‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 3 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lis ORISINES

Famille de Lamennais. — Sa grand-mère maternelle est Irlandaise. — Piété mystique et valeur ioteltertuelle de aa mère. — M. de La MeQnais, anobli pour sa conduite « héroïque ». — Il coolie l'éducation de les eofants à son Frère, M. des Saudrais. — Le tempérament maladif de Féli explique sa tristesse. — Dévouement de la Villemaio. — Premières impressions à Saiot-Malo et ce qui en restera cbez l'écrivain. — On l'envoie à l'école où il ne veut pas travailler. — Ses trois précepteurs, l'abbé Carré, son frère Jean-Marie et M. des Saudrais. — Il finit par prendre goût à l'étude. — Ses lectures indiquent une grande précocité. — Sa piété mystiqae s'accommode mal du catéchisme. — Il fit sa première commuoion en 1804. — Caractère de l'eutaot: indocile, mais attachant.

Né à Saint-Malo dans un bel hôtel de la rne Saint- Vincent (1), le f 9 juin 1783, à trois henres de raprèsmidi (2), Félicité Robert de

(I)Laveillr, t. I, p. 4, n. 3.

(2) ViLLERABEL, p. 305. L'extrait des registres de la paroisse constatant la naissance et l'ondoiement (19 et 30 juin), et le baptême (26 octobre) a été publié par Peionê, 04-05, et aussi dans l'ouvrage suivant: Anciens Regittres paroùtiaux de Bretagne, baptêmet, mariaget, sépultures. Saint- Malo, évtché, teigneurie, communs, sénéchaussie de Dinan, par l'abbé Paul Paris Jallobert, Rennes. Plibon et Hommay. 1003, 4' semestre, p. 335.

Lu Mennais appartenait à une famille de marins, de ces hardis corsaires dutit leâ expéditions avenlureuses contribuèrent à la rictieBse de la France, pour laquelle ils ezposuienl leur vie (!)•

Le gruud-père de Félicité, Louis-François IloLerlde La Meuuais, avait epuusé eu preniièreH uoces Murie-Tbérése Padet Uudreneuf qui lui donna deux lils, tous deux nés à Sainl-Servao, Pierre-Louis, le lu juin 1743, et Denii>- François, le 14 mai 1744 (2). Ainsi que leur père, il:» t'ureul arnidteurtt. M. Blaize de Maisonueuve, qui plus lard devint l'allié de leur lamille, était associé avec eux. Sotis l'impulsion de Hierre-Louin surtout, l'entreprise commerciale atteignit son plus haut point de proispérilé (3).

Le 5 sepierabre 1773, les deux frères avaient épousé les deux sœurs (4) : Gralieniie et Félicité Lorin étaient filles de Pierre Lorin, conseiller du roi, ^énéclIal. [iremier Juge, mugistrat civil, criiuiael et de lu police de la juridiclioii de Saint-Malo. Leur mère, née Bertrauue Hoce, était d'origine irlandaise (5) ; c'était une femme d'un esprit diitlingué ; elle avait doune à ses lilles une éducaliou

(1) Un des ancélres de Lamennaia était établi uu oap FraDçoiï à l'Ile Saml-Douiiogue, eu 16^8, quaail éclata U guerre de la ligue d'Augsbourg. >' 11 ee crut oblige de se réuair à. l'armée IraoQaise et lut tué daoB la bataille. » Lui uu moins, par sa mort, ne risquait pas d'enricbir l'Espagnol, tiiuiii sou genilre, Frunçoia Itobert, le trisaïeul rie Féli. avait mieux que sa vie à garantir, car il coaiiuanduit un u navire de 4U canons et oiarcbandises •. Prairier donc, « préfoyanl le malheur qui devait lui arriver, conseilla & Robert de se rendre nvecson vaisseau à Porlau-Pnnce pour n'être pas pris par les Espagnols ... HousiEL, I, 3-4. Ce qui dans ce vieux récit nous trappe, c'est une tréa grande simijliclté ; l'actioD béro'ique de Prairier paraît toute naturelle ti celui qui la fait couiiue à celui qui la conie.

