‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 15 sur 45 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Erreur des contemporaias sur le compte àe Lamennais. — Ils ont prêté à l'homme lea qualités de l'écrivaio. — Il a'a que les apparences de la volonté, — et de l'orgueil, — Des circonslanoes particuHi^res expliquent le changement aurfeou entre 1816 et 1832. — Tristesse physique. — Il ne la cultive pas. — Rapport de son tempérament et de ses idées. — Optimisme IrCs nel en philosophie, — mêlé de pessimisme en histoire. — Le mysticisme de Lamennais ne l'empêche pas de comprendre le rate social de la religion et d'en (aire l'apologie à ce point de vue. — Besoin d'uoilé : — l'harmonie des volontés a pour condition l'unité de la foi. — Rûle do la Papauté. — Tendance démocrati()ue commune à Lamennais et îi Rousseau. — Lamennais individualiste né no poursuit pas seulement l'individualisme dans la spéculation mais dans la pratique en t&cbant de faire de sa vie une logique en acte.

Qaeis sonl les traits essentiels de la physionomie morale de Lamennais? Dans quelle mesure ont-its pu être modifie's par les circonstances? Quels rapports enfin existent entre son tempérament et ses idées? Telles sont les questions auxquelles nous devons niaiDlenaat essayer de répondre.

Il semble qu'après avoir lu ce qui précède, on ne sera pas tenté de voir la faculté maltresse de Lamennais soit dans la force de sa volonté, soit dans Timmensilé de son orgueil. Ce sont Eà pourtant deux opinions traditionnelles : plusieurs de ses contemporains exaltèrent l'héroïsme dont, suivant eux, il fit preuve, quand il résolut de rompre avec son passé, préférant briser d'anciennes relations, renoncer au rang qu'il tenait dans l'Eglise de France, repousser les offres les plus séduisantes, dédaigner même l'intime satisfaction qu'une attitude bunible pouvait oiïrir à son amour-propre, plutôt

que de payer tout cela au prix d'une lâche complaisance à des idéet qu'il estimait fausses autant que funestes. D'aulres, condamnant aon obstination orgueilleuse, puisèrent à pleines mains dans son œuvre, y trouvèrent de quoi l'accabler, le traitèrent enfin avec la rigueur dont lui-même avait usé à l'égard de ses adversaires. Lamennais, à vrai dire, ne mérite ni tous les éloges, ni tous les reproches .{u'on lui a prodigués. La puissance de son génie n'avait d'égale que la faiblesse de son caractère. Mais ses contemporains tombèrent dans une erreur commune, en prêtant à l'homme les qualités de l'écrivain (1). Ils auraient pourtant dû être avertis par la surprise qu'ils éprouvaient quand, après l'avoir lu. ils venaient à faire sa connaissance : ils s'attendaient à trouver un orateur; manières aisées, attitude noble, Toix chaude et sonore, et cet air d'assurance particulier aux hommes qui se sentent ou se croient arrivés, tels sont à peu prés les qualités, dont les lecteurs enthousiasmés de VEssai se plaisaient à orner la personne même de l'auteur (2). Ils hésitaient à reconnaître sous les traits de ce petit homme malingre, vêtu d'une vieille redingote mal coupée (3), et qui marchait à pas inégaux (4), penchant vers la terre une face anguleuse, jaune et parcheminée, od luisaient d yeux vifs, le triomphant apologiste de la religion (5).

(1) Sainte Foi, Revtie du monde catholique, 10 janv. 1862, t. H, p. 140.

(2) u En lisant l'£Hat', disait M"*' de Vaux, je m'étais imaginé une espèce do colosse, superbe, puissant et beau. » Le Conlemporain, l" mai, 1882, p. 769.

(3) ■< Qu'on place M. de La Mennais dans une assemblée d'ecclésiastiques, avec Bik redingote brune, sa culotta courte et ses bas de soie noire, on le prendra pour le sacristain de l'Eglise. » Lacordaire à Boissard, le 3 Juin 1823. Z,f/(r«.inoui'c//», publiées parMadame Victor Ladey, et M. P. DE Vyré. Paris et Lyon, 1895, in-12 f. Yidor Hugo raconté par un témoin de ta vie. Paris 1863 (3« édit.) T. Il p. bO.

