‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 14 sur 45 · francs · texte numérisé non relu

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« Je de'penserai donc par approximation 1800 francs sans l'entretien, et ainsi il me faut à peu près COO francs de plus que je n'ai maintenant pour être au pair, c'est-à-dire un revenu d'à peu près 2.400 francs. Je désirerais donc pouvoir loocher ce qui doit me revenir de la liquidation, ou plutôt qu'Ange me le plaçât en fonds con?olidéa, qui donnent encore 8 0/0 et qui en donnaient plus de 9 il y a quelques moi^?. Je puis cependant attendre, si ce placement n'est pas possible en ce moment, devant toacher de Rusand 3.600 francs dans le courant de l'année (t). »

Ce qui, à la lin de 1815, contrarie surtout Lamennais, c'est de n'être pas mattrede son temps (2) ; car la maison de M. Carron était une espèce de séminaire (3), et si le régime en était moins sévère que celai de Saint-Sulpice, il y avait encore là trop de contrainte au

(1) Blaize, I, 272.

(2) BljIize, 1, 1?39. Rien dans la correspondance de Féli ne confirme le récit de Robinet ; selon ce biographe, il était entré alors à Saint-Sulpice, mais n'ayant pu se plier au régime de la maison, il était sorti au bout de quÎDZo jours pour revenir aux Feuillantines, disant que le plus beau jour du sa vie était celui où il s'était senti libre sur le pavé de la rue du Pot-de fer. 0. cité, p. 17. Ce qui a donné lieu ù cette légende est peut-ôtre la retraite dont Lamennais parle le 24 novembre. Cf. Blaize, I, 233.

(3) Blaize, I, 241.

gré de Lamennais, qui portait le même esprit d'indépendance dans ses études Ihéologiques : « J'ai lu. écrit-i! à Jean, tes traités dont tu me parles, mais je les relirai. Ce sont, je crois, ceux oii il y a le moins à apprendre, da moins si j'en juge par Bailly et M. de la Hogae. Ces gens-là me donneraient l'esprit de contradiction (1). »

Bien qu'il fût dans la gène, il lui en coûtait de collaborer au Mémorial (2), et ce n'est qu'au bout d'un grand mois, à la fin de décembre, que, sur les instances réitérées de Husand, il consentit à donner quelques articles. Il aurait beaucoup mieux aimé fonder un journal religieux dont il eOit été absolument le maître ; il craignait toutefois, s'il se chargeait d'une semblable t&che,de rester < exposé à tous les dangers qui accompagnent l'état d'homme de lettres (3) ».

Cependant, la date de l'ordination approchait. Il la voyait arriver en tremblant. A la veille d'entrer en retraite à Saint-Sulpîce il écrivait à sa sœur, le 14 décembre : c Ce n'est sûrement pas mon goût que j'ai écouté en me décidant à reprendre l'état ecclésiastique, mais enfin il faut tâcher de mettre à profit une vie si courte. Ce qu'un donne à Dieu est bien peu de chose, rien du tout, et la récompense est infinie (4). » Même résignation triste durant la retraite, comme le prouvent les lignes suivantes adressées par Teysseyrre à Jean : « Je pense que son sacrifice a été d'autant plus beau et plus méritoire que Noire-Seigneur lui en a caché la gloire et la douceur. Ce bon maître le conduit par des voies dures et nébuleuses ; il lui fait embrasser la croix tonte nue et le nourrit du pain sec de la volonté divine. J'ai fait mon possible pour consoler, encourager et rasséréner cette chère âme pour laquelle Jésus-Christ m'a donné une aiïeclioa toujours croissante (5). » Enfin le 24, lea

(1) Blaize, I, 236.

(2) Id., ibid., 231, 233.

(3) Id., ibid., 228.

(4) Id., ibid., 237.

(5) UvEiLLE, I, 98, note. Cf. le billet qut H. Carroa adressai! & Féll le 20 décembre 1815 : c Uon bon ami. Je suis bien inquiet de votre •anté qui nous est si chàre, mais Je le suis plas encore de l'état ac-

demain de l'ordinalion, Féli écrit : t Je revins liier de Sainl-Sulpice après avoir reçu le sous-diaconal. Celle démarche m'a prodigieusement cotlilé. Dieu veuille en tirer $a gloire (i) I»

Une fois sous-diacre, engagé irrévocablement, il n'avait plus qu'à persévérer. Telle semble bien être son intention : il demande à son frère si l'irrégularité ex infamia, à raison de son duel, est reçue en France (2), il le consulte pour savoir s'il ne ferait pas bien d'entrer dans la Compagnie do Jésus, comme Teysseyrre l'y engage (3). « Tu sensj lui dil-il, que j'ai besoin d'une promplcréponse piiur cet objet. Au reste, il me semble que je ne veux que ce que Dieu voudra. Tout m'est indiiïérent au fond pourvu que les desseins de la Providence sur moi s'accomplissent (4). » Et pourtant il hésitait encore, et n'avançait qu'à contre-cœur. Un billet de l'abbé Carron, daté du 19 [février 1819, prouve que son directeur [n'ignorait pas soa agonie morale. 11 le met en garde contre l'exaltation avec laquelle il demandait à Dieu de soulTrir sans trêve : c Je crois, mon bon ami, lui écrit-il, qu'il n'est pas prudent de demander k Dieu des croix et que nous devons nous borner à solliciter l'amour des souffrances, laissant à Dieu le soin de nous exposer à celles qu'il ne jugera pas au-dessus de notre faiblesse (5). » Il sait, en effet, qu'après de tels élans, l'âme de Féli retombe sur elle-même, toute désemparée, et c'est ce qu'il redoute : « Pourquoi, mon Féli, cette vilaine mélancolie? Est-ce que le chrétien n'est pas dans un festin continuel. Estce que le simple souvenir de Dieu ne noua donne pas de la joie(U)7s

tue! de votre âme. Je ne snurais trop vous dire, mon cher fils : Paix, conliaDce, abandon à la volonté divine; douce assurance des secours du ciel, souvenir précieux des promesses que nous a faites le Père céleste qu'il nous souliendratt toc^oura de son bras tout-puissant. » FonauES. 1, 15.

(1) Blaize, I, 243.

(2) Id., ibid., 248.

(3) Id., ibid., 251-2.

(4)ld., ibid.,^2.

(5} Blaizb, Essai biographique, Paris, 1858, p. 24. (6) Id., ibid.

