint sur son impression première (1); c'est peut-être chez elle qu'il fit la connaissance d'un jeune anglais élevé dans la religion prolestante et qo'il fut près de convertir, Henry Moorman (2). Il l'aima comme il savait aimer. Quand, plus tard, il apprit sa mort: « J'ai espéré un moment dit-il, de n'y pas survivre (3) », et ses lettres adressées alors à Benoît d'Azy, sont déchirantes (4). Celles qui furent écrites à Moorman lui-même n'ont pas été publiées (5), sauf deux qui ont été précédemment analysées (6) et dans lesquelles nous avons tu l'écrivain en possession de l'idée maîtresse qu'il développera bientôt dans l'Essai sur l'Indifférence : à savoir que l'autorilé est le seul critérium de la certitude. Plusieurs d'entre elles furent interceptées par les parents de Moorman qui veillaient, redoutant pour leur fils Tinfluence du précepteur catholique (7). Il est remarquable qu'en écrivant à l'abbé Jean, Féli mentionne Henry Moorman furtivement, comme s'il
(1) FonouEs, I, 12.
(S) rd. ibii., 15.
(3) Blaize, I, 385.
(4) A. Lateille : Un Lamennais inconnu, Paris, Perrin, 1898, in-12. Le toD pasaionné de ces lettres peut paraître si étrange à ceux qui Donnaissent mal Lamennais que la publication en a été trouvée indiscrète. Plusieurs passages très intéressants de cette correspondance publiée d'abord dans la Quinzaine, n" des 1" et t5 juillet, 1" et 15 août 1896, ont été remplacés par des points dans le volume. Cf. Bibliog. de ta Correspondance.
(5) V. BuizB, II, 272-286.
(6) V. supra, p. 4.5-47.
(7) FoROUis, I, 16.
craignait Ai lai parler à cœor ouvert d'an sentiment qai eôt été de nature à lui porter ombrage (1).
Vers le même temps (2), Lamennais fréquentait un de les corn» patriotes « le vertueux abbé Carron, dit Renan, la providence des émigrés français, le distributeur des aumÔDes qui leur étaient destinées, le canal par lequel ils obtenaient quelque emploi. Sous toutes les formes, sa charité veillait sur ses compatriotes, et soi» zélé était aussi efGcace pour calmer les inquiétudes de l'&me que pour alléger les privations de l'exil (3). » Guy Carron, né en IIQO, était vicaire à Saint-Germain, de Rennes, au moment de la Révolution (4). Tout jeune prêtre, il faisait preuve d'une ferveur et d'une charité si grandes, qu'on t'appelait l'abbé Thérèse par allusion à la sainte de ce nom (5). L'abbé Brûlé, dont il fut le premier confesseur, parle de' sa « suave expression d'affabilité et de piété (6) ». Il se plaisait à associer l'image a de la Vierge bénie et du bon père Garron (1). « Tous ceux qui l'ont connu ont gardé de lui le même souvenir; onction, douceur et bonté sereine, telles sont les vertus qu'il avait à ce degré qu'il les donnait aux autres. Absorbé par les bonnes œuvres, il trouvait encore le temps de composer des ouvrages de piété, il écrivit notamment AesVies des Justes auxquelles Lamennais consacra deux articles, dont lepreuiier finissait par ces paroles touchantes : € M. l'abbé Carron a rendu un véritable service à la religion, en publiant les Vies des Justes. Elles sont
(1) Parlant de livres qu'il lui a demandés : « Us sont destinés, dit-il, pour une porsoDoequi m'est bien chère, » Péli à Jean, le 19 octobre 1815.
(2) <t Eorivez-moi, jej(vou8 prie, à l'adresse : M. Carron Kensingtoa Rood, n" 21 », dit-il le 25 avril. GouRNcnii, p. 97.
(3) Biographie universelle (Mickaud) ancienne et moderne, t. XXIII, p.
(4) Cf. le livrejdéjà cilé, Vie de l'abbé Carron, etc.