(2) Suivant l'usage ordinaire en ce temps-là, l'atué conserva le nom de La Mennais emprunte par son père à un petit domame situé dans lu commuue de Tngavoux. Denis reprit celui de son nïtiul et se lit appeler Robert des Vaudrais. Roussel, 1, 5.

(3) Laveiixe, I. 6 et suiv.

(4) Lettre du 15 juin 1820. Forgues, U, 56.

(5) Blaize, I, 3.

religieuse et une inslruclion 1res solide (t). Avail-elle celte fougue et cette vivacité d'imagination qui, si l'on en croit Mlchelel, distinguent les Celtes d'Irlande, les anciens Galls, des Kimri, leurs rrt'res, restés en Armorique (â) ? Est-ce d'elle notamment que F. de LaMennais tenait • une certaine impétuosité opiniâtre », dont il s'est accusé lui-même (3)? on l'ignore. Mais on sait en revanche que sa physionomie rappelait beaucoup celle de M"* Lorin, front vaste. visage ovale et décharné, aux saillies prononcées, des yeux gris, des lèvres minces, le corps grêle (4).

Sa mère, Gratienne Lorin, ne put exercer une grande iuQuence sar lai, car il n'avait que cinq ans lorsqu'elle mourut ; il se souvenait seulement de l'avoir vue réciter son chapelet et ji^uer du violon. Les souvenirs de Jean-Marie son frère, plus ;\gé que lui de deux ans, sont plus précis. <• Il conserva jusqu'à sa mort quelques pages écrites par elle sur des sujets religieux, et il les montrait comme des reliques à ses disciples de prédilection » (3j. Elle avait lu et réfléchi beaucoup. Elle rédigea même un plan d'éducation à l'osage de ses enfants (6). Le dernier biographe de Jean-Marie a

(1) Laveille, 1,5.

(2) (Euvres complûtes {Uittoire de France, Moyen Age), édilion défiaitive, Paris, E. Flammarion, s. d. t. I, p. 0-7, 12-13, 105, 125-120.

(3) Dans une lettre bien curieuse, datée du .30 juillel 1834, et adressée k Saiote-tieuve. Parlant de sou caractère dont tes défauts ont été délicatement critiqués dans Volupté. << 11 est sûr, dit-il, qu'il y a dans le mien une certaine impétuosité opiniâtre et blUmabla que je ne me suis pas assez appliqué & répricner, que mes idées me préoccupent trop, que Je les pousse en avant avec trop d'ardeur. » Cf. Bihl. lie ta Corresp.

(4] fEuvres inédiles de F. Lamennais publiées par A. Blàize, Paris, Denta, 1866, t. 1, p. 8. Voir le portrait placé en tête du Lamennait, d'Alfred ROCSSEL.

(5) A. Laveille, t. I, 5.

(6) Ces enfants étaient au nombre de six : Louis-Marie naquit le 12 septembre 1776; Pierre-Jean, le 24 juin 1778; Jean-Marie, le 8 septembre 1780; Félicité, le 19 juin 1782 ; Marie, le 25 février 1784; Gratien- Ciaude, le 2 mai 1785. Plusieurs biographes n'en ont compté que trois. Leur erreur s'explique par ce fait que trois d'entre eux étaient encore

jdier deux opuscules manDscrits qui « témoignent, dit-il la fuis de sa culture iilt^raire et de Fa hante piété. C'est une paraphrase du De Profundis et un commenlaire du Magnificat. On Iroure parfois, sous la phrase un peu traînante de la fin du xvin* siècle, xmt doctrine et une onction qui feraient honneur à un écrivain ascétique. » On voit par là de combien fut redevable à sa mère celui qui devait traduire Zi)/(i5 dô Blois et commenter Vlmtiation. M°* de La Mennais n'eut pas le temps de cultiver les qualités qu'elle avait transmises à son fiU. .Mais elle pouvait en mouraut se reposer de ce soin sur lM"" des Suudrais, sa sœur, qui, n'ayant pas d'enfants, devint pour ses neveux une seconde mère (2).