Teysseyrre, de son côté, lai prodiguait les encouragements: « J'adore, cher ami, disait-it, les desseins de miséricorde du Seigneur sur votre âroe. Je vous félicite de ce qu'il vous prive de tout bonheur de ce monde, en sorte que voua n'éprouviez pas même la douceur de son amour, et que voas ne ressentiez pas même la gloire du sacerdoce. Vous allez à l'ordination comme une victime aasacriUce. Le saint autel est dépouillé pour vous de ses ornements, le calice enivrant a perdu ses délices et vous embrassez et soivcz la croix toute nue : Nudus nudam crucem sequar. Qu'avez-vous donc fait au Père céleste pour qu'il daigne ainsi vous traiter comme son fils bien-airaé ? Par oîi avez-vous mérité ce partage qui fut l'objet des plus grandes Âmes ? Hélaa ! pauvres êtres imparfaits que nous sommes, nous avons célébré notre première messe sur le mont Thabor ; pour vous, il vous sera donné de la célébrer sur le calvaire. Votre âme y sera peut-èlre comme celle de Jésus dans l'agonie, triste jusqu'à la mort. Délaissé en apparence de Dieu et des hommes, vous serez tenté de vous plaindre amoureusement comme Notre-Seigneur. Siiio Deus meus, ad quid dereli' qttisti me .<' Et cependant vous vous laisserez étendre de grand cœur, sur la croix, et vous chanterez au milieu de vos ténèbres et de vos angoisses le cantique de l'umour et du saint abandon avant do vous endormir sur la croix. In manus tuas commendo spirilum meum. Puisse alors l'amour-propre rendre le dernier soupir ! Puissiezvous désormais être mort à tout et enseveli avec Jésus-Christ dans le tombeau!... Vivez donc de conllance et d'abandon, laissez faire le Bien-Âimé, et tout ira pour le mieux sous l'optimisme de l'amour. Disons-lui avec saint Ignace : Fac de me sicut vis et sets, nam scio quia amalor sis. Marchez comme un enfant dans cette nait de la foi, dans cette voie royale où ont marché tous les saints: £ia, /rater, pergame simul, Jésus est nobiscum (1). »

Féli à ce moment se trouvait auprès de son frère, il s'était décidé brusquement à partir dans les premiers jours de février ; à la fin de

(1) Lettre du 27 février <8i6. Buize, I, 259-260.

ce mois, il était fait diacre à Sainl-Bricuc et quinze Joars après, le 9 mars, il e'tait ordonné prêtre à Yannes (ij par M. de Bausset-Roqueforl (2).

« Il lui en a Bingaiièrement coûté pour prendre sa dernière résolution, écrit Jean à Brute, le 8 juin suivant. M. Carron d'an côté, moi de l'autre, nous l'avons entraîné ; mais sa pauvre âme est encore ébranlée de ce coup (3). n

Il était de retour à Paris avant P&ques, Jean l'avait accompagné (4). C'est aux Feuillantines qu'il célébra sa première messe. Très paie, selon le témoignage d'an des assistants, M. Ange Carron, il fut longtemps à la dire, et à un moment son visage paroi se couvrir d'une sueur froide (5). Ce jour-là il entendit très distinctement une voix intérieure qui lui disait : « Je t'appelle à porter ma croix, rien que ma croix ; ne l'oublie pas (6). »

De tous les témoignages que j'ai rapprochés, ne ressort-il pai clairement que Invocation deFéli aélô forcée, et qu'il fut « victime des meilleures intentions du monde (7)? h

Ainsi du moins en ont jugé ceux qui ont étudié cette question, et

(1) c Votre excellent frèro, cher ami, est venu hier m'apprendra la nouvelle inattendue de son départ précipité. » Roussel, I, 93. Lettre de Teysseyrre à Jean. Elle porte la mention » le 5 ». Elle est écrite en février et non en mars, comme le croyait l'abbé llouet, car elle est certainement antérieure au diaconat (ibidem 03,] que Féli recevait 13 jours avant le 9 mars, c'est-i-dire le 24 ou le 25 février. On a vu d'ailleurs que M. Carron éorivait à Féli le 19 de ce mois et Teysseyrre le 27.

(2) « Féli a été fait diacre & Saint-Brieuc dans la première semaine de Carême, et il a été ordonné prêtre à Vannes quinze jours après. » Jean à Brûlé, le 8 juin 1810 (GouRHERtE, 125). Cf. Blaize, I, 259, note.

(4) Id., ibid.

(5) Sl>ULLER, 86.

(6) L'abbé de Salinis, plus lard archevêque d'Aucb, assurait tenir oe propos de Lamennais. Vie de Mgr de Salinit, par M. l'abbé de Laoode, 1,95.

(7) RocisBEL, I, 96.

là-dessus presque (1) tous sont d'accord, laïques et ecclésiastiques (2), rationalistes et croyauts, amis et adversaires de Lameunais. 11 est probable, eu efTet, que MM. Carron et Teysseyrre se sont trompés, malgré loule leur piété et leur grande expérience. Le régime auquel ils soumirent Féli ne convenait sans doute pas à sa faiblesse foncière, que son courage leur parut démentir.

Toujours en garde contre la mobilité de son esprit, ils s'assurent avant de lui donner un conseil que le parti oCi ils l'engagent est directement opposé à ce qu'il désire. Veut-il, par exemple, entrer chez les jésuites à Rome? M. Garrun lui conseille d'ajourner ce projet. Mais dès qu'il s'aperçoit que Féli n'y songe plus, il le lui rappelle et

(1) Le biographe de l'abbé Carron, ne pouvant rejeter sur d'autres la responsabililé de celui-ci, ne s'elTorce pas de l'utténuer, mais du fuit que Lamennais a rendu plus de services à la religion par ses écrits, qu'il ne lui a nui pana défection, il conclut bien vite que sa vocation est indiscutable. Vie de l'abbé Carron par un bénédictin do la congrégation da France (dom Jausions), Paris, 1866, p. 553.