(5) Notes de l'abbé Brute sur sa première communion. Vie de Ngr Brute de Rémur, o. c., p. 5.
(fi) Ibidem.
p) Ibidem, p. 6.
tootes éminemment propres à édifier, à instruire, à foire aimer et bénir la religion. Il en est une qui, si jamais elle est écrite, ne produira pas moins sûrement les mêmes eflels, et c'est celle de l'auteur (1). > Lamennais rêva longtemps d'écrire lui-même la vie de l'homme qui exerça sur ea propre destinée une influence décisive et qui, peut-être, mourut trop tôt (2) pour la rendre décidément salutaire. A Londres, en 1815, l'abbé Carron fut bien sa a Providence ». Il lui inspira une absolue confiance et une affection profonde qui était réciproque. Féli suivait docilement ,&es avis. Il l'aimait, « comme un ami et comme un père (3) ». Dès le mois d'août, il aurait pu rentrer en France, mais pour ne pas le quitter, il prolongea son séjour en Angleterre : n Quoiqu'il m'ait dit et répété, écrit-il, qu'il ne voulait pas retarder la joie que j'aurais de te revoir, je crois m'aperce voir que mon départ lui causerait quelque peine ; car son excellent cœur s'est attaché à moi comme on s'attache à ceux qui vous ont de grandes obligations (4). »
Sa patrie cependant manquait à l'exilé. « Je ne saurais penser à la France, dit-il, sans une tristesse profonde, et pourtant je ne fais antre chose du soir au malin. Que Dieu la protège, et notre famille et nos amis (5). » L'avenir lui parait « gros de nouvelles calamités (6) ». 11 ne peut s'empêcher de le prophétiser dans des lignes empreintes d'un patriotisme ardent : « A quels temps, grand Dieu, nous étions réservés. Je ne prévois que calamités, révolutions et guerres interminables. L'infâme conduite des alliés n'est pas propre à ranimer l'espérance de tout homme qui voit un peu aa delà du moment actuel. Ils travaillent comme de concert à détrôner le monarque qu'ils nous ont rapporté sur leurs sanglantes baïonnettes. Cet homme désormais ne peut plus être vu de la na-
11) Œuvres eompl. VI, éd. Cailleui, 306-307.
(2) A Paris, le 15 mars 182L
(3) Blaize. 1,210.
(4) Id. ibidem.
(6) Id. ibid., 220.
(6) Iti<<., 211.
tion que comme t'inBtrucnent ou le prétexte de sa lionte ou de ses malheurs. L'acte de son rélabliaseinent a été signé avec du sang français, à la lueur de nos \-illes et de nos hameaux incendiés. Une armée e'trangère peut seule le maintenir sur le Irùne : et si celle année reste en France, si le pillage régulièrement organisé continue, eu un mot, si l'on nous traite comme Bonaparte a traité l'Espagne, nous n'avons plus qu'un exemple à suivre, celui des Espagnols ; car il n'y a point de maux pour un peuple, qui ne soient point préférables à la perle de l'honneur et de l'indépendance. En supposant même que rien de tout cela n'arrive, que les ennemis se retirent, que la tranquillité intérieure se rétablisse et que le pouvoir se raiïermisse entre les Faibles mains ou ou l'a replacé, que pouvons-nous raisonnablement attendre d'une administration égarée, incertaine, enivrée de tous les principes qui tourmentent la société depuis vingt-cinq uns ; d'un .chef bon, mais aveuglé au point de méconnaître également et les hommes et les choses, et de placer sa personne sous la protection du poignard des assassins, et l'Etat sous la sauvegarde des institutions auxquelles la France a été redevable, pour tout bienfait du règne de la Terreur et de celui de Napoléon? nerles, il ne faut être ni prophète ni Bis de prophète, pour prévoir ce qui doit résulter d'un si inconcevable délire. Et qui ne serait effrayé de ces fureurs démagogiques qui semblent avoir saisi soudain une partie de la nation, hommes, femmes, enfants, frénétiques adorateurs de leur épouvantable et risible souveraineté? Pour moi de quelque côté que je jette les yeux, je n'aperçois que des sujets de trembler, de gémir et de frémir. Le genre humain tout entier marche à grands pas vers sa destruction : il est dans le travail de l'agonie, et comme un malheureux blessé H mort, il se débat et se roule dans son propre sang (1). n Les récents événements n'ont donc rien changé aux idées poli-
(1) Blaize, I, 2iâ, cf. la lettre de Féli à Querret, du 19 août 1815. Roussel, I, 71-73
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tiqaes de Lamennais. Avec la môme clairvoyance et son pessimisme outré, il prédit, en les maudissant, le triomphe de l'esprit moderae, individualiste, et l'avènement de la déaiacralie.