Le caractère de M. Robert de La Mennais le portait à combattre les dispositions mystiques qu'il trouvait chez quelques-uns de ses enfanta, non qu'il ne fût bon chrétien ; [mais il croyait, en homme d'action, qui n'a pas le loisir de méditer. Il avait par son labeur acquis une fortune assez considérable pour être en état de rendre k ses concitoyens lesplas grands services. Ainsi, lors d'une disette qui affligea lu Bretagne en 178G, il lit veudre, (( à 25 "/^ au-dessous du prix du marchand, du lin et du chauvre, et des grains au prix d'achat, c'est-à-dire 40 ou 50 sols par selier meilleur marché que partout ailleurs » (3). Et c'est dans un esprit de chanté qu'il fait le bien, car il s'en cache, « de peur, dit Bertrand de Molleville, de blesser la délicatesse de ses concitoyens qui auraient pu être humiliés de recevoir de lui des secours aussi multipliés et aussi considé-

jeunes quand ils mourDrent, Pierre-Jean en 1784, Louis-Marie en 1805, Gratien-Claude en 1818.

(1) Laïeille, ibid., 5.

(2] M<°' des Saudrais ne survécut pas longtemps à sa sœur : elle mourut en 1791.

(3) Lettre inédile de Bertrand de Molleville, intendant de Bretagne. J'en dois la communication à M. l'abbé Roussel qui se réserve de la publier ainsi qu'un grand nombre de documenta inédits concernant Lamennais, et qui constituent ce que j'appellerai le mtnuscrit Roussel.

rablea >. C'est donc à bon droit que l'intendant de Bretagne parle de « la manière vraiment héroîqae » dont s'est condait M. Robert de La Mennais. Mais « ce brave homme », comme il l'appelle, n'est . pas un héros républicain, à la Plutarqne, repoussant d'un geste H noble les honneurs qui l'accablent (1). Fidèle servitenr du roi, il estimait que nulle compensation pécuniaire ne valait des lettres de noblesse bien mériti'es. En conséquence, il adressa une requête au baron de Breteuil, ministre de la maison du roi ; et, la réponse se Taisant attendre, il demanda l'appui {2) de Bertrand de Molle-

L ville, intendant de Bretagne, qui écrivit alors la lettre dont on vient de lire quelques fragments (3).

Sons la Terreur, il vécut; c'est dire qu'il fit les concessions nécessaires pour n'être pas mis au nombre des suspects. Il en profitait ■Dur donner asile aux prêtres non assermentés. On conçoit qu'en ces moments difficiles, l'intransigeance de son fils Jean-Marie l'impatientai (4), quand, sur le conseil de sa tante, il refusait d'assister à une revoe où des intrus devaient se trouver ; quand, plus tard, il coHâeillait à sa sœur de ne pas se rendre à un bal républicain. Ce jour-là. a monsieur le docteur » reçut un soufflet qu'il supporta

(1) Blaize, dans son Introduction, ouvrage cité, t. I, p. 7 et 8, ne lui prAte pas directement cette altituile, mais il ne serait pas fiché, on le sent, qu'elle lai tût prêtée par le lecteur.

(2) Lettre inédite de M. Hubert de La Mennais à Bertrand de Mollevillo. Manuscrit [ioussel.

(3) Dcax autres armateurs étaient dans le même cas que M. Robert fjie Lamennais. Quand on leur oITrit l'anoblissement, l'un d'eus : Pierre-

larie Bearugeard. seigneur de la Salmonais et de la Villesno, répondit qu'il était déjà noble; l'autre, Blaize de Maisonneuve, allégua qu'il était noble, lui aussi, en sa qualité de malouins, tous les tnalouiiis ayant été anoblis par Louis XIV à la suite d'un prêt à lui fait par la ville de |£aint-Maloot qu'il ne pouvait restituer. Voir un ouvrage du comte de rfiellevue intitulé : Le Comte du Loù, yritideni de la nubleste aux Etats de Bretagne de I76S et de l'ii, et généalogie de la famille Detgriet, Paris. liAmulle et Poisson, 1 vol. in-8, 1003, p. 57, note 1. (4) LAVL1I.LF, I, a.