(4) Cf., et le mol de Sainte-Foi : « Si marche est une course. Bon rire un craquement. <• Revue du monde catholique, II, p. 442.

(5) On peut... juger de mon élonnemeni, lorsqu'au lieu du maître à qui je prêtais un front oh la piété tempérait l'orgueil, je me trouvai en face d'un petit bourgeois malingre et mal vêtu, dont la face parcheminée rappelait celle d'un ancien procureur aussi poudreux que ses dossiers...

Sa gaucherie el son air de <i sacrist&in ■ le firent prendre parfois pour un de ses gens (1). Timide en ef!et, devant les étrangers, il s'embarrasse el ne sait que dire, a il a l'air bêle (2; ». Mais lorsqu'il est Bùr qu'on vient te trouver pour s'instruire (3), il consent à causer, ou plulât à disserter, car si, la plume à la main, il est doué de l'éloquence que l'on sait, quand il ouvre la bouche, il parle comme un livre (4). Pourtant, l'impression déravorable ne tardait

Des trailB anguleux et des lèvres plissi^es semblaient révéler la présence des passions violeotes mais sans grandeur, et l'ensemble de la personne me laissa les plus mesquines impressions. » L. de Cauné, Souvenirs ds ma jeunesse au ternp» de la Uestauration . Paris, Didier, 1872, in-8, p. 250. « Je vis, dit Turquety (c'était en décembre 1833), un vieillard d'une taille au-dessous de la moyenne, figure maigre et ridée, front austère et Jauni comme le front d'un trappiste. Mais ce qui me frappa le plus, c'étaient ses yeux qui luisaient comme des escarboucles. » F. Saulmbr, Ln vie d'un poêle. Edouard Turquety. Paris, Gervais, 1885, in-12, p. 100. Le cardinal Wiseman écrit de son uûté : « (1 est difficile d'expliquer le secret de TinQuence que Lamennais exerçait sur ceux qui l'abordaient. Certes son aspect n'avait rien d'imposant : Il était cbétif, petit, d'attitude commune, sans autorité dans le regard, en un mot sans grâce extérieure. C'était donc dépourvue de tout prestige que sa langue, organe puissant, traduisait une merveilleuse succession de pensées à la fois claires, profondes el fortes. J'ai eu parfois, à différentes époques de sa vie, de longs entretiens avec lui ; et toujours je l'ai trouvé le môme, la (éle penchée en avant, les mains jointes devant lui. » Let quatre derniers Papes, cité par Spuller, p. 63.

(1) Le Contemporain, l" mai 1882, p. 769-770.

(2) Cf. supra, p. 203.

(3) i< Il a la timidité et l'embarras d'un enfant : il ne pourra ni parler, ni chanter en public ; il ne saura pas même se présenter. Si vous le regardez, voua le gênez ; si vous le louez, vous l'embarrassez el le réduisez au silence. Que faut-il donc faire avec lui ? L'écouter, soulever de temps en temps sa pensée par quelques-unes de ces objections oil Tespril semble s'avouer à demi vaincu et demander ù. son interlocuteur le complément d'une pensée qu'il ne peut achever seul. » Sainte-Foi, Revue du monde catholique, H, 442.

(4) « Sa conversation produisait l'efTet d'un beau livre dont les pages se seraient tournées d'elles-mêmes devant les auditeurs surpris. » A«