(2) Les uns affirment d'un ton tranchant et délibéré ce que laissent entendre ceux qui savent quelle réserve s'impose en ces matières. C'est la publication des Œuvret inédiles de Lamennais par Ulaize, en 1866, qui a fait la lumière sur ce point. Pourtant, déjà en 1862, la Gournerie, dans rintroduolion aux Leilres inédites de J.M. et de F. de LaMennaisàHgr Brute, exprime nettement son opinion, (p.xxiu). Renan, dont l'article est antérieur à cette publication, évite de se prononcer. Biographie Universelle (2* édition 1842-1865), t. XXIII, pp. 64-65. Voir sur celle question les articles deScherer {Le Temps, 27 novembre 1806), de X. Eyma (La Liberté, 29 janvier 1867), de V. Mercier {Etudes religieuses, historiques et lilléraires par des Pères de la Compagnie de Jésus, t. Xli, 1867, p. 812), de Sainte-Beuve (Le Moniteur, 14 septembre 1868, reproduits dans les Nouveaux Lundis, t. XI, 391), et les ouvrages suivants : M. Teysseyrre, sa vie, son œuvre, ses lettres, pai M. l'abbé Paquelle de Follenat, Paris, 1882, p. 273 et suiv. ; Janet. Philosophie de Lainennais, Paris, 1890, p. 6.8 ; Roussel, 1, 84, Spoller, 87, Mercier, 44; Mgr Ricard, 5* éd. 1895, p. 16; A Molien. 31-33; A. Lavbille, I, 196 ei 225; Ch. Bou- TABD, 78.

lui dit d'en parler à Teysseyrre (1). Celui-ci, considérant que «ce projet est entièrement opposé aux désira naturels » deFéli « qui ne Boupire qu'après l'indépendance de sa chère solitude de la Chênaie, et qui sent son àme se soulever à la vue d'un si grand changement et d'engagements aussi sévères et aussi irrévocables (2), » n'hésite pas à lui demander ce nouveau et suprême sacrifice (3). De telles démarches expliquent en quoi consiste l'erreur des deux saints prêtres qui dirigèrent alors Féli. Ils le contrarièrent syslématiqaement, et, voyant un Irailemenl de faveur dans l'absence de toute consolation, qui était peut-(ilre le résultat naturel de leur tactique, ils ne[calculèrent pas exactement la force de résistance, qu'offrait l'âme qu'ils menaient à une si rude épreuve. Aussi, ih ne la torturèrent pas seulement ; ils la brisèrent. On put s'apercevoir bientôt qu'au lieu que le nouveau prêtre puis/il dans le sacerdoce une force surhumaine, les périls seuls qui l'entouraient grandirent et redoublèrent ses angoisses.

Après s'être longtemps contenu devant son frère, par soumission à son directeur, Féli ne peut plus se taire, et il crie sa douleur dans celle fameuse lettre du 25 juin qui éclaire son âme à un certain degré de profondeur où l'on n'avait pu atteindre auparavant (4) :

« Quoique M. Carron m'ait plusieurs fois recommandé de n>e taire sur mes sentiments, je crois pouvoir et devoir m'expliquer avec toi, une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu'être désormais extraordinairement malheureux. Qu'un raisonne là-dessus, tunt qu'on voudra, qu'on s'alambique l'esprit pour me prouver qu'il n'en est

(1) Lettre de Féli k Jean, du 16 janvier 1816. Blaizb, I, 251-252.

(2) RousiEL, I, 91-94.

(3) Id., tbidem. On voit aussi par celte lettre que Jean-Marie avait fait des observatioDS à ce sujal, ibid., 94.

(i) Dans la lettre précédente datée du 31 mai 1816, Féli demandait h Jean s'il devait se joindre k MM. Cbaumaut et Langlois, prêtres des missions étrangères, ou se réunir à la communauté des missionnaires de France, ainsi que lo désirait M. de Jansoo. Blaize, I, 261.

rien ou qu'il ne lient qu'à moi qu'il en soil autrement, il n'est pat fort difficile de croire qu'on ne réussira pas sans peine à me persuader un fait personnel contre l'évidence de ce que je sens. Toutes les consolaliona que je puis recevoir se bornent donc au conseil banal de faire de nécessité vertu. Or, sans fatiguer inutilement l'esprit d'autrui, il me semble que chacun peut aise'meol trouver dans le sien des choses si neuves. Quant aux avis qu'on y pourrait ajouter, l'expérieuceqoe j'en ai a tellement rétréci ma confiance, qu'à moins d'être contraint d'en demander, je suis bien résolu à ne jamais procurer à personne l'embarras de m'en donner ; et j'en dis autant des exhortations. Ainsi par exemple, rien au monde qu'ut) orJre formel ne me décidera jamais à aller demeurer chez M. de Janson ; où que je sois à l'avenir, je serai chez moi, ce chez moi fùt-il un grenier. Je n'aspire qu'à l'oubli dans tous les sens, et pitit à Dieu que je pusse m'oublier moi-mAme! La seule manière de me servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune façon. Je ne tracasse personne ', qu'on me laisse en repos de mon côté ; ce n'est pas trop exiger, je pense. Il suit de tout cela qu'il n'y a point de correspondance qui ne me soit pas à charge. Ecrire m'ennuie mortellement et de tout ce qu'on peut me marquer, rien ne m'intéresse. Le mieux est donc de part et d'autre de s'en tenir au strict nécessaire en fait de lettres. J'ai trente-quatre ans écoulés ; j'ai vu la vie sous tous ses aspects, et ne saurais dorénavant être la dupe des illusions dont on essaierait de me bercer encore. Je n'entends faire de reproches à qui que ce soit ; il y a des destins inévitables ; mais si j'avais été moins confiant ou moins faible^ ma position serait bien différente. Enfin elle est ce qu'elle est, et tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux, et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne ; heureux si je puis obtenir qu'un ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil (1) ».

Quelques jours plus tard, le 9 juillet, tout en regrettant la viva-

(1) Blaizb, I, 263.

cilé de celle lellre, il n'eu désavoue pas le fond. « Le mieax, ce me semble, écrit-il, est d'éviler de part et d'autre de traiter à l'avenir un pareil sujet. Tout ce qui me le rappelle de près ou de loin me cause une émotion que je ne suis pas le maître de modérer (1). »

Malgré ses elTorls, il ne peut dans la suite s'empêcher de faire quelques réQexions smères, bien significatives dans leur brièveté même (2).

On peut se demander ce qui serait arrivé en 1832 si Lamennais, sans être prêtre, avait soutenu les mêmes doctrines. Aarait-il alors rompu avec Rome? Il n'est pas douteux qu'il aurait été bien moins exposé aux persécutions d'adversaires acharnés qui surent l'aigrir et le pousser à bout. Un laïque peut dire bien des choses qui, dans sa bouche, n'ont pas la même portée que si elles sont proclamées par un prêtre, dont l'autorité est aisément confondue par le grand nombre avec celle de l'Eglise qu'il représente à leurs yeux. Le crédit dont jouit le prêtre l'oblige à une grande réserve, il doit donc n'avancer, touchant les intérêts du corps ecclésiastique, aucune opinion que le Pape n'ait pas approuvée ; sinon il l'oblige à se prononcer contre lui, à le désarmer môme, s'il le faut, par une condamnation, afin que les fidèles sachent à quoi s'en tenir, et ne prennent pas pour la doctrine de

(1) Blaize, I, 266.