Bans marmurer, ofTrant cette peine à Dieu pour le salut de son père, qu'il devait croire bien compromis.

Sans cesse absorbé par les affaires, M. Robert de La Mennais ne pouvait entrer dans tous les détails de l'éducation de ses jeunes enfanta. Il l'aurait fait, s'il avait fallu, mais moins volontiers, partant moins bien que ne lefit son frère, M. des Saudrais, Jonlon, comme l'appelaient ses neveux, auxquels il inspirait confiance, parce qu'il savait leur parler et s'intéresser à leurs jeux. M. des Saudrais (1) avait toutes les qualités qui constituent" i'honnèteiiomme» : prompt à saisir les idées les plus diverses, évitant de les approfondir de peur de s'y embrouiller et de n'y plus voir clair, « ami » d'Horace et traducteur de Job, causeur charmant, enjoué, s'emportanl parfois dans ses moments d'humeur contre la philosophie do xviu' siècle, coupable à ses yeux de vouloir détruire la poésie et la religion, les deux seules choses qui puissent nous assurer ici-bas le repus, sinon le bonheur : tel nous apparaît celui à qui devait (inalemenl incomber la tâche assez rude de former le jeune Féli, ardent et indocile.

Sur les premières années de Féli, nous n'avons que de vagues renseignements. Lui-même n'en a presque rien dit i2). On sait qu'il était né à sept mois. Dn vice de conformation, une dépression considérable de répiga8tre(3), dont il devait soulîrir toute sa vie, causa longtemps de grandes inquiétudes. Une servante très dévouée, « la Viltemain », prit soin de lui dans son enfance et se montra digne de la confiance que M°" de La Mennais lui témoignait lorsqn'en mourant elle lui confia tout particulièrement Féli (i). 11 était alors sujet à des accès de colère suivis d'évanouissements (•). Quand on voulut le faire travailler, il résista, se refusant à rien apprendre,

(1) Blaizb, I, 13.

^2) FORGUEB, I, 5.

(3) Blaize, I, S.

(4) Peioné, 25.

(.5) A l'Ago d'homme, il éprouvait encore des crises analogues.'

Roussel, I, 104, et du môme, Lamennais intime, p. 15 et 10.

sauf pour faire plaisir à sa vieille bonne qu'il vénérait. Aussi, prenait-elle sa défense quand il élail grondé, disant : a II est vif, mais il a uo cœur d'or (I). a

Il est néanoioios des aiïeclions que nul dévouement ne remplace. Féli surtout avait besoin d'être entouré par la tendresse vigilante d'une mère, dont, plus qu'un autre, il devait ressentir le manque, o 11 y en a qui naissent avec une plaie au cœur (2) n, disait-il plus tard à Sainle-Deuve. Seule, sa mère aurait su deviner de bonne heure qu'il était de ceux-là, et, en pansant la plaie, apaiser, sinon guérir, le cœur ulcéré de son enfant.

Comme les autres petits malonins, il se promenait sur les remparts de la ville en regardant la mer, et, comme eux, il aspirait à «'aventurer sur quelque barque de pécheur à ta merci des vagues (3). Spuller (4) a fait justice de l'anecdote (5) suivant laquelle, un jour de grande tempête, il aurait cru voir l'infini et sentir Dieu, et, se comparant aux autres spectateurs, se serait dit : « Ils regardent ce que je regarde, mai» ils ne voient pas ce que je vois. » Ce langage parait bien solennel pour être celui d'un enfant de huit ans. Pourtant, même très jeune, un Lamennais a dû éprouver ce que tous n'éprouvent pas à la vue de l'océan démonté; par contraste, il a dû trouver plus insipide la vie de tous les jours, et quand il s'embarquait furtivement, il ne cédait pas seulement à la tentation de courir un danger et de faire une chose défendue, il cherchait aussi la solitude, dont le goiU s'accorde si bien avec la tristesse qui était n^e avec lui (6), « cette tristesse, écrit-il un jour, que mon cœur boit, pour ainsi dire, ccimme l'éponge s'imbibe d'eau (7) k.