Mais ce prophète, qui met tant d'énergie h. flétrir une société qu'il déteste, est demeuré incapable de voutoir par lui-même, de prendre une décision ferme et do s'y tenir. « Si le ciel avait voulu, écrivait-il en 1809, nous éparguer beaucoup de peine et parfois les inconvénients graves d'an choix mat réfléchi, il nous aurait imprimé en naissant un signe, une marque, qui, en indiquant notre destination naturelle, eilt fixé à cet égard toutes nos incertitudes. L'un, par exemple, serait né avec un beau grand sabre sur la cuisse, un autre avec une plume sur la main, un troisii-me avec une mitre, un bonnet carré sur le front... combieu seraient venus au monde avec un bât sur le do8(i). » Faute d'être né avec un bonnet carré sur le front, voilà sept ou huit ans que Lamennais se tourmente. Toujours incertain de sa vocation et doutant ù nouveau de son talent, désirant toujours vivre dans la solitude au milieu des bois, il croit que la résolution qu'il prendrait seul ne saurait être entièrement désintéressée, car le choix qu'il ferait alors serait dicté par son amour-propre. Craignant de suivre son goût plutôt que sa vocation (2), il remet à M. Carron, dans lequel il voit « l'instrument des desseins de Dieu (3) ». le soin de vouloir pour lui : « Si je n'écoutais que mon goût, écrit-il le S août à Jean, il me conduirait dans nos bois recio itinere ; c'est toujours là qu'après ses longues et fatigantes courses mon imagination vient se reposer. Mais que la volonté de Dieu se fasse ! Peu importe
(1) Blaizk, 1, 56.
(2) Cf. ce passage caractéristique : m A moins que je n'entre chez les Jésuites, je ne crois pas pouvoir me dispenser da me ûxer à Paris, aussi longtemps que M. Carron y restera. Il le désire et Dieu le veut, ce me semble. Ce qu'il y a de sûr du moius c'est ce que je n'ai pas à craindre décéder à mon goût en prenant ce parti. » (Féli à Jean le 5 octobre 1815. Blaize, I, 225). Ainsi le désir de ne pas faire une cbose lui paraît être le signe même qu'il est appelé & la l'aire.
(3) Blaize, I, 215.