pas à s'effacer ; car il avait ooe de ces c imaginations fortes » qai « exercent aisément une sarte de domination sur les autres hommes (1) » ; il les aubjugaail aussi par la puissance de sa dialectique ; enfin, sa vigueur morale paraissait d'autant plus grande que sa complexion était frêle. Sainte-Beuve exprime donc l'opinion des disciples de Lamennais quand il le juge < celui des homme» de notre temps, qui offre le plus magnillque exemple de cette anion consubslanlietle et sacrée de la volonté cl de l'intelligence sous le Bceaii de la foi (3) ». Au début de son article, il cite le passage sui> vant extrait d'une lettre que lui-même avait reçue de Lamennais : « Vous êtes h l'tlge où l'on se décide ; plus tard, on subit le joug de la destinée qu'on s'est faite ; un gémit dans le tombeau qa'on s'est creusé, sans pouvoir on soulever la pierre. Ce qui s'use le plus vit* en nous, c'est la volonté. Sachez donc vouloir une fois, vouloir fortement ; fixez votre vie flottante et ne la laissez plus emporter à tous les souflles comme le brin d'herbe séchée (3). > Lamennais, en écrivant ces lignes, regreltail-il encore de ne pas s'être décidé seul, quand il en était temps? Un pourrait le croire, car nous avons surpris déjà l'expression réitérée de ce regret, mais ce qui est certain, c'est qu'il n*a pas su, lai non plus, vouloir fortement, pour une cause, il est vrai, opposée à celle qui paralysait la volouté de Sainte-Beuve. 11 péchait, en effet, plutôt par excès que par défaut d'énergie; il cédait à des impulsions très vives, contre lesquelles son tempérament maladif le laissait peu réagir; entraîné par ses idées qui l'obsédaient, il avait peine à les contrôler. Sainte-Beuve, à force d'examiner les siennes, restait dans l'indécision ; et taudis qu'il n'agissait pas, Lamennais, au contraire, donnait le spectacle d'une activité, le plus souvent irréfléchie, mais qu'il est naturel de confondre avec la volonté, dont elle a les effets apparents.

Nettement, Histoire de la Litléralure française sous la Heslauratitm, Paris, II, 210.

(1) Blaize, I, 318.

(2) Portraits contemporains, 1, 201.

(3) Ibid., 128, cf. Bibt. de la corresp.,

De Torgaeil aussi Lamennais a les apparences pins que la réalité, j'inlrépidité d'affirmation qu'on lui reproche marque moins un vice ie son cœur que la limite .de ses facultés critiques. Nous n'avons •«lécoaverl en lui ni ce désir d'être le premier, ni ce mépris de l'opinion publique où se complaît l'orgueil. Son humeur est d'ailleurs irritable et fantasque ; la moindre contradiction le blesse, il est "très jaloux de son indépendance. Mais il ne prétend pas justifier ces penchants et les fonder en droit par la considération de sa supériorité ; il les combat sans cesse, il y voit une preuve de sa mi- ■sère, il se désole de ne point pouvoir immoler décidément son amour-propre,» qui renaît sons le couteau )i. S'il y a li^ des germes d'orgueil, Lamennais évite les occasions propres à les développer : il n'entre qu'à regret dans une voie où son génie pourra se di^ 1 ployer à l'aise, car il entrevoit les dangers auxquels la passion de vaincre expose le polémiste. Agé de trente-deux ans, il avoue qu'il a besoin de quelqu'un qui le dirige, à qui il puisse «dire absolument tout». Or, brusquement, ï'Essai sur l'Indifférence \b. le mettre en B-Voe, et de toutes parts, on viendra le consulter comme un des représentants les plus autorisés de la pensée catholique. La conscience qu'il a de sa faiblesse ne va-t-elle pas s'atténuer, quand ceux qui auparavant le guidaient, marcheront à sa suite et l'applaudiront 7 Comment pourra-l-il douter de la valeur de ses doctrines,

■ s'il les voit approuvées par des esprits d'élite ? Pour ne pas être enivré par leurs éloges, moins flatteurs que certaines critiques, et pour résister à un entraînement naturel, c'est un effort surhumain qu'il devra s'imposer. L'a-l-il tenté et ses forces l'ont-elles trahi ? Le peu de volonté qui lui avait été donné s'était-il usé dans la crise qui précéda son ordination, et d'où il était sorti trop meurtri pour affronter semblable lutte ? Toujours est-il qu'au moment de couronner le sacrifice qui lui avait tant coûté en 1816, il ne donna pas une seconde fois l'exemple d'un grand renonce-

■ aient. C'est dire assez que, sous le rapport de l'humilité, le Lamennais de 1816 ne faisait pas prévoir celui de 1832 et qu'il n'était pai atteint, dès le début, d'un incurable orgueil.