(2) Il écrit le 4 janvier 1817. u Je regarde que tous mes malheurs, de conséquence en conséquence, vienaent de ce que mes parents, bien contre

mon gré, m'ont forcé d'apprendre à tire. « (Blaize, I, 268); le 26 avril : M Après ce que j'ai perdu, à quoi pourrais-je tenir encore? * (Blaue, I, 274) ; le 13 mai : << J'ai manqué roccasion de vivre selon mon carao- 1ère et mon goût, c'est sans retour, i (Blaize, I, 282) ; en août : « Cha< con doit décider pour sol; je l'ai appris trop tard, mais je ne l'en sait que mieux. » (Blaize, I, 287) ; le 27 décembre enfin ; « La vie est trop pesante pour moi. J'ai beau me dire b cet égard ce qu'on souhaite, ce qui peut-être est raisonnable au fond ; le sentiment l'emporte, il m'écrase. Quelle terrible pensée que celle d'avoir réduit un être humain en cet état 1 » (Blaize, l, 313).

Eglise i'ufiinion particulière d'un membre du clergé. Les laïques ont laturel^ment plun d'indépendance à cet égard ; car la voix de un d'enlre eux n'a pas plus d'autorité que celle d'un autre et perlonne ne se trouve obligé de les croire sur parole. Ils n'engagent u'eux-mômes, puisqu'on sait qu'ils ne parlent qu'en leur propre lom. Aussi, tandis que l'Eglise les laisse soutenir des idées parfois tes contestables sans intervenir , elle estime dangereuses les loindres hardiesses d'un prêtre qui, même sans le vouloir, se cuve la faire parler autrement qu'elle ne veut.

Ces distinctions se sentent mieux qu'elles no se démontrent. Elles raient surtout pratiquement. Mais Lamennais croyait que, logique-

ent, tous ceux qui défendent une doctrine jugée fausse doivent lire condamnés, et il s'indignait de voir que d'autres étaient éparnés, qui pensaient comme lui. u Chateaubriand, s'écriail-il, Lalarline et beaucoup d'antres se sont expliqués aussi nettement que

oi. Pourquoi donc m'accuse-l-on. me persécute-t-on seul ? On a >eur contre tous, excepté contre moi(l). t Le contraire serait lias exact (2). On a persécuté Lamennais seul, parce que seul il Dspirail une crainte sérieuse. S'il n'avait été qu'un écrivain illustre t non le prêtre le plus écouté d'une notable fraction du clergé, )eul-ëtre n'aurait-on pas eu si grand'peur contre lui et l'aurait-on laissé en repos.

Mais quand il n'aurait pas eu tous ses démêlés avec la Cour de Borne, sa vie moins accidentée n'en aurait pas été beaucoup plus leureuse.

Resté libre en elTet, il aurait cherché sa vocation sans la trouver ; 1 aurait continué à soulTrir de voir en lui, comme il le disait déjà ^nparavant, « nn être bien inutile, bien méprisable et bien malheureux ^3) ». Car son mal n'était pas de ceux que le temps guérit, et

(1) Lettre du 20 juillet 1834. FonouEs, 11, 389.

(2) Cr. le mot du P. Olivieri rapporté par Lamennais dans une lettre à Tuarin, du 10 avril 1832 : << Vous n'avez, nous disait-il, contre vous, que a ptw. n Bévue des Deux-Mondts, 1« novembre 1905, p. 190-192.

(3; Dlaize, I, 125.

dans qaelqne siluatlon qu'il se ftll IroaTé, il n'aurait pu dépouiller l'amère trislesse qui était au fond de son âme.

Son désespoir actuel s'explique pourtant : jusque-là il avait pu espérer qae le sacerdoce le transformerait, et qu'une fois le sacrifice consommé, il connaîtrait enfin la joie. Celte illusion douce et consolante, il vient de la perdre. Engagé désormais et n'ayant pas trouvé le repos dans son nouvel état, il sent qu'il ne peut plus a être qu'extraurdinairement malheurcu.x u. On conçoit donc qu'il ait pris le sacerdoce en horreur, comme le remarque Teysseyrre, qui se montre alors très alarmé, craignant non pour la foi ni la soumission du nouveau prêlre, mais pour sa raison et pour sa vie (I). Il espère pourtant le sauver s'il parvient « à l'occuper et à le distraire sans lui laisser le temps de respirer et de songer à ses propres idées qui le dévorent » (2). En conséquence, il l'engage à écrire. Mais cela même ne fait qu'ajouter à ses soucis (3), il y trouve seulement une nouvelle occasion de se tourmenter. Ce qui montre combien cette distraction est peu efficace, c'est que, durant la crise si douloureuse qu'il traverse, son activité littéraire ,ne se ralentit pas.

Entre le 20 décembre 1815 et le 14 janvier 1816, parait au Mémorial un article assez long qui a pour titre : Influencé des doctrines philosophiques sur la société (4). Lamennais reprend ici en

(1) Roussel, I, 100.

(2) Id., ibid., 101.

(3) Blaize, 1, 244, 248.

(4) Cet article devait être publié en trois fois (cf. 6l\izb, I, 244 : u Je me suis mis en quatre pour lui fournir trois articles avant la lia de l'année. »). Or, il fut divisé en 6 morceaux qui parurent les 20 et 29 décembre 1815, les 8, 9, 13 et 14 janvier 1816. Aussi le 24 décembre il ne cachait pas sa grande indignation, croyanl qu'on avait à dessein mutilé son arlicle (Blaize, I, 244-245). Ne voulant pas << soutenir une guerre > chaque fois qu'il enverrait un article, il redemande aussitôt ses manuscrits. L'abbé Le Tourneur est obligé de venir le voir et de lui faire des excuses, déclarant que ce premier article • n'a été mulilé que faute de place pour l'insérer en entier " (Blaize, I, 248;. Mais Lamennais a encore

la résumant la Ihèse qa'il avait sou lenue dans les Réflexions, à savoir que le catholicisme seul peut développer les vertus sociales, en obtenant des hommes lerenoncement, tandis que le matérialisme, conséquence fatale de la réforme, conduit à l'anarchie. Les doctrines philosophiques du xviii' siècle persistent encore au xix°, décorées du nom de libérales. Mais, selon l'auteur, il n'y a pas de vrai libéralisme, quand l'Eglise est impuissante, car la tyrannie est le châtiment de l'orgueil, révolté contre l'autorité légitime.