après tout comment se passe le peu qui me reste de vie. Je craint qu'on ne se trompe beaucoup sur l'utilité dont Je puis élro. Je suis propre à bien peu de chou, si à qutilq4ie chose. Mon àme est usée, je le sens tous les jours. Je me cherche et ne me trouve plus. Mais encore une fois qu'importe? Je ne m'oppose à rien, je coaseai à tout : qu'on fasse du cadavre ce qu'on voudra (1). »
Le 27 août, après une retraite de six (2) semaines, il assure qu'il est, gr&ce à son << bon et tendre père, irrévocablement décidé (3) ». Mais au lieu d'éprouver la joie que nuus cause un sacrince librement oITert, il soulTre de sentir la fragilité d'une résolution qu'il n'a pas prise mais acceptée. < Hélas I dit-il, en ce moment même, je ne le sens que trop, si ma volonté tout entière n'était pas entre les mains de mon père bien-aimé, si ses conseils ne me soutenaient pas, si je n'étais pas complètement résolu à obéir sans hésiter à ses ordres salutaires, oui, en ce moment môme, je retomberais dans' mes premières incertitudes et dans l'abtme sans fond d'où sa maia charitable m'a retiré (4). » Il écrit encore le ID octobre : « En me décidant, ou plulàt eu me laissant décider pour le parti qu'on m'a conseillé de prendre, je ne suis assurément ni ma volonté, ni moa inclination. Je crois au contraire que rien n'y saurait être plus opposé. Mais je m'attends dans l'avenir à bien d'autres contradictions. Demande à Dieu pour moi la grftce de supporter la vie (5). »
Quunt à l'abbé Jean, voici comment il s'exprime en annonçant à Querret queM. Carron va décider Félisurle parti qu'il doit prendre: < Je prie le bon Dieu de tout mon cœur de les éclairer l'un et
(i) BuizB, I, 213.
(2) On lit dans Gournerib, p. 103 : « Il a commeacé une retraite de duc semaines i. Je crois que Jean avait écrit » six semaines u. En effet, le même jour, 10 août 1815, Jean écrit à Quorret. << Il a commencé vers la mi-juillet une retraite. » Roussel, I, 77. Or, c'est le 27 août que Féli annonce sa déciaion irrévocable.
(3) Blaize, I, 218.
(4) Ibid.
(5) tbid., 228.
l'autre ; mais je suie enciianléde n'élre pour rien dans celle décision» là(l). »
Quand il vienl d'apprendre celle décision, sa joie semble mêlée de quelque inquiétude, on en peut juger par ce qu'il écrit à firuté le il septembre : après avoir dit que les lettres de son frère le consolent, que ses exemples l'animent, il ajoute : cTeysseyrre revient-il bientôt? 11 me tarde de le savoir de retour : je désire vivement qu'il soit à Paris à l'époque où Féli y arrivera ; le lierre ne s'élève qu'en appuyant sa faible tige sur un arbre vigoureux (2). »
Déjà, depuis longtemps, l'abbé Teysseyrre était persuadé que Féli devait être prêtre. Lui et Brute semblent l'avoir poussé au sacerdoce bien plus fortement que Jean-Marie, m Je m'indigne presque, écrivait le premier, le 27 juin 1812, de ne pas le savoir prêtre (3). » « Féli, écrivait le second, Féli est-il revenu? — Esl-il, sera-t-il bientôt prêtre? hésite-t-il encore? se pourrait-il ? (4) »
Mais ni Teysseyrre, ni Brute, ni Jean-Marie ne l'entraînèrent directement à une de'marche décisive. Seul, l'abbé Carron l'a engagé irrévocablement. Les témoignages des deux La Mennais sont formels. Loi-même enfin, il a revendiqué toute la responsabilité de cette décision : « Reposez-vous sur mon cœur, écrit-il le 28 octobre à Brute, et bien spécialement sur ma conscience, du sort de ce bien-aimé Féli ; il ne m'échappera point, l'Eglise aura ce qui lui appartient. Telle est ma vive confiance (5). n
Il importait de dégager la responsabilité de l'abbé Jean, auquel Féli devait plus lard reprocher si injustement* l'influence funeste» qu'il aurait, selon lui, exercée sur sa vie entière (6).
(i) Jean à Querret, 10 août 1615. Roussci., I, 78.
(3) Roussel, I, S7.
(4) Id. ibid., ilO.
(5] OounNERiE, 124,
(6) ViLLERABEL, 215. Il écrit encore à Marion, le 20 janvier 1837 : « Je n'y regrette (à la Chênaie) qu'une chose, la fosse que je m'y étais choisie. Maintenant je ne sais où reposeront mes os. Peu m'importe pourvu
— no —
Si, depuis leur première enfance, Jean exerça sur Féli une in- ÛacDce continue, ce fui surtout grâce à l'ascendant de son autorité morale. H eut [a conflance de son frère sans avoir manœuvré pour l'obtenir, et, en le dirigeant, il fit toujours preuve du tact le plos délicat et d'une extrême discrétion.