Au contraire, sa trlsleai^e était Déeavec lui. Il apportait en venant au monde une aptitude à BOufTrir (I) qu'explique en grande partie son tempérament, mais que favorisèrent l'isolement qu'il chériâsail et la mélancolie qu'un ciel voilé répand sur le paysage breton : car, plus que la mer dont les Qols grondent ou s'apaisent toat d'un coup, et mieux que les longues forêts dont la vie silencieuse parait immobile, ce ciel bas et gris, dont la monotonie est faite du moavement de ses nuages, représente à une « t\me fatiguée d'elle-même » le perpétuel écoulement de toutes choses. Lamennais, de très bonne heure, aspire à quitter ce monde où il ne se sent pas bien, et son imagination lui en suggère de plus beaux, peuplés d'êtres fantastiques et dociles {i). Mais il a réagi toujours contre le penchant qu'il éprouvait à s'absorber en sa tristesse, contre la tentation d'eO' prolonger indélinimenl par la rêverie le charme étrange.

Il n'a pas comme Chaleaubriand les arrière-pensées littéraire» qui s'accommodent de celte langueur d'àme, et d'autre part, lesexi-

(1) C'est ce qui lui a permis de sentir d'une manière si profonde ce qu'il appelle la grande loi de souirrance-: < Si j'étais près de vous, écrivait-il un jour h M*"' Cotta, je vous parlerais d'une grande loi à laquelle on Tait généridemenl bien peu d'attention et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage ; c'est la loi de souffrance sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache point les hommes les uns [aux] autres; il faut qu'ils aienl souffert ensemble pour s'aimer autanl qu'ils sont capables d'aimer. Ditns les arts, dans les lettres, dans le monde, toujours et partout, la joie est stérile; c'est la douleur qui enfante presque tout ce que les bornmes admirent, et la vertu qui est la beauté par excellence <> se perfectioane dans sa souffrance », dit saint Paul. Heureux ceux qui pleurent .' Il y a plus de vérité dans cotte parole quo dans les innombrables traités de philosophie sur le souverain bien. » Lettre du 18 juillet 1S20, cf. Bibiiogr. de la Corresp.

(2) i< J'éprouvais comme un vrai bonheur de me savoir inconnu, je me trouvais comme plus à l'aise dans la vie. Seul, au milieu de nos forêts, mon imagination les peuplait d'êtres fantastiques ; elle animait cette agreste et sauvage nature et se créait un monde à ton gré. » Lamennais h Benoît d'Azy, La veille, p. 63.

"gênceBles plus profondes de ea nature y sont nettement contraires; il a besoin surtoul de croire et d'agir. Le problème de notre destinée n'est pas à ses yeux une douloureuse énigme ; car non seulement, comme chrétien, il ne doute pas de l'excellence da christianisme, mais en tant que penseur et sur le terrain proprement philosophique, il ne semble pas avoir mis en question l'hypolbëse Bpirilualisle. L'optimisme métaphysique s'impose à son esprit avec

|nne telle évidence que dans le temps oii Schopenbauer se propose de montrer que le mal est au cœur et à la racine de tout (1), Lamennais n'envisage même pas la possibilité de l'bypolbèse pessimiste. Dans le second chapitre de VEssai, il prend à partie ceox qui, estimant la religion nécessaire au peuple, la croient laasse. Lorsqu'il tes amène à convenir que, d'après leurs principes one erreur est la condition de l'ordre social et la vérité un dissolvant, il pense triompher, comme si ces adversaires allaient reculer devant celte conséquence qu'il trouve, lui, absurde, parce qu'il •appose universellement admis ce postulat que le vrai ne peut être le mal. Son argumentation n'atteindra donc pas les pessimistes, soit qu'avec l'auteur de Candide ils voient dans la religion pratiquée par autrui un gage de sécurité pour eux-mêmes, soit qu'une plus grande délicatesse morale les porte à juatiBer par an sentiment très distingué leur altitude ài l'égard d'une religion qu'ils dédaignent en afTectant de la respecter : la pitié, diront-ils, les empêche de combattre une croyance, jugée bienfaisante en même temps qu'illusoire.