En rendant compte, le 20 janvier 1816, des Vies des Justes de l'abbé Carron, Lamennais acquittait une dette de reconnaissance envers son père spirituel (1).

Dorant son séjour en Angleterre, il avait constaté avec quelle exactitude scrupnleuse on !y observe « la loi qui défend de vaquer le dimanche à aucun travail » (2). 11 reproche à la France de s'isoler, en la violant de toutes les nations non seulement chrétiennes, mais civilisées ; et il dénonce les sophismes de ceux qui prétendent que prescrire l'observation du dimanche est attenter & la liberté des citoyens. Nulle religion n'en est offensée ; et quant aux pauvres, ils ont besoin de se reposer le dimanche, bien plutôt que de travailler sans relâche.

de l'humeur, il trouve que son second article est bien mal imprimé, une phrase où il manque plueieura mots n'olTre aucun bous. Je me suis reporté au Mémorial même, j'ai constaté, eu eUet, des fautes d'impressioo, notamment p. 476, 2* alinéa de la 1" colonne : << /'ordonner » pour « l'ordonner > (Premiers Mélanges, 1819, p. 159|. Mais elles ne sont pas aussi graves que le ton de l'auteur le douas & penser. Cet article a été réimprimé dans les Premiers Mélanges, 1819, p. 147-188 [et au t. YI des Œuvres complètes, éd. Caillcux, p. 119-152.

(1) Sur les vies de justes, par M. l'abbé Carron, paru dans le Mémorial, réimprimé dans les Premiers Mélanges (ISIU) p. 370-37S et au t. VI des O.eompl., éd. Cailleux, p. 303-307, sous la date de 1818 qui n'est vraie que pour on autre article sur le môme sujet, réimprimé k côté de celai-ci.

(2) Sur l'observation du dimanche. Mémorial, 23 janv. 1816, réimprimé dans les Premiers Mélanges 299-307 et au t. VI des 0. Compl., éd. Caillcux, p. 2i3-250.

Le 29 janvier et le 5 février paratt l'arlicle intitulé Du clergé (i), Lamennais rappelle comnaenl les biens du clergé « furent libérahvieni confisqués pour le plus grand intérêt de la religion et du peuple (2) 0. Le système inventé par Napoléon est très défectueax, car un clergé soldé par le gouvernement perd toute indépendance. Il faut remarquer ici (a modération relative avec laquelle Lamennais parle de Napoléon. 11 ne voit plus en lui le génie du mal incarné, mais un être mystérieux et redoutable, qui ne lui parait pas sans grandeur (3). A mesure que le souvenir de sa domination s'éloigne et recule dans le passé, l'écrivain aperçoit ses qualités, qu'une aveugle haine lui avait fait méconnaître.

Enfin, au mois de juillet, il prend â partie très vivement son adversaire ordinaire, Tabaraud (i). Celui-ci s'efforçait de démontrer que la société doit envisager le mariage comme un acte purement civil sans renoncer à croire qu'il est une convention divine.

Au moment où Lamennais se résignait à collaborer au Mémorial, l'Esprit du Christianisme avait ses préférences (5) ; mais quand, d'après l'avis de Teysserre (6), il travaille d'une façon suivie à son

(1) 20 janvier et 5 février 1810, Premiers Mélanges, p. 239-257. 0. compi éd. Cailleux, VI, 194-208.

(2) 0. compL, éd. Cailleux, VI, p. 202.

(3) «... Son œil inquiet et perçant a découvert au loin les restes mutilés et dispersés du sacerdoce ; il les contemple un instant avec une atteution profonde; ses traits prennent une expression qui n'est celle ni de la pitié, ai du mépris, ni de la bienveillance, ni de la haine, mais comme un ine.Yprimable mélange de ces sentiments opposés. Un sourire effrayant agile ses lèvres ; il fait signe aux victimes augustes de s'approcher, et se dressant sur son trûne, leur tend un spectre de fer, et, d'un ton menaçant, jure par son épée qu'il les protégera.» {0. cornpl. éd. Cailleux, t. VI, 203-204).

(i) Sur un ouvrage intilulé : Principes sur la distinction du contrat et du sacrement de mariage, etc., les 17, 19 el 22 juillet 1816, Premiers Mélanges, p. 273-298. 0. comf1., éd. Cailleu.\, l. VI, p. 221-242.

(5) Blaize, I, 245.

(6) Ibii., 248 el Paguelle de Follenay, ouv, cité, 290 el suiv.

grand ouvrage, il le prend en dégoût. Une vraie luUe s'engage alors entre les deux amis. Pour triompher, Teysseyrre eat besoia de toute sa perae'vérance jointe à une patience illimitée : car il avait la ferme intention de saaver ce désespéré tout eu utilisant pour le bien de l'Eglise le génie qu'il avait découvert en lui (1). Mais Féli regrettait les champs et les bois de la Chênaie, où sans cesse il voulait s'enfuir (2), Teysseyrre refusait toujours impitoyablement, craignant que la mélancolie ne le rongeât dans la solitude (3). Il lui déclarait que sa présence à Paris était nécessaire pour achever son livre, et qu'il était obligé en conscience de l'achever. II ne l'exhortait pas seulement, il agissait, allant jusqu'à surveiller lui-môme l'écrivuin récalcitrant (4). Il l'emmenait dans sa chambre, l'installait à sa table et restait près de lui. Alors vaincu par ces pressantes instances, touché de celle affectueuse sollicitude, Féli, < simple et docile comme un enfant (3)>, se décidait à écrire, soutenu par l'idée qu'il accomplissait un devoir. Lorsqu'un chapitre était terminé, on en donnait lecture à MM. de Salinis, de Genoude (6), Binel (7) et quelques autres qui présentaient leurs observations, dont l'auteur tenait grand compte. A la Ha de l'année, le livre fut mis en vente : « L'impression de l'Essai (8)

(1) « Voyez-vous ce petit bonhomme, disait Teysseyrre en montrant Lameooais ; ce sera un des premiers génies du siècle. » P. de Follenay, ouv. cilé, 284.

(2) Y alla-t-il durant l'été de 1816? Nous n'avons aucune lettre de lui entre le juillet et le 20 octobre. H se trouve alors il Paris, mais nous savons qu'il y était aussi le iG septembre ; à cette date, Jean écrit : « Féli est toujours auprès de notre excellent M. Carron > (QounNERis, 120). Il paratt donc très probable que depuis qu'il est revenu à Paris, au printemps, il n'a pas fuit le voyage de la Chênaie.

(3) Roussel, I, 106.

(4) P. DB FOLLE.NAY, ouu. cUé, 290.