(1) Piio.NÊ, 25.

(2) youveaur Lundis, XI, 3â5.

(3) ForjDes, 1, 5.

(*) 0, c, p. 28 et 29.

(5) Blaizb, I, 8.

(6) « Vous avez raison de dire qu'il y a beaucoup de tristesse dans mon âme ; cela est né arec moi. » Forgues, I, 177.

(7) Buuzi, II, 52.

Le paysage qu'il avait soob les yeax étail bien fait ponr caresser sa mélancolie naissante. Nul n'a mienx dit le charme desOots « dont le bruit et le mouvement bercent comme un rftve (i) ».

11 conserva toujours pour cette côte bretonne nn goût de prédilection. Après avoir décrit dans les Araires de Rome « la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par ane molle haleine de printemps », il ajoute : «t Cependant, (elle est la puissance des premières impressions, que 'lans ces riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n'égalait celles qui frappèrent mes jeunes regards: les côtes âpres et nues de la vieille \rmorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes où l'oreille u'enlend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sur la Buée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer (2). » Il écrivait encore un peu plus tard (3) : « Le bassin à flot que l'on construit avance-l-il ? Je ne le verrai jamais, et je ne sais pourquoi je serais bien aise de savoir quelle impression ce changement dans les lieux et dans leur aspect a produite sur vous. Il me semble, à moi, que l'on me gâte mon vieux Saint-Malo. Ce n'est plus celui de mon enfance, celui où tout me rappelait quelqu'un de ces souvenirs qui ne s'effacent jamais. Cette grève, ces ponts qui la coupaient, ces bateaux à marée hante, ces charrettes à la basse marée, qui me rendrait maintenant tout cela? El tout cela est ma vie, la vie de ma jeunesse, alors que l'horizon indéfini où plonge le regard est encore si pur et si beau. »

(1) FOKGUES, II, 70.

(2) Affaires de Rome, Paris, Garnier, in-12, s. d., p. 10. Voici la première rédaction qu'on peut reconstituer à l'aide des ratures du manusorit autographe des Affaires de Rome, que M°° Benoît Champy a bien voulu me communiquer. Il avait écrit d'abord : « ébranlés par tes flots •>; le mugissement sourd « de Yabime » ; enfin « ■j)lanant au-dessut des énormes vagues et le chant plaintif (puis : « la voix plaintive ») do Valotiette de mer. >> Le reste n'a pas été corrigé.

(3) A Marion, le 21 novembre 1839, Yillebabel, p. 209.

Ces premières impressions, si vives et dont le souvenir Fat si dnrable, eurent une part dans la formation de son génie ; car chez lui lea idées abstraites s'animent et se changent en images; or, images métaphores et symboles, c'est la côte bretonne qui le plus souvent les Toumit, entrevue de préférence par une nuit de tempête, an moment où les flots qui la viennent battre, se colorent d'un vague reOet, précurseur de l'aurore. Parmi tant de passages qu'on pourrait citer, je transcrirai celui-ci qui est très caractéristique:

« Regardez ces royautés pâles. Klles ont entendu ce bruit qui précède la tempête, qui court devant elle pour annoncer qu'elle vient. Elles ont aperçu à l'horizon un point noir, comme une tache de deuil..\ftsises à la table de leurs festins, dans l'enivrement d'une joie insensée, tout à coup une ombre a passé devant elles, et sur le mur s'est avancée une main qui traçait des mots sinistres. Qu'estce donc qui se prépare? Est-ce une aube ? est-ce un crépuscule ? C'est un crépuscule pour vous tous, (Ils de la vieille société, qui descend dans la région des morts. Pour toi, peuple, c'est l'aube du jour qoete réservait le Père céleste dans les décrets de sa justice, tardive & nos yeux, mais certaine (1). »