B Sa « mélancolie aride et sombre s n'a donc pas inDué sur ses conceptions métaphysiques ; mais elle explique en partie les démarches de sa pensée, cor il affirme son idéal d'autant plus résolument que la vue des réalités l'attriste et l'écœure davantage. Or, ion imagination qui assombrit ce qui l'entoure pare les objets lointains des plus belles couleurs (2). Au réel ainsi déformé il imposd les lois de sa pensée, et croit que la logique gouverne le monde.

(1) Le monde comme volonté et comme représentation parut en 1819. '2> Cf. la lettre à M" Coltu du 28 décembre 1823, V. fiiW. de la Corr.

De là vient qu'il insiste sur ce principe, que, selon lui, on ne saura jamais assez : u Tout sort des doctrines (1) ». La complexité des choses morales le choque à l'égal d'une absurdité, que volontiers il supprime, en rangeant les hommes dans deux catégories nettement tranchées, celle des bons et celle des méchants.

U met au service de la cause qu'il défend cette psychologie simpliste et toute manichéenne (2). Si, par exemple, le catholicisme est le vrai, en dehors de celte doctrine, il n'y a qu'erreur et mensonge, et si la vérité peut être connue de tous, ceux qui la méconnaissent sont également coupables ; en vain essaye-l-on de distinguer entre eux : protestants, déistes, athées, tous sont des orgueilleux plus ou moins conséquents. De même encore, s'il y eut un temps où le catholicisme a régné souverainement, il est impossible que cette époque n'ait pas été très prospère; et l'écrivain en conclut que, grAce à « une constitution la plus parfaite qui fut jamais », la France a goûté « quatorze siècles de gloire et de bonheur » (3). Ajoutant même « à l'autorité du raisonnement l'incontestable autorité des faits (4) i, il ne craint pas d'avancer

(t) Essai sur l'Indifférence, 0. compL, éd. Cailleuz, I, 2.

(2) « Le caractère de cet homme Crainent, dit Renouvier, était un mélange de grande boalé, de aai'veté rare et d'un certain fanatisme intellectuel qui... lui reodaieat difliciles les Justes appréciations du mérite et des fautes des hommes eu égard à leur nature, aux antécédents et aux situations. Conséquent à sa thèse du bien et du vrai inséparables du lout tel ({u'il se développe, il croyait que le mal n'altère pas le caractère général de la création, qui n'en cootinue pas moins son évolution régulière et n'en est pas moins régulioremaot conforme au plan divin ; mais il proooaçait en conscience l'excommunication morale contre les individus dont l'action retardatrice, en les séparant, comme aurait dit Rouseau de la Volonté générale, les plaçait hors du grand corps de rbumanité où le Bien loi paraissait résider. De là ses jugements absolus et si durs, les termes de réprobation prodigués dans ses écrits populaires. » Renouvieb, fhilospphie analytique de l'histoire, Paris, 1897, t. IV, p. 99. Cf Renan : Essais de morde et de critique. Paria 1860 (2* éd.), p. 144-145. *

(3) Essai sur l'indifférence, 0. compl., éd. Cailleux, I, 329-330.

(4) ibiti., 174-175.