(5) RonssEL, I, 106.

(6) Paoi'elle de Follenay, Monsiew Teysseyrre, p. 290.

(7) Blaizb, I, 297, Féli & Jean, le 9 novembre 1817.

(8) Féli mentionne ici ce titre pour la première fois. Le sujet en est

est achevée, écrit Lamennais le 30 novembre ; il y a 36 feuilles 1/i ou 580 pages, le titre compris. J'en ai Bxé le prix à 6 fr. 50. C'est meilleur marché qu'aucun des livres qui paraissent. Je pense qu'on pourra le mettre en vente dans la deuxième semaine de décembre (1). »

Quels rapports existent entre V Essai sur l'indifférence ci F Esprit du Christianisme {2)7 N'y a-t-il qu'un seul et même ouvrage sous deux titres différents? Lorsque Lamennais dil, parlant de V Esprit : (I Trois ans d'un travail assidu l'avanceraient, je crois, beaucoup f , on pourrait croire qu'il parle de \' Essai, qui parut elTeclivement trois an.s plus lard. Noos voyons aussi qu'à la fin de 1813 (o), Teysseyrre engageait vivement Lamennais à travailler à V Esprit et qu'en avril 1817, Lamennais parle d'un ouvrage que Teysseyrre lai a fait entreprendre tt il y a un an » et dont il vient de finir le premier volume [4). Ainsi, grâce à l'intervention de Teysseyrre, l'oa-

fort nettement indiqué par Teysseyre ; il écrit & Jean : « Encouragez-le beaucoup à travailler avec mol à un prand ouvrage sur l'inclifTérence. » La lettre où Teysse.vrre s'exprime ainsi est, je crois, du 20 juin 1810 (elle no porte que le quantième). Il y a, en effet, une allusion précise à la lettre de Féli à Jean, du 25 juin, dans les lignes suivantes : >< Je me h&le, cher ami, de calmer vos alarmes sur votre bon frère qui a dû vous écrire une lettre plus propre à déchirer votre cœur qu'à le consoler. 1 Roussel, I, 101. Jean, de son côlé, écrivait à Druté le 16 septembre (817 : « Il s'occupe d'un grand ouvrage sur l'indifférence en matière de religion, qui sera de nature h taire une forte impression. » (GounNEitiE, 120). Ua ouvrage avait paru deux siècles auparavant dont le titre rappelle celui du livre de Lamennais, c'est le Traité des religiont contre ceux qui les estiment toutes indifférentes, par M. Amyrant Saumor, 1631, in-t2.

(1) Blaiee, I, 301-302.

(2) L'£(prt( est mentionné dans lei lettres des 31 octobre, 5 et 9 novembre 1814. des 19 novembre, 24 et 31 décembre 1815. L'£«ai est mentionné avant la publication les 4, 17 et 22 avril 1817, le 9 et le 30 novembre 1817. Cf. supra, \>, 187-188.

(3) Dlaizs, I, 248.

(4) Ibid., 274 et 277.

-vrage, auquel Lamennais songeail depuis dix-huit mois, sans y tra- Tailler, aurait été enfla élaboré et mené à bien. Mais ce n'est là qu'une apparence ; car si VEsprit était identique k V Essai, l'auteur, après la publication de l'Essai, ne parlerait plus de r£'j/)r/< comme d'an projet, encore loin d'être réalisé. Or, c'est le 26 mai 1818 qu'il écrit : << M. de Bonatd avance beaucoup un nouvel ouvrage intitulé : Accord des dogmes du christianisme avec la raison, de ses préceptes avec la morale et de ses conseils avec la politique. Cela me dispensera peut-être de faire VEsprit du christianisme (1). »

I II faut donc voir dans l'Esprit du christianisme un antre oa- Trage conçu antérieurement à \' Essai mais dont le dessein était beaucoup plus vaste et la portée plus haute : c'était l'apulogie même du christianisme dont YEssai devait servir d'introduction. Il se peut d'ailleurs que, sur les conseils de Teysseyrre, l'écrivain ait voulu détruire los objections des indifférents avant d'édlQer le grand système qui aurait embrassé toutes les connaissances pour les concilier avec les exigences des dogmes catholiques. Mais dès 1814, Lamennais, en songeant à PEsprit du christianisme, avait en vue probablement l'œuvre maîtresse qui devait être la préoccupation dominante de sa vie et dans laquelle devaient se résumer toutes ses expériences et toutes ses réflexions antérieures. C'est peal-ëtre cette œuvre, accidentellement transformée, qui a paru sons le titre d'Esquisse d'une philosophie (2).

Lamennais, toutens'adressant aux indifférents, ne perdait pas de vue cenx qui attaquaient le catholicisme sur le terrain politique. Il n'a pas encore fini de corriger les épreuves de \' Essai, ({\i"A re-

p (1) Blaize. I, 360.

(2) En 1832, OQ se montrait à Munich un manuscrit de Lamennais, Estai d'un syiOlme de Pliilosophie catholique. C'était le cours Je philosophie qu'il professa h Juilly, en 1S30 el 1831. Pour connaître |la genèse de VEsquisse, il fallait confrouter les Cahiers de Juilly, qui semblent avoir été écrits sous la dictés du maître, avec VEsquiste. C'est ce qu'a fait M. C. .Maréchal. Son travail, sous presse au momeal où j'écris ces lignes, aura paru sans doute quand on les lira.

prend sa plume pour faire front aux gallicans (1). C'est on chant livre qui est l'occesion de ce retour ofifensif, comme Ii même nous l'apprend dans une de ses lettres : n II y aura des gei bien aises et des gens fâchés, dit-il en parlant d'un arraDgemeiit espéré avec la Cour de Rome. Ainsi va le monde, et il en faut loB jours revenir à cette vieille vérité : que les hommes sont sots î Ua homme ou plutôt un sot, puisque c'est synonyme, s'est avisé di publier sous ce tilrc : De la nouvelle Eglise de France, un li' qui m'est tombé sous la main. Or, le dit livre, d'un bout à l'antre, est farci d'tmperlinences, d'ignorances, de bêtises, d'injures, et qô pis est, d'hérésies. Puisque j'avais tant fait que de lire, pa» tout entier pourtant, j'ai cru convenable d'en dire ma pensée à l'aulenr qui n'est autre qu'un M. de Bévi, ancien Président du Parlementde Dijon. M. le Président me dira peut-être : la Cour te blâme; vm je répondrai comme le fiacre : je m'en f... (2). »

Après une telle déclaration, nous ne sommes pas surpris que l'article débute par ces mots : a Quiconque a lu cet ouvrage d'as bout à l'autre a. l'on peut en croire mon expérience, acheté bi«a cher le droit d'en parler. Toutelois, je pardonne facilement à ruteur l'ennui que m'a causé sa triste coitipilalion ; mais je ne loi pardonne pas de même les diatribes contre le chef de l'Eglise ell« le clergé français (3) » .