Lamennais enfant, ombrageux et fantasque, semble, malgré sa chétive apparence, s'être fait respecter de ses camarades (i) et redouter de ses maîtres « qui ne savaient comment le maintenir tranquille sur son banc, et on (3) ne trouva un jour d'autre moyeu que de lui attacher avec une corde à la ceinture un poids de tournebroche (4j. » Eut-on recours très souvent à ce procédé et fut-il ef-

(1) .\utojtraphe tiré de l'Album Millaud, reproduit dans l'Autographe, n« 42, 15 juin 1872, p. 125, B. N. : L IG o ; 18.

(2) « U mettait en émoi tous ses camarades du même Sge, pnr ses malices, ses saillies et ses jeux. > Sai-nte-Bsuve, PoriraUs contemporains, 1. 209.

(3) u Le Père M"* >, dit Peioné, 25.

[i) Sainte-Beuve, ibidem. Selon Peigaé, c'était nn gros galet. Tiodique ces dilTéreaces de détail qui montrent que Peigné n'a pas copié Sainte-Beuve.

ficaceîll faul bien l'admetlre, puisque l'élève rebelle finit par mériler une récompense. « Le plus beau jour de ma vie, racoale-t-il lui-même, d'après Peigné, fut celui où, à l'&ge de huit ans, mon vénérable professeur me donna une image (t). »

En dehors de la classe, il étail dirigé par un précepteur, l'abbé Carré, qui partit vers 1792. Son attitude politique (2) put indisposer M. de LaMennais, si même il ne fut pas congédié pour on très grave défaut (3). Nous verrons d'ailleurs que son ancien élève est resté en bons termes avec lui.

Après la ltévolution,Fé[i ne fréquenta plus d'école. Son frère Jean le guida pendant quelques mois ; mais, malgré sa ténacité, il ne pouvait encore avoir une autorité suffisante (4) ; et l'oncle des Saudrais dut intervenir de bonne heure. Un lit en eiïel sur un des cahiers de Féli, à cûlé d'un lliëme qui est celui d'un débutant, la réflexion suivante : « Mon oncle se fAche contre moi parce que je ne veux pas relire mes règles avant que de faire mon devoir, s Voici ce ttième : « Noé eut trois fils, Sem, Ctiam et Japhel : Noemus habuii ires fîlius, Semui, Charnus et Japheius. — Ces arbres sont

(1) Peigné, ibidem.

(2) Il avait prêté serment à la Constitution de 1792. Roussel, Milanges, etc., 1899. t. IH, p. 125.

(3) Il aimait trop i boire. Lettre inf^dite de Mgr Mesié de Grandclos à Mgr Enocb, du 22 octobre 1805 Manuscrit Hounsel.

(4j Son père, dit Barbier, • le mit entre les mains d'une vieille gouvernante qui le fil lire daus l'alphabet, non s^ans des peines inQnies ; et, après avoir essayé de plusieurs écoles que révolutionnait toujours le petit espiègle, il lui donna pour maître de Craoçais et de latin son frère atné, M. Jean-Marie de La Mennais. Fort bien, mais le nouveau mode d'enseignement ne fut ni plus ni mieux accepté. Les insurreclions se mulliplièrenl, les exercices dégénéraient sensiblement en guerres civiles. On se balafrait h. coups de plume d'oie ; on se barricadait ea brisant tout et force était, comme toujours, au supérieur d'évacuer la place malgré sa légittmilé, et le vainqueur se portait au milieu, plantant sur deux tabourets renversés un vieil écbalas coiffé de sa casquette. i> Lamennais, o. c, I, 153.