que, « malgré les désordres parlielg et de légères déviations, l'Earope s'avançait vers la perfection oi le christianisme appelle les peuples comme les individus, lorsque ta Rérorme vu-t Bubilement arrêter ses progrès el la précipiter dans un abîme où elle s'enfonce tons les jours, et dont nous ne connaissons pas encore le fond (1) ». Ainsi, avec Lamennais, la logique a lonjours raison de l'histoire. Tout donc était bien au Moyen Age ; mais acluellemenl la société, en proie à l'indifférence religieuse, est condamnée à périr; ou bien le christianisme, qui est impérissable, triomphera, el de nouveau sauvera le mon>1e. Dans des circonstances aussi graves, il sembla que le chrétien n'ait plus rien à attendre que d'une intervention providentielle. Doit-il donc «e retirer an fond d'un monastère pour implorer l.i clémence divine en faveur de l'humanité délirante? Lamennais daiis ses lir^ures de découragement est tenté de le croire; mais si le mystique qu'il y avait en lai était près d'accueillir cette solution, l'homme d'action la repoussait toujours. Les misaions lointaines l'attirèrent aussi, mais il comprit à la fin que sa voie n'était pas là, car il avait trop de conflance dans l'efficacité de la doctrine catholique puur ne pis espérer que la société serait régénérée du jour où l'on aurait réconcilié tous les esprits dans l'unité de la foi. Démontrer la valeur sociale du christianisme, telle fut la tâche qu'il se proposa de remplir en écrivant VEssai. Non qu'il en ait méconnu les bienfaits dans l'ordre purement moral. Son expérience personnelle le servait trop bien à cet égard ; et il rappelle maintes fuis dans ■on livre que le christianisme, en développant la vie intérieure, a produit les plus grandes vertus. L'accent avec lequel il parle de ces Œ délicieuses larmes de l'attendrisse ment (2) » ne nous tromperait pas, quaud nous ignorerions la préface du Guida spirituel (3); et

(1) Emoî lur rindiflérence, 0- compL, éd. Cailleux, I, 7.

(2) lbid..^?0.

(3) Et toutes If 9 l°ttres à Brute. Eu 1819, il écrit ces lignes r«marquables sur la prière qu'il Jupn Bupéncure à l'action : i< L'action noua frappe davanloge, elle nous parait plus utile parce que nous nous imaginons faire nous-méme ce que Diea seul fait.» LiVEiLLE,un Lamennais inconnu, p. 61

lorsque, reprenant les termes mômes employés par l'abbé CarroD dans une lettre citée plus haut, l'auteur déclare que i le cœur da chrétien est une fêle continuelle » (1), ou lorsqu'il nous dit ce qu'est un prêtre (2), l'onction de telles pages offre, il est vrai, un étrange coutraste avec l'amëre tristesse de celui qui les écrivait, nous savons pourtant (]u'il y a là tout autre chose qu'une amplification oratoire. Mais il faut noterque, même alors, Lamennais ne perd pas de vue son but, et que ces considérations tendent à montrer combien le christianisme rend les hommes plus sociables et faciles à gouverner. L'apologiste est donc moins frappé de la souplesse avec laquelle la religion catholique sait s'adapter aux divers besoins de chaque individu, qu'il n'admire l'unilé de la doctrine qu'elle impose à tous. De même que l'optimisme de Lamennais s'oppose ù sa tristesse, les exigences de sa raison, qui aspire à tout unifier, contrarient rindt''pendance de son caracti^re. Pour lui, l'homme isolé est un être inconcevable ; il n'existe que par la société et pour elle. Or, les membres d'une môme société, s'ils veulent vivre en bonne iutelligence, doivent penser les mêmes choses, car s là où il n'y a pas d'unité, il y a séparation, opposition, combat, désordre et malheur (3). » Les gouvernements doivent donc imposer à tous les dissidents des marques de dt^férence à l'égard de la Térité, dont le Souverain Pontife est le dépositaire. Chef suprême de la chrétienté, son autorité est uniquement spirituelle; certes, il y eut des abus durant le Moyen Age, les papes ont empiété sur le temporel des rois, qui durent se garantir contre ce péril ; mais le péril est retourné aujourd'hui, et c'est le pouvoir spirituel du pape qui se trouve menacé par les gouvernements. Lamennais redoute tout ce qui pourrait l'amoindrir et condamna les tendances particulariates des églises nationales, qui permettent aux souverains d'usurper la puissance spirituelle et de donner une sanction reli-

(t) 0. compl., éd. Cailleux, I, 262.

giense à leurs moindres caprices. Il faut donc, pour garantir la liberté de tous les sujets, que l'autorité du pape soit forte et respectée ; car, placé au-dessus de tous les intérêts lerreslres, il est le juge suprême auquel il faut qu'on ait recours en cas de conflits; les souverain!:, en présence de leurs sujets, sont juges et parties et leurs décisions peuvent être injustes, au pape seul il appartient de prononcer en dernier ressort pour établir l'équilibre en faveur de l'opprinié contre l'oppresseur.