Il est intéressant de voir ici Lamennais défendre le concordat qoe l'auteur déclarait entaché de nullité ; car il est de ceux qni « meltent les canons au-dessus du pape comme les prolestants melteot l'ËcriLure au-dessus de l'Eglise u, adn de ne faire que ce qu'Ut veulent (4). Le pape peut fout, seloR Bossuet, dans le cas de néce^ site ou d'utilité évidente. Cette nécessité a été reconnue par la nujorilé des évéques de France, qui ont donné leur démission sur là demande du pape, et par toutes les autres Eglises qui ont com-

(1) 0. compl., éd. Cailleus, t. VI, 177-186.

(2) Féli 4 Jean le 17 novembre 1817. Blaize, I, 298-299.

(3) 0. compl. , éd. Cailleux, VI, 277.

(4) Ibid., 179-180,

muniqué avec les évoques concordataires, II est faux d'autre part que le pape n'ait pas accédé au concordai librement. « Il est triste, dit Lamennais en terminant, d'avoir à réfuter de si grossières erreurs. Je dois en convenir cependant, l'auteur commence son livre par une vérité incontestable : a Je devrais plutât, dit-il, connais- « sant mon indignité, garder un perpétuel silence et me contenter « de confesser à Dieu mes péchés. » S'il ne s'était proposé de prouver que cela, l'ouvrage, quoique bien long, serait parfait et la preuve complète (1). »

Cette discussion permet de mesurer combien se sont changées an cours de la Restauration les positions respectives des ultramontains et des gallicans: ceux-ci, qui avaient d'abord vu dans le concordat un abus de pouvoir de la Papauté, comprirent bientôt le parti qu'ils en pouvaient tirer pour limiter ses droite. Lamennais alors pressa la Cour de Rome de dénoncer une convention qni, d'après lui, avait cessé d'être valable, depuis qu'elle n'était plus appliquée selon son esprit par l'un des contractants. I II est une autre question dont il a senti de très bonne heare tonte l'importance, celle de la liberté d'enseignement : dès 18i4, il avait Oélri l'Université Impériale. Le 22 novembre lSi7, parut un pelit pamphlet (2) dans lequel l'auteur reprenait enjes développant ies conclusions du précédent écrit. Voici quelles en sont les idées essentielles : l'auteur ne met pas en doute la nécessité d'ans éducation publique; a il ne s'agit pas de savoir, dit-il, s'il est à propos qu'il y ail une éducation publique, mais s'il esl désirable, s'il est juste qu'elle soil exclusive (3) i>. Il combat ceux qui accor- «ienl à l'Etat le privilège exclusif de l'éducation, ou comme nous «lirions aujourd'hui le monopole de l'enseignement. Une telle prét.ention de la part de l'Etat, quoiqu'elle eût trouvé sous le pagaisme moins d'obstacles dans les mœurs el la religion, a été à peu

(1) 0. compl., éJ. Cailleux, VI, 186.

(2) Premiers Mélanges {1819, p. 435-450), 0. cotnpL, éd. Cailleux, VI, 356-368.

prèsincoonue dans l'antiquité; elle date de la Révolution, et Napc lëon seul a pu la faire triompher. Elle est aussi absurde que dangereuse. La tendaoce intellectualiste des partisans du nionopoI« est très Ënement mise en lumière dans le passage suivant : » I] importe assez peu au bontieur de l'homme, et moins encore au bonheur de ta société, que son intelligence se développe au delà d€ certaines bornes; et la nature, plus sage que nos désirs, et mëm^ que nos institutions, ne permet, quoi qu'on fasse, qu'à très pecL d'hommes de dépasser ces étroites limites. Ceux-ci savent bien b^B procurer, sans que l'Etat s'en mêle, les secours dont ils ont besoin; et leur nombre est toujours comparativement si faible, que l'Et&t ne peut même et ne doit jamais s'occuper d'eux. Cela est si vrai qu'en toute école, les écoles spéciales exceptées, l'enseignement se borne à ce que tout homme, à moins d'être entièrement stupide, est capable d'apprendre, c'est-à-dire à presque rien. Les premiers éléments des connaissances composent toute l'instruction publique, parce que la plupart des hommes n'ont reçu, pour ainsi parler, que les éléments de l'intelligence. Si tous étaient doués d'une égale pénétration et d'une égale activité d'esprit, la société ne subsisterait pas un siècle, et la science tuerait le genre humain. C'est donc une bien niaise raison à donner en faveur de l'éducation exclusive, que la supériorité de l'enseignement. De plus, on se trompe beaucoup, si fl l'on croit que cette supériorité dépende du degré d'instruction des maîtres. Le meilleur maître n'est pas celui qui sait davantage mais celui qui sait forcer ses disciples à apprendre d'eux-mêmes ce que la nature leur permet de savoir ; et certes, il est étrange que dans le siècle des lumières, dans le siècle où il y a le plus de gens ■ armêsconlre la société et contre eux-mêmes, de demi-connaissances et de demi-talents, on s'imagine qu'il faille la puissance du gouvernement pour trouver quelques hommes en état d'enseigner à des enfants les éléments des mathématiques, et de leur apprendre à décliner musa (1). »

(1) 0. compl., éd. Cailleux, VI, 363-364.

Lamennais revendique ensuite avec force pour les pères de famille le droit de choisir le genre d'éducation qu'ils donneront à i leurs enfants. Si l'Etat usurpe leurs droits, il lui faut remplir les mêmes devoirs: « toutes les familles étant égales à ses yeux, il doit également l'éducation à tous les enfants et à tous une égale éducation ; autrement il est injuste envers ceux qu'il prive de ce bienfait ; il ne fonde pas une institution, il fait une [spéculation ; il vend aux riches avec privilège les connaissances, la morale, la religioD ; il établit la noblesse monstrueuse de l'or (1) ». Ainsi, l'auteur a prévu que l'enseignement ne pourrait être rendu obligatoire que du jour où il serait gratuit. Mais quelle est donc la fonction de l'Etal en matière d'éducation?» Le droit du gouvernement se borne à conseiller, à diriger, à offrir à tous sans contrainte les moyens d'instruction, à surveiller les établissements libres, à les supprimer même s'ils sont dangereux pour l'Etal, pour les bonnes mœurs, ou s'ils servent à propager des doctrines funestes à la société. I) De ce principe, Lamennais ne tire pas la conséquence que d'autres croiraient pouvoir en déduire: la neutralité de l'Etal en matière d'instruction religieuse. 11 vient de dire en elTet : u Les croyances et la morale sont du domaine de la religion; le reste est du domaine individuel (2). » Or, le gouvernement ne peut laisser tomber dans le domaine individuel les croyances et la morale; il doit au contraire garantir le monopole de l'cnscignemenl moral et religieux à la religion, c'est-à-dire au catholicisme, et combattre les antres doctrines, qui toutes sont funestes à la société, Voili^ par où Lamennais, en soutenant une thèse libérale, rejoint et dépasse les ultras. C'est l'article 14 de la Charte qu'il octroie provisoirement à rindividiiahsme.