1res bien fleuris : Hi arbores sunt optime floridi. — Ce Ihéme aélé fait par moi : Hic scriptio facius est ab ego (1). «

Bientôt pourtant l'élève mutin ne tarda pas à se tourner du côté de l'étude, et ses progrès Turent bien rapides, s'il est vrai qu'à douze ans il lisait dt'jà Horace et Tacite. Déjà, nous voyons qu'au Inmps même où il faisait de très faibles devoirs, il avait l'habitude de lire (2) la plume à la main, car, tout près du mauvais thème, au verso, se trouve une épigramme en latin, contre les moines, et cette phrase : « Paourge qui parlait dix langues avait soixante-trois manières de gagner de l'argent, dont la plus honnête était de le voler (3). » Mais ces lectures, il les faisait à la hàle et peut-être eu cachette. En été, à la campagne, il fouillait dans la riche bibliothèque de son oncle. Est-il vrai que celui-ci l'enfermait, pour le punir, dans son cabinet, et que plus d'une fois on le surprit escaladant la cloison qui séparait •■ l'enfer» du reste de la bibliothèque(4)?Ce qui parait certain, c'est qu'il aimait trop la lecture, emportant nombre de volumes qu'il allait lire dans sa chambre où il n'aimait pas qu'on vtut ie déranger.

a Pièces de théâtre, romans, histoire, voyages, philosophie et sciences, tout y passait, tout t'intéressait ; mais il goûtait les Essais i^OTord/f, de Nicole, plus que tout le reste ; à dix ans il avait la Jean-Jacqaes, mais sans en rien conclure contre la religion. On voit d'où lui viennent les habitudes solides et anciennes de son style (8). Il s'essayait dès lors à de petites compositions sur le Bonheur Je la vie champêtre, par exemple. Vers douze ans, il apprit le grec et parvint à le savoir assez bien sans autre secours que

(t) Blaize, I, 13.

(2) Oq sait que c'était une loi pour les bûtes de Lamennais de lire siosi la plume h la main.

(■J) Id. ilnd. Cf. Rauelais, 1. Il, ch. xvi.

(4) Robinet, notice, etc.,6\. Peig\ê, 23-24.

(5; Sainte-Beuve, dans h suite, devait se montrer plus sévère : « Rien ne ressemble à du mauvais ou à du médiocre Rousseau, comme du bon Lamennais >. Causeries du Lundi, .XV, 236.

les livreR, car il ne rentra plus jamais dans aucune ëcole. Sa dévotion, malgré tant de lectures mélangées, continuait d'être pure et avait lies accès de vivacité ; il allait souvent adorer le Saint-Sacremenl dans les chapelles d'alentour > (1). On le surprenait à genoux devant la statue de la Vierge. 11 passait ainsi des heures entières. Aussi ses camarades l'avaient-ils surnommé le petit bigot (2;.

Néanmoins, entre toutes les leçons qu'on lui imposait, le catéchisme surtout lui faisait horreur. Ces notions très abstrai Les, pré. sentées dans une langue brève et sèche, formaient un violent contraste avec les célestes images qui l'enchantaient dans les heures d'extase. Incapable d'en saisir le rapport, il s'irritait, et les objections tirées de Kouaseau et du Dictionnaire philosophique, que jusqu'alors il s'était amusé à formuler, il les fit bientôt plus sérieusement, avec le désir de vaincre et de réfuter son maître, un curé du pays chez lequel on l'avait placé à l'âge ordinaire delà première communion. Celui-ci le prit-il d'un peu haut avec le jeune raisonneur et fut-il trop cassant? Toujours eal-il que l'amourpropre se mit en jeu. Sa première communion fut retardée ; il ne la fît qu'après son entier retour à la foi, c'est-à-dire à vingt-deux ans (3).