Par cette délîance à l'égard du pouvoir civil, Lamennais se rapproche des libéraux, mais il ne se confond pas avec eux, el la manière dont il juge le gouvernement de Louis XVIII en est la preuve ; on ne parlait alors que de tolérance et de libéralisme, mais en vain espère-t-on que les hommes voudront les mêmes choses quand ils auront des opinions religieuses, philosophiques et sociales toutes différentes et que leurs intérêts varieront avec leurs idées. Le gouvernement ne doit pas observer la neutralité religieuse, et ne le peut pas ; s'il se dit tolérant, il n'est qu'un a despotisme faible (1) » ; dans la nécessité où il se trouve, pour gouverner, de sacrifier des intérêts à d'autres intérêts, il devrait sacrifier résolument ceux de l'erreur à ceux de la vérité. Au contraire, il est forcément injuste si, proclamant pour tous une égale liberté, il tolère également les droits de la vérité et les prétentions de l'erreur. D'un tel gouvernement, il faut obtenir une tolérance complète, c'est-à-dire l'abdication ; el, comme l'anarchie ne peut durer, il se produira une crise d'où sortira un nouvel état de choses (2), soit QD changement de dynastie, soit une conversion de souverain

(1) n écrit déjà le 7 juillet 1814 : « J'ai biea peu que l'heureuse révolutioQ se borne à l'écbaoge d'un despotisme fort contre un despotisme faible. » Blaize, I, 150.

(2) 11 écrit le 19 décembre 1817 : c Tous les partis ne savent pas trop ce qu'ils veulent, mais persoDue ne veut de ce qui est. Pour moi, je désire la liberté de la presse, non que je la croie bonne en elle-même, mais parce qu'elle existe de fait pour le mal et pour le mal seul ; et encore parce qu'elle hfttera l'époque d'une crite désormais inévitable. »

compreDanl enfin que, pour remplir sa mission, il ne doit pas se contenter de régner, mais vouloir aussi gouverner. Or, il ne gouvernera bien que s'il s'appuie sur un clergé tout ensemble éclairé et indépendant.

Quand on aura noté que l'indépendance réclamée par Lamennais est celle d'un corps dont il fait partie, et que ce polémiste a un intérêt personnel à revendiquer la liberté de la presse, il n'en restera pas moins vrai que, selon lui, le gouvernement doit être assez fort pour imposer à tous le respect de la vérité qui, considérée au point de vue social, s'appelle la justice. C'est là selon lui l'idée féconde et positive qui doit être le but de nos efTorts, tandis que la liberté, telle que l'entendent les libéraux, est uu principe d'anarchie. On ne peut, en iitolant les individus les uns des autres, obtenir l'harmonie sociale ; or, les libéraux ne se préoccapent que de briser l'unité, d'éparpiller les forces vives de la nation. Pour alTaiblir la souveraineté, ils la divisent, pensant ainsi éviter toute contrainte. Peu leuri importe d'ailleurs que quelques-uns, mieux armés, triomphent trop aisément dans ces conditions et abusent de leur victoire, car ils préfèrent aQronter les risques de la concurrença plutôt que de recourir h l'intervention de l'Etat, dont l'elfet certain leur parait être, en assurant plus de sëcurilé à tous, de paralyser les plus forts, qui seuls les intéressent. Lamennais tâche au contraire de restreindre les privilèges de quelques-uns au profit de la multitude des faibles. Il se rapproche par là de Rousseau, dont il attaque pourtant les principes individualistes (1). Mais tandis que celui-ci Fait résider la souveraineté dans la volonté générale, Lamennais la partage entre le Pape et les princes qui respectent les droits de leurs sujets dans la mesure même où ils reconnaissent la suprématie du pouvoir spirituel. Ainsi, les deux écrivains essaient d'enrayer les progrés de l'inégalilé parmi les hommes et d'en

(1) Cf. Vintrodudion da Contrat social, noav. éd. par Georges BeaulavoD, Paris, soc. nouv. de librairie, 1903, in-i3. La question du llbéra- Jltme de Roasseaa y est très nettement élucidée.