Durant plusieurs années, il avait attendu que la vocation de Féli se manifeslât clairement, se gardant bien de le presser ; mais une fois la décision prise, de concert avec MM. Vielle, Carron et Teysseyrre, il n'épargna rien pour qu'elle fût exécutée dans les meilleures coudilions. Son frère ne cesse de le consulter: il lui demande quels anleurs il doit lire, afîa d'acquérir les connaissances indispensables sans perdre de temps (1). L'abbé Teysseyrre et l'abbé Carron ne sont pas d'accord sur la nécessité d'un séjour à Saint-Sulpice, que le premier juge presque indispensable, tandis que l'abbé Carron désire garder Féli auprès do lai : Jean est pris pour arbitre (2) : a M. Carron, lui écrit Féli, a une singulière confiance en ton avis. Si donc lu ne décides pas le contraire, je resterai près de lui au lieu d'aller à Saiat-Sulpice. Nous le désirons tous deux. Je prendrai le sous-diaconat à Noël, et ferai ma retraite au séminaire. Voilà nos arrangements jusqu'ici. Pour les élades, Teysseyrre ne m'a pas conseillé des lectures aussi étendues. Décidez, messieurs (3). »
Ces messieurs décidèrent qu'il resterait prèsde l'abbé Carron qui, arrivé à Paris dans le courant de novembre (4), s'était installé carrefour (5) ou plus exactement impasse des Feuillantines, non loin du Val-de-Qràce (6) : « Je suis très aise, dit-il, de rester près de mon
que aoui la terre qui les recouvrira, ils aoleot du moins à l'abri de celui qui m'a constammeat été si fatal, i Villkradil, liO.
(1) Blaize, I, 230.
(2) Id., ibid., 230.
(3) Id., ibid., 233.
(4) Id., ibid., 229.
(8) Id., ibid,, 227.
(6) Au coin des rues actuelles du Val-de-Grftce et Denrort-Rooherean, à l'eiidroit occupé jusqu'en 1900 par un couvent de carmélites*
bon père, et certes, il ne faut rien de moins que ses conseils et son Botorité, pour triompher de l'extrême répugnance que je me sens à prendre le parti auquel il veut que je me résolve (1). » Sa situation matérielle laissait Fort à désirer : i Mes dépenses d'établissement et d'habillement, écrit-il le 11 décembre 1815, ont été énormes relativement à mes moyens. Je paye 6ÛU francs de pension, et me fournis de bois et de vin : les autres en font autant. Ce n'est pas trop, car nous faisons trois repas. J'ai ma chambre à payer en outre : je fais mon lit moi-même et décrotte mes souliers; c'est une économie de 60 francs au moins par an. Avec tout cela il s'en faut bien que je poisse vivre avec mes revenus qui sont quasi nuls. Cette position est loin d'être gaie (2). « Heureusement, elle ne tarda pas à s'améliorer. On lit en effet dans une lettre du 4 avril 1817 : « Voici... le parti auquel je me suis arrêté et les engagements que j'ai pris avec M. Carron. Je reste avec lui comme auparavant ; il me cède an petit appartement séparé dans la même maisoii, lequel se compose de deux frùs petites pièces, d'une plus petite cuisine, où cependant il peut coucher un domestique, et d'un bûcher. Tout cela est propre et joli, c'est tout ce qu'il me faut. Etabli là, j'aurai un domestique sAr que Teysseyrre me procurera et qui me sera utile en outre pour copier ; il mangera chez M. Carron. Je crois ces arrangements convenables et sages. Maintenant il s'agit de calculer mes moyens de dépense. Je commence par mes revenus :
Reale sur l'Étal 1.000 francs
Rente viagère 100 »
Messes 300 »
La Chênaie 400 »