Si, en l'abseoce de tout autre document, il fallait juger de l'état d'esprit de Lamennais par ses opuscules et surtout par VEssai, on serait exposé à commettre sur son compte d'étranges erreurs.

(1) O. compl., éd. Callleoi, VI, 365.

(2) Ibid,, 366.

Tandis qae son livre respire la force et communiqae à tous la vie dont il est plein, son Ame est la faiblesse même, car toute son énergie s'est comme écoulée dans son œuvre. Certaines pages, toutefois, qui datent de cette époque, trahissent un abattement profond : ce sont des réflexions qui lui furent suggérées par le traité de Cicéron sur la vieiUesse (1). 11 critique amèrement cet ouvrage qui (( n'est bon, dit il, qu'à endormir de vieux enfants dans une sotte admiration d'eux-mémea et dans une plus sotte persuasion du respect et de l'amour qui sont dus aux agréments de la oaducité et aux perfections delà décrépitude (2) ».I1 faut noter que ce qui l'effraie surtout dans la vieillesse, « c'est la dépendance où elle nous met d'autrui s. Si les hommes paraissent en général durs pour les vieillards, il ne faut pas trop leur en vouloir, puisque « ce sentiment indélibéré > est « une preuve de notre grandeur... L'être immortel ne se reconnaît pas dans un cadavre (3) ». « Voyez, dit-il en terminant, le soleil terne et pâle se coucher au milieu des nuages : c'est l'image de la vie, mais elle n'a point de seconde aurore (4). » Celte conclusion désolante est remarquable, car on en trouve rarement de telles chez Lamennais. D'ordinaire, alors même qu'il est obsédé par les idées les plus sombres elles plus déprimantes, on le voit se redresser tout à coup, et se reprendre a espérer.

Ce qu'il dit de Y Essai n'est pas moins signiQcatif : il déclare qu'il n'est pas dupe de ce qu'il fait ; son livre ne sera pas plus utile que lanl d'autres, il ne connaît pour sa part a qu'un livre gai, consolant, qu'on voit toujours avec plaisir, c'est un registre mortuaire (K) ». Hais il a beau prétendre que c'est pour lui un sup-

(1) Œuvret posthumes de F. Lametmais publiées selon le vœu de l'auteur par E.-D. Forgues, mélanges philosophiques et politiques. Paris, Paulin et Le Clicvalier, 1856, in-8°, p. 299-303.

(2) Œuvres posthumes, etc., p. 299.

(3) Ibid., p. 302.

(4) Ibid., p. 303.

(5) Féli à Jean, le 18 mars 1817. Blaizb, I, 269.

jplice d'écrire (I), on a peine à croire qae cet ouvrage, capable de ^éveiller un mort (2), ail été composé avec un tel dégoût (3). Nous Avons vu combien il redoutait de se mettre au travail ; mais, tme fois son imagination échaulTée, il a dû maintes fois éprouver la très haute jouissance attachée à la production intellectuelle, et Du'il est donné an génie de connaître duns tonte sa plénitude. Il est [Trai qne ces rares instants furent rachetés par des heures d'an- [goisse ; telle était la mobilité de son esprit, que, dans une même {onrnée, les sentiments les plus divers l'agitaient. Ainsi, les dames les Feuillantines ne se doutaient guère que le jovial Mennais, si [c gai », si « caustique (4) », était alors « suspendu par un cheveu inr l'abîme du désespoir (5) », et que sa raison fut prés de sombrer. Le grand écrivain, loin de paraître soucieux, ne dédaignait u de s'abaisser, avec ses nièces et les autres pensionnaires de l'établissement, à mille enfantillages, que le grave biographe de l'abbé Carron juge d'an genre trop écolier pour oser les rappor- [ler (6). C'est lui encore, qui, incapable de s'astreindre aux obligations mondaines, n'a pas mémo le courage de rendre visite à

(!) Blaize, I, 282.

(2) rd.. Ibid., 318.

(3) « Je n'aime point à écrire et je ne fais que cela. Mon ouvrage sera tout neuf el n'en vaudra pas mieux peut-être. S'il était bon, il tiendrait lieu de toute une bibliothèque. Mais la beauté même du sujet et son ^tendue est un terrible écueil. Je touche & la fin du premier volume qui fenra 500 pages. La partie la plus neuve formera le commencement du deuxième volume. L'ouvrafçe de Pascal doit se retrouver presque en tatier dans le mien, el n'en fera pas la moitié. Il y a bien de l'iaconvé- Bient et non moins de difficuttés à abréger de la sorte. Enfln, tu en ingéras. Trente fois, j'eusse laissé la chose là, si Teysseyrre ne m'avait pressé de continuer. Du moins ne suis-je pas dupe de ce que je fais.

jD'esl quelque chose; et après tout, la Providence peut tirer d'un maua livre d'utiles effets. » Blaize, I, 278-279.

(4) Roussel, 1, 102-103.

(5) Id., ibid., 100,

(6) Vie de l'abbé Carron, etc. 560, note.

Chateaubriand (1) ; il ne peut consentir à s'en aller de porte ea porte recevoir et distribuer l'ennui qu'il préfère attendre an coin de son fea (2). Mais le farouche solitaire charme ceux qui l'approchent, car son cœur est plein d'une infinie tendresse ; ce misanthrope, enfin, est charitable : il avait, dit-on, à son service en ce temps-là, un petit Juif, qu'il instruisit et baptisa lui-même.

Semblables à ces heureuses contradictions par lesquelles on échappe aux conséquences de certaines doctrines, tous les contrastes, qu'offre la nature de Lamennais, lui ont permis de survivre à une crise dont, logiquement, la folie on la mort devait être le terme.

(2) RoDSSÊL, 1, 121-122.

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