Allénaer les efTets (1). Malgré de profondes divergences, ils out l'un et l'autre un idéal social el démocratique. La valeur pratique de leurs idées est assurément contealaiiie ; car, mettant une vigoureuse logique au service d'une imagination de poète, ils ont constrail des systèmes dont l'ensemble est aussi imposant qoe l'intention de leurs auteurs est généreuse, mais qui, s'adaptant mal aux réalités dont ils ont un égal mépris (2), aboutissent à des résultats positifs, parfois directement contraires au but poursuivi. Rousseau ne se dissimulait pas que la réalisation de ses idées sociales supposait des condilioDs très rares (3). Mais Lamennais critique les penseurs qui se résignent à bâtir dans t'abstrait des systèmes qu'ils savent inapplicables; il en veut surtout à ceux pour qui « il y a la doctrine des livres el la doctrine des actions (4) t. S'il ne dépend pas de nous de rétablir la constitution politique

I Lamennais est, comme Rousseau, de ceux qui font de l'égalité la condition roénie de la liberté, loin d'opposer les deux termes. « La liberté, dit-il, c'est la jouissance commune, égale, de tous les droits qui appartlenncDl & l'bomme dans une fraternité générale » (lettre du 30 mars 1S33 au général Donnadieu). Cette lettre est bien postériouro à l'époque où je considère les idées do Lamennais, mats je crois que si dans l'inlervalle il a changé d'attitude, il ne s'est pas transformé et que ces changements mômes s'expliquent par le fait qu'il a persisté dans ses convictions politiques. Or, si Ton admet le système de M. Beaulavoo, la conception de la liberté londée sur l'égalilé est la seule vraiment libérale. (0. c, p. 54 et 55.) O'où il suivrait que Lamennais aussi serait libéral. Toutefois, il me semble qu'étant donnés les anlécédenls de Rousseau, on peut admettre qu'il se préoccupe aiant tout d'assurer thiorxquement les droits de l'individu dont le consentement est requis pour rendre valable le pacte social; tandis que Lamennais considère la société comme antérieure et supérieure à l'individu dont elle est la raison d'être. Ainsi Rousseau resterait individualiste même en écrivant la Contrat tocial, el Lamennais, durant sa carrière accidentée, n'aurait jamais cessé de rechercher cette « grande unité», dans laquelle doivent se confondre toutes les volontés particulières.

(2) Beaulavon, p. 31.

(3) Id., p. 47.

(4) Blaizb, I, 296.

qui nous paraît la meilleure, nous pouvons du moiDs, selon lui, accorder dos actes avec nos maximes.

Mais une telle conciliation était eingolièrement malaisée pour Lamennais, car cet adversaire constant de l'individualisme est un individualiste né ; ce même homme, qui recourt an principe d'autorité' pour imposer à tous l'unité dont sa raison est éprise, aimerait mieux habiter un grenier que de perdre son indépendance; il ne peut s'astreindre sans les plus grands efforts à observer une discipline. Or, malade et chélir, il a voulu mettre dans sa vie la logique qu'il avait dans l'esprit. Non content de dérendre l'autorité spirituelle dn pape, tout en conservant à son égard one certaine liberté d'action, il lui a tout donné; malgré ses répugnances, il a voulu renoncer à ses privilèges de laïque ; cet admirateur de Pascal n'jgnurait pas, en efTet, qu'une apologie de la religion chrétienne n'a toute sa force, que si elle trouve dans la personne même de l'apologiste une confirmation vivante. Mais en voulant, par sa conduite, illustrer ses de'monslrations abstraites, n'a-t-il point placé trop haut son idéal et voulu plus qu'il ne pouvait? Son histoire douloureuse nous le fait savoir assez clairement déjà, au moment où nous la laissons.

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