On trouvera peut-être invraisemblable qu'un enfant de dix ans ait fait des objections sérieuses au catéchisme, et aussi que la famille Robert, catholique ei. bretonne, ait permis que Féli restât de longues années sans accomplir un acte si important. Mais l'invraisemblance du fait ne nous autorise pas à rejeter le témoignage unanime des biographes, celui de Sainte-Beuve notamment, qui, je le répi^te, écrivant au mois de février 1832, ne pouvait pas être tenté d'expliquer la défection de Lamennais. 11 est vrai que son récit ne semble pas exempt parfois de fantaisie ; mais s'il avait accrédité une légende, l'abbé Jean qui lui avait remis des notes

(1) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, I, 210.

(2) Peiqnê, 26.

(3) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, I, 210.

poor son article, n'aurait-il pas protesté dans l'intérêt de la famille et d<^fi>enti Tine histoire que les nombreux ennemis de Lamennais pcavaienl si bien exploiter aQn de montrer qu'il ne fut jamais orthodoxe ?

Sainte-Beuve, averti, n'a-t-il pas tena compte des observations qu'on lui a faites? On ne voit pas quel eût été son intérêt, et d'ordinaire il met nne sorte de coquetterie à rectiBer les erreurs de ce genre (1). Néanmoins, M. Roussel incline à croire que Féli avait feil SB première communion vers l'âge de dix ans, comme c'est Toiage en Bretagne, mais que la solennité n'aurait pu avoir lieu, TU les circonstances, puisqu'cn 1792 les cérémonies du coite étaient déjà troublées. Féli aurait donc communié pour la première fois pendant nne de ces messes, que, sous la Terreur, l'abbé Vielle disait en secret dans une chambre écartée de l'hôtel des Robert (2). Seule, la cérémonie de la premiiî-re communion eût été ajournée josqu'aa moment où les églises furent rouvertes.

Mais tandis que leConcordal est de 1801, Féli ne fait sa première communion qu'en 1804. Pourquoi donc, ai, depuis 1792, il continuait à communier réellemeut, a-l-il attendu trois ans pour le faire solennellement? Cette solennité ne s'explique que si l'on admet qu'il avait alors, depuis quelque temps déjà, cessé de communier et c'est là ce qui est essentiel ; car la question du fait matériel de la première communion n'a en elle-même qu'une faible importance. Qu'il l'ait faite ou non à l'âge ordinaire, ce qu'il faut noter, c'est que, dans son adolescence et sa premii^re jeunesse, sa piété se refroidit au point que l'année 1804 marque la date d'une totale conversion.

11 est d'ailleurs probable que malgré sa précocité, Féli à l'Age de dix ins, répétait, sans les bien entendre, les arguments des esprits

(1) Nous en avons un exemple dans oe même article quand il atténue dans une note ce qu'il avait d'une passion unique et profonde soupçonnée par lui chez Lamennais (Porir. Cont. I, 211, note.) Cf. plus loin. p. 3â.

(2) Blaize, I, 10.

forts contre la religion. Son caraclère violent et rebelle, plus peutêtre qu'une science prématurée, fut ce qui détermina le prêtre chargé de l'instruire à différer sa première communion.

Il supportait mal toute gène et toute contrainte, physiquement incapable de s'astreindre à des occupations régulières et surtout imposées. Mais, après de brusques écarts et des emportements furieux, il avait des retours charmants ; alors même il inquiétait encore, parce qu'en tout, il était excessif: ainsi après une période de paresse continue, on le voit se mettre à l'étude avec frénésie, dévorant à tort et à travers lou-s les livres qui lui tombent sous la main. A tout prendre, c'était une nature difficile, qu'il ne fallait pas heurter, mais dont on pouvait obtenir beaucoup par la douceur {!). Son premier mouvement était la révolte : il croyait, parla résistance, affirmer sa volonté. M. des Saudrais, obligé de se fâcher quelquefois, sut diriger cette volonté capricieuse et la rendit un peu plus ferme en l'exerçant à se soumettre.

(i> C'est ce que savait bien celui qui disait en parlant de lui : < C'est un homme qu'il faut conduire avec la main dans son cœur. ». Roussel, t. l,p. VII.

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